A/P ? Viril ? Domi ?

Je n’aime pas vraiment jouer le jeu des rapports de domination et de soumission. Plus jeune, j’ai souffert d’une image jugée insuffisamment virile selon les normes de la Martinique où j’ai grandi. Avec le temps, en vivant en métropole et en vieillissant, j’ai progressivement été perçu comme plus masculin, plus viril, plus dominant. J’avoue : je cultive une image à la fois élégante, je pense, mais aussi froide, voire inquiétante. Une image dure, un peu celle du mec qu’on n’a pas envie de faire chier.

Pourtant, quelque chose continue de me gêner dans la manière dont les autres cherchent à m’assigner une identité : « viril », « dominant », « actif ». Comme si ces catégories devaient nécessairement aller ensemble.Dans de nombreuses cultures, l’acte sexuel entre hommes n’a pas d’abord été condamné comme « homosexuel » au sens moderne, mais pensé selon une hiérarchie de statuts : celui qui pénètre garde la maîtrise et donc la dignité virile ; celui qui est pénétré risque de perdre quelque chose de son rang, de sa masculinité, de sa souveraineté symbolique. Ce qui me frappe, c’est à quel point beaucoup d’hommes semblent encore penser les rôles sexuels selon une logique très codifiée : le soumis serait jeune, mince, parfois efféminé ; le dominant ou l’actif serait plus âgé, plus massif, plus viril.Je n’arrive pas à fonctionner ainsi.Je suis attiré par des hommes masculins, souvent plus âgés, barbus, poilus, avec une présence physique marquée. Pourtant, ce qui m’excite précisément, ce n’est pas qu’ils incarnent une domination évidente. Au contraire. Voir un homme très masculin à mes genoux m’excite davantage qu’un jeune twink. Ce n’est donc pas simplement la masculinité qui m’attire, mais la manière dont j’ai érotisé cette masculinité — y compris dans des positions que beaucoup considèrent incompatibles avec elle. Car être viril et être pénétré ne sont pas opposés en soi. Pourtant, dans l’imaginaire collectif contemporain — et pas seulement contemporain, d’ailleurs — ces deux choses restent souvent perçues comme contradictoires. La masculinité continue d’être associée à la maîtrise, à l’activité, au contrôle, tandis que la passivité sexuelle reste symboliquement rapprochée de la féminité, de l’abandon ou de la soumission. Cette logique est ancienne. Dans la Grèce antique déjà, ce n’était pas tant l’acte homosexuel qui posait problème que le statut associé à la passivité : être pénétré pouvait être perçu comme une perte de position sociale ou de virilité.

Même dans les milieux gays, qui pourraient théoriquement échapper à ces schémas, ces hiérarchies persistent. Beaucoup continuent à associer : masculin = actif = dominant ; efféminé = passif = soumis. Comme si les rôles sexuels devaient forcément découler de l’apparence ou du genre perçu. Les cultures gays masculines ont souvent reconstruit des hiérarchies inspirées des modèles hétérosexuels dominants plutôt que de les abolir. Dans les relations hétérosexuelles, la passivité est elle aussi remise en question à notre époque. Les femmes souffrent depuis la nuit des temps du paradigme femme = passivité = soumission.

Dans une tentative de redonner du pouvoir au féminin, un néologisme a vu le jour : la circlusion s’oppose à la pénétration. La femme — tout comme l’homme passif — n’est pas pénétrée mais se laisse pénétrer. La cavité, vagin ou rectum, accueille, d’autant plus qu’il faut une bonne dose de détente et de préparation pour que l’acte soit un plaisir pour les deux partenaires. Elle encercle, enserre le pénis et joue donc un rôle actif dans le plaisir du pénétrant comme du pénétré. Être passif, soumis, pénétré devient alors un acte tout aussi actif que pénétrer, ce que nos catégories ne prenaient jusqu’alors pas en compte. L’idée est que recevoir n’est pas passif au sens inertiel du terme. Le corps qui accueille agit lui aussi.

J’ai conscience d’avoir moi-même une vision relativement stéréotypée de la masculinité. Je suis presque incapable d’envisager le désir en dehors de certains codes corporels : maturité, pilosité, barbe, carrure. Mais, paradoxalement, cette attirance pour les signes classiques de la virilité ne m’amène pas à associer automatiquement masculinité et domination. La masculinité n’interdit ni la passivité ni la soumission, même si beaucoup d’hommes semblent avoir du mal à le concevoir.

Au fond, mon approche me paraît plus douce que celle qui consiste à répartir les rôles selon une hiérarchie implicite : à l’homme masculin reviendraient l’activité, la domination, la maîtrise ; à l’autre, la passivité, la soumission, voire la féminisation.Je refuse cette logique.Mon désir est aimanté par la masculinité, mais je refuse qu’elle dicte à elle seule le scénario sexuel, la hiérarchie ou la distribution des rôles. Je ne suis pas fasciné par un mâle dominant qui ferait simplement ce que son corps « annonce ». Je suis davantage excité par une forme de contre-emploi érotique : un corps qui porte tous les signes de la puissance et qui consent pourtant à ne pas occuper la place où le regard social voudrait le fixer. Ce qui m’excite, justement, c’est peut-être la rupture de ce scénario. Voir un homme très masculin accepter une forme de vulnérabilité, de passivité ou d’abandon ne diminue pas sa masculinité à mes yeux ; cela la complexifie. Je ne vois pas la passivité comme une forme de déchéance. Un homme peut rester profondément masculin tout en désirant être pénétré, dominé sexuellement.

Bon, parlons bien, parlons porno : François Sagat est un peu l’archétype de cette masculinité mêlée de vulnérabilité et de sensibilité.

Concrètement, le bonhomme est une armoire à glace… puis son attitude, sa voix, son évolution dans le domaine artistique distillent une forme de sensibilité assumée. Sa carrière s’est aussi construite au-delà des a priori puisque, en dépit de ce que son physique suggère, il a surtout été passif. Il a commencé à être actif parce qu’être passif nécessitait trop de préparation — je ne vous fais pas de dessin. Sa carrière en tant que passif permet de casser un peu les codes classiques qui associent masculinité et position active et dominante.

J’ai rencontré à Tel-Aviv, il y a quelques années, un homme extrêmement musclé et masculin. Il était passif et peinait à trouver des partenaires. À l’inverse, j’ai rencontré des hommes plus efféminés, actifs, qui avaient du mal à être considérés comme « crédibles » dans ce rôle. Comme si beaucoup restaient incapables de dissocier apparence, masculinité et position sexuelle.Face à un homme féminin ou très passif, j’ai l’impression d’être acteur d’un film qui ne me convient pas. C’est un peu calquer faussement un certain ordre naturel des choses, choisir la facilité, jouer un rôle de composition, être là où l’on nous attend. Chacun reste à sa place et l’ordre du monde est bien gardé. Attention : si je devais jouer le rôle d’un mec très viril ou très passif, ce serait aussi jouer un rôle dans un film qui ne me conviendrait pas davantage.On baise comme on est. On met sa personnalité dans sa relation à l’autre, c’est-à-dire sans chercher à se calquer sur des attendus qui ne nous ressemblent pas. Sans pacte faustien. Le milieu gay est malade de ses schémas qui se répètent et dans lesquels on se perd. L’Arabe forcément de banlieue et actif. Le Noir à grosse bite et forcément actif. Le mec passif, efféminé, imberbe et soumis. Le domi barraqué et masculin. Dans la course au partenaire sexuel, on se force plus ou moins consciemment à coller aux stéréotypes, à répondre aux attendus, à maintenir ou à restaurer le juste ordre des choses.Sur les applications et les réseaux sociaux, je vois aussi de plus en plus d’hommes très musclés porter des sous-vêtements féminins, se mettre en cage de chasteté ou jouer avec des formes de féminisation, de sissification. Tout cela répond parfois à de réels fantasmes ou kinks, mais la multiplication de ces éléments me laisse perplexe. J’ai parfois l’impression que ces mises en scène servent à casser une masculinité jugée trop forte afin de rendre leur passivité plus acceptable aux yeux des autres.Peut-être que le regard hétérosexuel ou bisexuel joue un rôle dans cette dynamique. Beaucoup d’hommes « hétérocurieux » ou bisexuels semblent n’envisager la relation homosexuelle qu’à condition qu’un des deux partenaires soit symboliquement féminisé. Les sous-vêtements féminins, la mise en scène d’une soumission ou d’une féminité deviennent alors une manière de préserver l’identité masculine du partenaire actif. Dans cette logique, l’homme hétérosexuel — donc supposément dominant — ne pourrait être passif sans perdre quelque chose de sa qualité d’homme. Pourtant, cette vision me semble profondément limitée. Elle réduit la masculinité à une position de pouvoir permanente et empêche d’imaginer qu’un homme puisse rester masculin tout en renonçant ponctuellement au contrôle. Comme si la virilité devait sans cesse être prouvée, défendue, protégée de toute forme de vulnérabilité. Attention, je ne généralise pas : tout cela peut relever d’une pure esthétique, d’un kink, d’une scène de contrôle, d’humiliation, de jeu avec le genre, de plaisir du contraste, ou même d’un rapport très personnel à la féminité qui n’a rien à voir avec le besoin de rassurer un partenaire « masculin ». Je crois au contraire que la masculinité n’est pas incompatible avec la douceur, la passivité ou même la soumission. Peut-être que ce qui me trouble et m’attire, précisément, c’est la coexistence de ces contraires : la force et l’abandon, la virilité et la vulnérabilité, la puissance physique et le désir de s’abandonner.En fait, je suis assez à l’aise avec mon approche de la masculinité. Ma vision stéréotypée de la sexualité, son érotisation, est viscérale, organique, physique. D’aucuns diront que mon attirance s’est construite sous l’influence d’une société machiste, patriarcale, qui promeut la masculinité. Ils estimeront sans doute qu’il faut que je me déconstruise. Je ne crois pas. Je n’en souffre pas. Je me rappelle l’époque où je n’assumais pas encore, où le simple contact d’une barbe sur ma joue en faisant la bise à un homme suffisait à m’émoustiller. La demi-molle instantanée. Plus tôt encore, ce maître-nageur poilu, barbu, qui figure parmi les premiers hommes à avoir suscité chez moi de l’excitation, du haut de mes douze ans.C’est comme ça, je n’y peux rien. J’aime la masculinité, mais je n’ai pas d’attendus la concernant. Un mec masculin peut tout à fait être passif ou actif, dominant ou non. À titre personnel, je ne me pose pas de questions concernant ma propre masculinité, non pas parce que je serais sûr d’elle, mais plutôt parce que me considérer comme masculin ou non reviendrait à tomber dans les écueils que je cherche précisément à éviter. J’ai également conscience de la subjectivité qui entoure la notion de masculinité ou la féminité de quelqu’un. La subjectivité d’une notion, d’un qualificatif, m’empêche de me l’attribuer. C’est un peu comme les mecs qui se disent beaux gosses et qui, foncièrement — mais de façon totalement subjective — ne le sont pas.La chose qu’il faut que j’analyse plutôt est mon rapport à la féminité. Pourquoi ne suis-je pas attiré par la féminité d’un homme — voire pourquoi m’est-elle parfois presque repoussante ? Est-ce que les hommes efféminés ne sont pas, pour moi, une figure repoussoir en lien avec le fait que j’ai moi-même été relégué à cette catégorie ? Est-ce licite de rejeter autant la féminité chez un homme ? Qu’est-ce que cela dit de moi ? Avoir été associé plus jeune à une image insuffisamment virile, dans un contexte martiniquais où les normes masculines pouvaient être particulièrement rigides, a peut-être fait de l’homme efféminé, ou pas suffisamment masculin, une figure miroir : non pas simplement un type d’homme qui ne m’attire pas, mais une image ancienne de moi-même que j’ai cherché à quitter.

Faut-il que je me déconstruise pour autant ?

Si par « se déconstruire » on entend s’obliger à désirer ce qu’on ne désire pas, se culpabiliser pour ses fantasmes, ou considérer qu’aimer la barbe, la pilosité, les hommes plus âgés et les corps virils est déjà une faute politique, alors non, je ne vois aucune raison de me déconstruire. Le désir n’est pas un tribunal civique. Ma préférence érotique personnelle n’a de compte à rendre à personne — on ne bande pas par décret moral.

Et je me méfie beaucoup d’une certaine rhétorique contemporaine qui traite toute préférence pour la masculinité chez les hommes gays comme le signe automatique d’une aliénation patriarcale. L’époque actuelle appelle à se déconstruire et à s’affranchir d’une certaine domination du patriarcat. Pour autant, mon attirance pour une certaine forme de masculinité n’est pas, à mes yeux, le fruit du patriarcat, et elle va même à rebours du paradigme habituel puisqu’elle n’associe pas masculinité et domination, masculinité et rôle actif.En revanche, si « me déconstruire » signifie examiner ce qui, dans mon rejet de la féminité, relève d’une défense plutôt que d’un goût, ou voir si l’efféminement d’autrui me gêne parce qu’il réveille une ancienne honte ou une ancienne peur, alors oui, il est sans doute nécessaire que je me déconstruise. Mais je pense être déjà sur cette voie, notamment en écrivant cet article.

Leave a Comment

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Combien font deux plus deux ? Répondez en lettres : quatre