Il y a quelque chose de particulier dans le fait de déposer ses affaires dans une consigne et de disparaître dans une ville inconnue pour une nuit.
El Prat. Aéroport de Barcelone.
J’aime pas cet aéroport. Bien qu’il ne soit pas le plus grand aéroport d’Europe, il m’impressionne par sa taille. Sorti de l’avion, il faut marcher de longues minutes avant d’accéder à la sortie ou aux quais d’où partent les connexions vers le centre-ville de Barcelone ou vers les autres villes de Catalogne. Les indications ne sont pas claires et il est vite fait de prendre une mauvaise direction dans ce dédale où seuls des Icare de métal ont les clés pour en sortir rapidement.
Il est 20h. Petit passage par les toilettes PMR. Je dégaine le matos et c’est parti. Le strict minimum en vue d’ablutions rituelles vouées à des dieux loin d’être catholiques. Il y a ceux qui, bien que valides, se garent sur les places dédiées aux handicapés. Puis il y a ceux qui, comme moi, se préparent le cul dans des toilettes qui ne leur sont pas dédiées.
La chose faite, je rejoins la navette qui me conduit à la place d’Espagne.

Ça faisait longtemps que je n’avais pas mis les pieds à Barcelone. 11 ans précisément. C’était le deuxième voyage que je m’offrais avec mes propres moyens. Arrivé à Nantes un an plus tôt, j’accédais enfin au pouvoir d’achat nécessaire pour voyager. Encore timide, timoré, je commençais à peine à assumer mon homosexualité. Je me rappelle encore de ma fébrilité en allant dans un des bars gays de la ville. Aller dans un bar conventionnel était déjà une épreuve : y aller seul, commander un verre, initier une conversation avec un parfait inconnu ? Inconcevable. Mais à des centaines de kilomètres de chez soi, l’anonymat d’une grande ville essaie de faire taire les atermoiements d’un cerveau peu téméraire : tout ce qui se passe à Barcelone reste à Barcelone. Il est des bagages que l’on veut bien laisser sur place.
La ville m’a toujours semblé plus chaleureuse que sa grande sœur et rivale Madrid. L’architecture, la proximité de la mer, le climat océanique, la nourriture, les Espagnols bien sûr — beaucoup de choses (mais pas son aéroport) concourent dans cette ville à me faire me sentir à l’aise très rapidement.

C’est assez grisant d’arriver dans une ville et de s’y sentir presque comme chez soi. J’aime voyager. C’est un plaisir auquel je n’ai longtemps pas eu accès. Alors maintenant, passé le vague à l’âme usuel des premières heures loin de chez moi, j’aime me dissoudre dans l’anonymat d’une nouvelle ville. Les grandes villes offrent paradoxalement une forme d’intimité au cœur de l’anonymat qu’elles proposent. Personne ne vous connaît, donc tout devient possible. Ainsi désinhibé, on peut entrer dans un musée inconnu, braver sa timidité et sortir dans un bar ou une boîte, parler à un inconnu, tomber amoureux pour une nuit ou simplement marcher jusqu’à l’aube sans avoir à expliquer quoi que ce soit. Ces « nuits lights », « à voyage léger » me donnent parfois l’envie de disparaître sans laisser d’adresse. De passer sous les radars. D’exister quelque part où personne ne me connaît — et où je ne dois rien à personne. Chaque année en France, 5000 personnes disparaissent volontairement. Je ne les juge pas. Certains soirs, je les envie.
Quitte à vivre une solitude, autant vivre une solitude à soi.
J’essaie de prélever la substantifique moelle d’une ville. Tout voir, tout faire, tester la faune locale, bien conscient du fait que je n’y reviendrai peut-être pas.
Il faudrait que je me soigne de cette boulimie culturelle mais d’aucuns considéreront que c’est là une saine névrose — de celles qu’il convient de cultiver plutôt que de pathologiser.
FOMO : fear of missing out. C’est l’un des nouveaux maux de notre temps. La peur de rater, de passer à côté de quelque chose.
Introduisons un nouvel acronyme : FOMA — fear of missing art.
Je veux frôler le syndrome de Stendhal à chaque voyage.
Je reconnais instantanément la place d’Espagne, ses grandes colonnes style empire romain, ses grandes avenues qui se déploient autour d’elle en étoile. Au loin, la fontaine de Montjuïc, puis en arrière-plan l’imposant musée d’art de Catalogne juché au-dessus de ses escaliers et cascades. Il s’y trouve d’ailleurs une statue faisant face à la ville qui, sous l’angle idoine, offre un cul rebondi qui n’a rien à envier à celui du David de Michel-Ange et pourrait ravir le prix du best museum bum.
Il est près de 21h, mon vol vers Nantes est prévu à 7h. Je ne suis de toute évidence pas là pour faire du tourisme mais pour mettre à profit une longue escale et goûter à ce que la nuit barcelonaise a à offrir.
Pas de temps à perdre, je me dirige vers la consigne bagages la plus proche de la place d’Espagne. J’y laisse mon sac et ne m’embarrasse que du strict nécessaire.
Le sac devient alors baise en ville… littéralement.
Depuis quelques années, je m’octroie souvent une nuit de ce type lors de mes vacances. Pour l’instant, cela s’est toujours bien passé. J’ai parfois fait des rencontres improbables. Une nuit qui s’achève par une discussion et un p’tit dej impromptu sur le pavé parisien. La nuit dans les bras d’un homme. J’aime ces rencontres parce qu’elles déjouent leur propre programme. Elles étaient censées être une parenthèse et deviennent parfois une conversation jusqu’au petit matin, un rire, une confidence sur une enfance ou sur une ville que l’autre ne connaît pas.
C’est peut-être cela qui me plaît le plus : cette proximité éphémère qui n’a rien promis mais qui, pendant quelques heures, suspend la solitude.
Je ne sais plus très bien depuis quand la sexualité a pris cette place dans mes voyages pour devenir mes voyages « cul/culture », mais ce soir je ne vais pas chercher à comprendre.
Il y a quelque chose de particulier dans le fait de déposer ses affaires dans une consigne et de disparaître dans une ville inconnue pour une nuit. Ce n’est pas de l’économie d’hôtel — enfin, pas seulement. C’est une façon de suspendre qui on est d’habitude. La destination cesse d’être un endroit à visiter pour devenir un espace où se passe quelque chose d’autre : une parenthèse où les normes se relâchent, où le désir peut circuler à l’air libre… par exemple dans la chaleur et la moiteur d’un lieu de cruising.
Je l’avais déjà senti il y a onze ans, fébrile dans ce bar gay, convaincu que tout ce qui se passerait à Barcelone resterait à Barcelone. Ce soir c’est pareil — sauf que j’assume mieux ce que je suis venu chercher. Nommez-le comme vous voulez.
Je me dirige vers la fontaine de Montjuïc, bifurque à gauche devant le musée d’art, emprunte des escaliers. Sur le parking surplombant ces escaliers, un groupe d’amis se quittent et rejoignent leurs voitures respectives. Je ne maîtrise pas suffisamment l’espagnol et je parle anglais comme une vache espagnole. Mes rudiments de langage me suffisent à comprendre ce que dit un des hommes du groupe : « cruising », « que cabrón ! ».
Mes intentions se lisent si bien sur mon front éclairé à la lumière de mon smartphone.
Qu’importe. Le garçon fébrile d’il y a onze ans assumait à peine d’entrer dans un bar gay. Ce soir, c’est non sans une pointe de fierté — mâtinée d’un peu d’appréhension, soyons honnêtes — que j’assume ce que je suis venu chercher ici.

L’Umbracle est un bout de jardin au sein du parc de Montjuïc. Une espèce de jardin suspendu au sein d’une route qui serpente dans le parc. C’est un éden ouvert sur la nuit barcelonaise pour qui le veut. En dessous, les arbres et les plantes forment un labyrinthe que les hommes ont investi depuis longtemps pour d’autres raisons que la botanique, les sciences ou la culture.
On s’est trouvés d’un regard. Un seul regard nous a convaincus de nous engouffrer dans ce labyrinthe de feuilles. Il m’a adressé la parole en anglais — il me prenait pour un Américain. L’erreur n’a pas duré. Le français est l’une des langues qu’il maîtrise, et la conversation a glissé naturellement vers quelque chose de plus familier.
On s’est engouffrés dans les fourrés. Mais il était gêné — baiser sous le regard des autres hommes qui circulent dans l’obscurité, ce n’est pas son truc. Il a proposé qu’on s’isole. On a traversé la rue pour se réfugier au pied d’un portail, en haut d’un escalier. Le passage d’une voiture de police qui s’est arrêtée en contrebas — alertée par une activité inhabituelle à cette heure indue — nous a contraints à déguerpir et à trouver un nouveau recoin dans le jardin. Ce genre d’imprévu qui aurait dû casser l’ambiance et qui, paradoxalement, ne fait qu’ajouter au sel de la chose.
À un moment il s’est arrêté, a enfoui son visage dans mon cou.
— Tu sens l’homme.
Je me suis excusé — il faisait chaud, j’étais en sueur depuis des heures. Il a souri.
— C’est pas un reproche.


« Sit on my face » est sans doute l’un des ordres que j’aime donner. Paradoxal pour un gendarme de réserve.
Mais attention — cet ordre n’a d’intérêt, ne conserve toute son aura sexuelle, qu’en anglais. « Assieds-toi sur mon visage » perd immédiatement tout son sel. La langue fait partie du jeu.
C’est en tout cas l’une des invitations que je lui ai faites.
C’est lui qui a proposé de rentrer. Il n’avait pas envie de me laisser filer.
On a pris le bus. Le genre de trajet qui aurait pu être banal et qui ne l’est pas du tout — deux inconnus debout l’un en face de l’autre, jouant les équilibristes dans la nuit barcelonaise, encore électrisés par ce qui vient de se passer, parlant de tout et de rien. On a badiné, évoqué notre mariage sur le ton de l’évidence en feignant la jalousie de deux personnes qui se connaissent depuis longtemps, chantonné à mi-voix « 50mila lacrime » de Nina Zilli — la seule chanson italienne que je connaisse aussi bien.
https://youtu.be/EkjoCMvc-lI?is=Y16_5mUFTLULygPE
Il y a quelque chose d’un peu absurde et de très doux dans ces moments-là — cette intimité qui s’installe à toute vitesse entre deux personnes qui ne se reverront probablement pas.
Catimini. J’ai toujours aimé ce mot. Avec le mot « stupre », il porte à mes yeux une charge érotique, sensuelle et licencieusement exquise. Il évoque avec justesse les choses stupreuses faites en silence et au-delà des regards accusateurs.
C’est justement le mot qui sied au moment que l’on s’apprête à vivre.
On entre dans son appartement sur la pointe des pieds. Les chaussures restent près de la porte, les voix se font basses, les gestes économisent la parole. Il y a d’abord cette hésitation propre aux inconnus qui se découvrent.
— Tu es sûr de vouloir que je reste ? Tu ne regrettes pas ?
Puis la confiance qui s’installe sans qu’aucun des deux n’ait besoin de la nommer.
Ça commence par des câlins qui laissent rapidement un goût d’inachevé et appellent à plus.
Le silence que l’on doit conserver décuple les sensations. Très vite, un petit jeu pervers me vient à l’esprit. Je cherche à lui faire décrocher un cri ou un soupir à la force de mes coups de reins. Je le pousse à la faute. Il réprime toute réaction en se mordant l’index ou en décuplant sa concentration pour ne pas céder.
C’est bien de faire l’amour et pas juste baiser. Ça n’enlève en rien le sale que l’on se fait mais réchauffe un peu le cœur.
Personne ne flirte mieux que deux pédés qui vivent dans des villes différentes.
L’impossibilité de la relation, la tension sexuelle alors à son paroxysme, est un puissant comburant du désir.
On se promet que l’on restera en contact mais au fond, on sait que la distance et le quotidien éteindront l’étincelle.
Nous ne sommes pas des lesbiennes Flixbus, capables de traverser l’Europe en pleine nuit pour retrouver l’autre.
Pour l’instant, chut. Profitons du shoot d’endorphines, de l’instant de magie inattendu, faisons taire la voix qui nous annonce déjà que ça ne sert à rien.
Profitons de l’instant car ils se font rares. Ils rappellent que le cœur peut, étonnamment — pour lui autant que pour celui qui le porte — connaître quelques soubresauts de temps à autre.
