En 2009, une application de rencontres à destination des hommes homosexuels voit le jour. Son nom : Grindr. Quinze ans plus tard, elle revendique plus de 13 millions d’utilisateurs à travers le monde. Grindr a changé la façon dont nous faisons relation, dont nous désirons, et dont nous nous représentons nous-mêmes, individuellement et collectivement.
Derrière ce formidable outil de connexion — qui a permis, dans certains contextes, de surmonter l’isolement, de braver la clandestinité ou de rencontrer d’autres hommes là où cela semblait impossible — se cache un dispositif hautement addictif, souvent aliénant. L’application a un impact délétère sur la construction de nos subjectivités, de notre estime de soi, et plus largement, sur nos capacités à aimer — aimer les autres, et nous aimer nous-mêmes.
Dans une étude menée en 2018 par le Center for Humane Technology (anciennement « Time Well Spent ») sur plus de 200 000 utilisateurs d’applications mobiles, Grindr était classée comme l’application la plus anxiogène et la plus insatisfaisante, toutes catégories confondues : 77 % de ses utilisateurs déclaraient s’y sentir malheureux. Un chiffre qui en dit long sur cette relation d’attraction-répulsion.
Le paradoxe est là : nous savons combien cette application nous abîme, mais nous y revenons inlassablement. Comme avec un ex toxique, on désinstalle, on fait une pause, puis on revient. À chaque fois, l’icône noir et jaune agit comme un petit pacte faustien, scellé dans le secret de l’alcôve de notre solitude.
Le nom même de l’application est révélateur, prophétique, prémonitoire : en anglais, un “grinder” est un broyeur manuel, utilisé notamment pour émietter le cannabis avant de rouler un joint. Grindr broie. Il amalgame. Il mélange tout un petit monde, l’agite dans un shaker virtuel. C’est une machine à recycler du désir formaté, de la solitude, des modèles de dominations, des hiérarchies raciales et physiques bien réelles.
La réalité, c’est que Grindr, en moins de deux décennies, est devenu la norme pour une génération. Le dictat d’une sexualité connectée, immédiate, géolocalisée, qui a remplacé la drague de rue, les bars, les regards, les hasards. Pour ceux qui sont nés après 1990, Grindr est souvent la seule forme de socialisation homo qu’ils aient jamais connue.
C’est précisément ce monde que Thibault Lambert, journaliste au Parisien, a entrepris de cartographier dans son livre Ce que Grindr a fait de nous : Amours et sexualités à l’ère des applications de rencontre (JC Lattès, 2023). À 29 ans, il appartient à cette génération Grindr.

Je n’avais pas prévu de lire ce livre. Tout d’abord parce que je lis peu de livre, mais surtout parce que je craignais un traitement trop anecdotique, trop consensuel, trop subjectif de ce sujet qui nécessite un large devellopement.
Mon ami R. m’a offert ce livre après m’avoir entendu — une fois de plus — exprimer ce sentiment de rejet, de vide, de solitude et de dépréciation de moi même qui revient, de manière récurrente, lors de l’utilisation de cette application.
Force est de constater que le livre dépasse largement la seule introspection de l’auteur.
Lambert alterne récits personnels, entretiens avec des utilisateurs, témoignages de médecins, de sexologues, de sociologues. Il ne se contente pas d’un plaidoyer ou d’un journal intime, il documente, contextualise, analyse.

Les prémisses
Derrière Grindr se cache Joël Simkhai, fils d’émigrés israéliens installé à New York. Le jeune Joël grandit dans une famille où son père l’encourage, comme ses frères et sœurs, à croire au rêve américain : celui d’un pays propice à l’entrepreneuriat, où chacun peut transformer une idée en fortune, presque du jour au lendemain.
Cette « bonne idée », Simkhai la trouve en 2008, en profitant de deux innovations majeures : l’iPhone 3G, qui ouvre pour la première fois son écosystème aux applications développées par des tiers, et l’intégration d’un système de géolocalisation GPS. Alors qu’il réfléchit à son projet, une intuition lui vient en observant la galerie photo de son téléphone : et si, à la place des clichés, apparaissaient les profils de prétendants situés à proximité ? Ce fut le déclic.
Le succès est immédiat. Grindr s’impose rapidement comme une révolution dans les sociabilités homosexuelles, devenant non seulement un outil de rencontre, mais aussi un marqueur culturel et communautaire. Quelques années plus tard, l’entreprise sera valorisée à plusieurs centaines de millions de dollars.
Il faut mesurer la puissance économique et politique qu’est devenue Grindr. En 2016, la société est rachetée en majorité par une firme chinoise. Ce transfert suscite l’inquiétude des autorités américaines : la détention de données sensibles concernant des millions d’hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes (HSH), parmi lesquels des militaires, des diplomates et des responsables politiques, est perçue comme un risque de sécurité nationale. En 2019, le Committee on Foreign Investment in the United States (CFIUS) contraint la firme chinoise à revendre Grindr à des investisseurs américains. Cette affaire illustre la manière dont une application née d’un projet entrepreneurial individuel a fini par devenir un enjeu financier et géopolitique majeur.
Grindr: roi du script sexuel – Les raisons d’une addiction
En sociologie, le concept de script sexuel désigne l’ensemble des signaux, des codes intériorisés et des représentations sociales, auxquels s’ajoutent nos expériences personnelles, qui orientent la perception d’une situation comme étant favorable ou non à l’activité sexuelle. Lorsqu’une situation correspond à ce script — c’est-à-dire lorsque plusieurs conditions s’alignent pour rendre l’acte sexuel envisageable ou désirable — elle peut susciter et nourrir le désir.
Sur Grindr, ce script sexuel est omniprésent : l’utilisateur peut indiquer sa préférence sexuelle (« passif », « actif », « versa », « polyvalent », « side ») afin d’éviter tout impair et toute incompatibilité. L’application permet aussi de renseigner un large éventail d’éléments descriptifs tels que la taille, le poids, les mensurations de son anatomie intime, ainsi que ses « kinks » (par exemple « bareback », « cuir », « daddy », « SM »). Le profil fonctionne comme une vitrine : il attire le chaland, tout en permettant une rationalisation de la recherche.
Grindr propose également un système de filtres qui permet de sélectionner les profils correspondant à ses critères de recherche. Ce sont autant d’éléments qui visent à maximiser la probabilité de trouver le « bon » partenaire, tout en minimisant le risque d’échec. Le profil permet en outre de s’exprimer librement dans un descriptif personnel. Le « nom d’affichage », censé n’être qu’un pseudo, est souvent utilisé pour indiquer plus clairement sa disponibilité et ses attentes, à l’aide de termes tels que « NOW », « Cho », « Fun », etc.



Mais l’élément central de Grindr reste la distance : la géolocalisation permet à chacun de savoir précisément où se trouvent les partenaires potentiels, et si une rencontre peut être envisagée dans un espace-temps réduit. Le temps qui s’écoule entre la première discussion et l’acte sexuel est ainsi souvent très court . Cette logique est renforcée par la fonction « right now », qui permet à l’utilisateur d’indiquer sa disponibilité immédiate. Le message est clair : « je cherche maintenant, pas plus tard ». Les notifications sonores et les pop-up contribuent à maintenir l’utilisateur en éveil constant, dans une logique proche du conditionnement pavlovien.

À cela s’ajoute la prolifération des faux profils et scams. Je fait l’hypothèse que les faux profils et scams qui pullulent sur l’application participent au scripte sexuel.
Grindr prétend lutter contre les faux profils et spams, mais cette action reste limitée. Ces profils continuent de générer des notifications et interactions aléatoires qui maintient l’utilisateur en alerte et stimule des comportements compulsifs, à l’image du conditionnement pavlovien que j’illustrait plus haut.
Les faux profils déclenchent des notifications, des taps, des messages automatiques. Cela crée un cycle de récompense intermittent, où l’utilisateur ne sait jamais quand il recevra un vrai message ou un signe d’intérêt réel. Ce mécanisme est très similaire aux machines à sous : la surprise intermittente est plus addictive qu’une récompense constante. Dans ce cadre, chaque faux profil ou spam agit comme un levier psychologique : L’utilisateur reste connecté et consulte régulièrement l’application. Son attention est maintenue. L’envoi de messages, la vérification des notifications et le « swipe » deviennent compulsifs. Les fonctionnalités premium (comme la possibilité de voir qui a consulté votre profil) deviennent plus attractives pour maximiser la probabilité de contacts « réels ». En somme, la présence partielle de faux profils sert moins à protéger l’utilisateur qu’à alimenter son attention et sa dépendance à l’application.
Ce script sexuel hypercodé et sur-stimulé explique en partie le succès de Grindr par rapport à ses équivalents hétérosexuels comme Tinder ou Bumble. Sur ces dernières, la population est largement déséquilibrée : environ 75 % des utilisateurs sont des hommes. Les femmes expriment fréquemment un malaise face à l’expérience : 56 % rapportent avoir reçu des photos sexuelles non sollicitées, 43 % indiquent recevoir des messages malgré leur désintérêt explicite, et 11 % se disent menacées. De plus, les intentions restent floues : 41 % des utilisateurs cherchent une relation sérieuse, 20 % une aventure ponctuelle, et 39 % sont ouverts aux deux options. Cette absence de clarté génère de la frustration, un désengagement féminin progressif et un déséquilibre sex-ratio renforcé.
À l’inverse, sur Grindr, les attentes sont nettement plus explicites. Près de 100 % des utilisateurs sont des hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes (HSH). La question du fossé entre sexes ne se pose pas. Une enquête indique que 88 % des utilisateurs utilisent Grindr principalement pour des rencontres sans lendemain. Dans ce contexte, l’absence de tabou sur l’expression des désirs et la rapidité des mises en relation facilitent une pratique directe, où le script sexuel est assumé, explicité et continuellement renforcé par les outils mêmes de l’application.
Grindr redéfinit la territorialité gay
Grindr déclenche une réaction pavlovienne. On arrive dans un endroit nouveau : un aéroport, une ville, un nouveau lieu professionnel — et on s’y connecte, en espérant découvrir celui qui est comme nous, celui qui évolue comme nous en dessous des radars, dans le monde des hétéros.
C’est grisant de ne pas se sentir seul, après avoir longtemps eu ce sentiment dans nos campagnes ou dans le lit de nos solitude.
Il faut dire qu’avant l’apparition de cet outil, on évoluait tous sans trop savoir, au quotidien, qui « était du bâtiment, de la fanfare ».
Avant, la drague, la rencontre, c’était hasardeux : on risquait le coup de poing et l’opprobre d’avoir dragué un mec qui s’avérait être hétéro. La rencontre était inimaginable dans sa p’tite campagne, sur sa petite île, où on nous avait fait comprendre qu’il n’y avait pas de ça chez nous”,
où on avait longtemps cru, par simple déduction, qu’on était le seul.
Une anomalie.
C’est grisant de savoir que le contact est possible, là, à quelques mètres.
Là, au contact, dans la poche.
On y mouillerait presque son sous-vêtement… Pavlovien, je vous dis.
Mais je ne parle pas de salive, vous l’aurez bien compris.
Le son de l’application réveille le dormeur le plus invétéré.
Alléché par la promesse de sexe, on s’y connecte,
et bien souvent on s’y crée une envie que l’on ne se savait pas avoir.
Grindr est à la fois la continuité, la capitalisation, l’industrialisation et la digitalisation de modèles dont il est aussi, paradoxalement, le fossoyeur.
Dans Réflexions sur la question gay (1999), Didier Eribon décrit la ville comme un espace de déploiement des identités homosexuelles : bars, clubs, backrooms, bibliothèques, terrasses… autant de lieux où s’expérimentait une forme de libération sexuelle, où se nouaient des sociabilités et des communautés. Ces espaces urbains, matériels et partagés, constituaient le théâtre d’une culture homosexuelle émergente. C’était également le refuge et le lieu d’assumation de nombreux jeunes issus de la campagne.
À l’inverse, dans le témoignage de Lambert, c’est l’effacement progressif de ces lieux qui domine. Grindr, en reconfigurant la sociabilité gay autour du smartphone, a contribué à la dématérialisation de l’espace de rencontre, à la privatisation de l’intime, et à un certain appauvrissement de l’expérience de la rencontre.
La chambre ou l’appartement remplacent le bar et la rue comme théâtre de la rencontre.
Le sentiment de « communauté » lié à un quartier ou à un lieu se dissout dans une succession d’échanges individuels.
Grindr établi un nouvelle cartographie de la ville gay en fonctionnant comme une couche invisible superposée à la ville, une sorte de « réalité augmentée » du désir homosexuel.
La solitude gay
Je ne vais pas épiloguer sur les méfaits de Grindr : nous savons tous quels sont les maux — et les mots — qui nous assaillent sur cette application. Tous, d’une manière ou d’une autre, nous en sommes aussi les instigateurs. Par nos comportements, nous entretenons les dérives mêmes que nous déplorons. Le constat est d’ailleurs dressé avec une acuité certaine dans le livre que je recommande vivement à la lecture. Pour ma part, je me contenterai de mettre l’accent sur l’un de ces effets.
C’est celui de la solitude. Car Grindr, loin d’avoir aboli l’isolement gay, en a parfois redoublé l’intensité. En apparence, tout y est : la disponibilité des corps, l’instantanéité du désir, la promesse d’un contact. Mais derrière cette profusion, combien de conversations avortées, de rendez-vous fantômes, de désirs qui se heurtent au silence ou au mépris ? L’application donne l’illusion d’un foisonnement alors qu’elle organise, dans le même geste, la dispersion et la haine de soi. Chacun derrière son écran, seul face à la mosaïque d’avatars, réduit à une attente infinie : celle d’un message, d’un signe, d’une validation.
L’application fait son lit, et fait aussi le lit de la solitude gay. Cette solitude inextinguible qui hante nos communautés, et qui fait que parfois, on se sent seul, incompris, ou pas « suffisamment aimé », même en couple, ou au milieu d’amis que l’on aime pourtant.
Grindr est à la fois espace de lien et d’érosion du lien, promesse d’une communauté visible et unie mais aussi le rappel brutal de son anesthésie intime.
Notre communauté semble y être sempiternellement inféodée : cette solitude existentielle que l’on couvre tous, plus ou moins, d’un voile de pudeur. On essaie de la tuer à coups de reins, à coups de plaisirs coupables. Mais l’amertume de la culpabilité de ce sexe « hygiénique » nous ramène en pluie fine, à cette même solitude.
Post coïtum, animal triste.
Cette solitude nous rend en colère contre l’autre, incapable de la briser, mais, ne soyons pas dupes, surtout en colère et honteux de nous-mêmes.
Je me contenterai de reprendre une portion du livre qui résonne avec beaucoup de sincérité, de délicatesse et de justesse :
Derrière l’activation de l’application, il y a cette recherche d’une sorte de jubilation des sensations. Grindr va venir permettre dans un moment, par exemple, où on est stressé, où on n’est pas bien, de canaliser le stress, le mal-être, etc. Parce qu’elle nous renvoie à cette sensation de bien-être ( NDR: la fébrilité de nos premières connexions)
Je comprends ce qui se joue sur ce terrain: un foisonnement d’émotions contradictoires. Le service procure autant de plaisir qu’il frustre, il flatte autant qu’il vexe. Une technologie de la gifle et de la caresse, qui rassure autant qu’elle m’accable. « Ce qu’on a gagné avec Grindr, c’est de soigner une certaine solitude, conclut Arthur Dreyfus. Quand Grindr est allumé, j’ai l’impression de ne pas être seul, et de voir autour de moi des frères de désir qui, même s’ils ne me désirent pas, existent et peuplent la ville. Comme si les murs des immeubles étaient transparents. Et d’un autre côté, l’application a exacerbé, ou révélé, une autre solitude: la solitude des villes, la solitude gay. »
De quelle solitude parle-t-il? De celle, je suppose, qui ne se soigne pas en allant rendre visite à des amis, ni en passant tout son temps libre dans le lit d’un autre. Un état intérieur et coriace, une haine tournée contre soi que beaucoup tentent d’oublier comme ils le peuvent.
C’est cette même solitude qui explique en grande partie la montée du chemsex. L’application fait aussi le lit de cette pratique dans une sorte de cercle vicieux.
La solitude mène à l’application, l’application ouvre à la pratique du chemsex, et le chemsex, par son intensité mais aussi par ses « lendemains de descente », renforce à son tour la solitude initiale.
Le chemsex n’est pas qu’une pratique purement hédoniste. Beaucoup d’entre nous y trouvent une échappatoire à l’isolement, à l’angoisse et à la honte intériorisée. L’usage de drogues sert autant à décupler le plaisir qu’à mettre en sourdine la solitude existentielle.
On peut comprendre le chemsex comme une forme d’automédication de la souffrance intime, un anxiolytique collectif qui prend racine dans une communauté marquée par l’héritage du sida, la stigmatisation et l’isolement affectif.
Le chemsex fonctionne aussi comme une ritualisation sociale : il ne s’agit pas seulement de consommer seul, mais de partager un état altéré avec d’autres. Cela procure l’illusion d’une appartenance et réduit provisoirement le sentiment d’isolement.
Grindr n’est évidemment pas l’unique facteur de la montée du chemsex. Pour autant, l’application en constitue un vecteur logistique puissant — mise en relation rapide entre usagers de drogues, partenaires sexuels et parfois même dealers — et un catalyseur symbolique : elle entretient cette impression illusoire d’être entouré tout en laissant, in fine, l’individu aux désirs nus, inassouvis.
Alors, quelles solutions ?
Thibault Lambert l’annonce en préambule de son ouvrage : il n’entend pas apporter de solution (pas plus que moi). Nous sommes tous plus ou moins englués dans cette application aussi nécessaire que néfaste.
Libre à chacun de juger de sa dépendance à cette application et de la nocivité de celle-ci sur son bien-être, afin d’adopter la distance idoine.
Faut-il boycotter l’application ? La diaboliser à tout prix ?
Non. En dépit de ses travers, Grindr reste un catalyseur de rencontres qui a permis (et permet toujours) l’émancipation de nombreux gays. Nombreux sommes-nous à y avoir rencontré nos copains ; pour ma part, certaines de mes amitiés y sont également nées.
Alors, quelles réponses apporter à tout cela ?
Au constat de ce que Grindr a fait de nous s’opposent les questions que nous devons avoir la sincérité de nous poser, à une échelle individuelle et collective. Car, en écho à ce que Grindr a fait de nous, se tient aussi ce que nous en avons fait, ce que nous en attendons réellement et les moyens que nous voulons mettre en place pour remettre en cause les logiques à l’œuvre dans le milieu gay à travers cette application. En réalité, chacun d’entre nous continue, de façon plus ou moins consciente, à perpétuer les schèmes de pensée délétères qui la sous-tendent. Au même titre que le harcelé devient parfois le harceleur, il arrive que l’on finisse par être le dominant, le bourreau lassé d’avoir trop été soumis, méprisé ou d’avoir trop essuyé les affres de Grindr.
Il convient donc de savoir analyser son rapport à l’application et de s’en protéger.
Cela passe par la valorisation des échanges IRL et par un retour à nos lieux traditionnels de sociabilisation gay : bars, saunas, lieux de cruising.
Cela implique aussi de prendre conscience qu’il existe un monde réel, qui prévaut, et de ne pas se réfugier dans le virtuel en oubliant qu’il y a derrière les écrans des êtres humains qui méritent les mêmes égards que dans la vie quotidienne.
C’est aussi oser parler de tendresse, de câlins, de rencontres ; ne pas céder, par facilité, aux sirènes du sexe facile, désincarné, rapidement accessible, alors qu’au fond, ce que nous désirons le plus souvent, ce sont des relations plus authentiques.
Il faut incarner sur l’appli le changement que l’on veut voir advenir, initier le mouvement que l’on souhaite insuffler à Grindr. Car il ne faut pas s’y méprendre : Grindr n’a aucun intérêt à opérer des changements structurels pour endiguer ses effets délétères et le changement ne viendra sans aucun doute pas de lui. Ce serait contraire à sa logique marchande et libérale. Bien au contraire, l’application renforce sans cesse son script sexuel, vent debout dans sa quête de nouveaux utilisateurs et, par conséquent, de revenus.
Réenchanter Grindr, ou plutôt le rendre plus humain, moins carnassier suppose de garder en toute circonstance son système de valeurs et de ne pas y déroger : politesse, courtoisie, antiracisme, etc.
C’est peut-être utopique, mais il y a sans doute un esprit de corps à réinventer. Il nous faut réapprendre à penser comme une communauté, et donc à prendre soin de chacun de ses membres.
J’ai envie de demander à ma communauté : qu’est-ce qu’on veut maintenant, fondamentalement ? » s’emporte Marc Jahjah. « Si vous voulez juste qu’on se chosifie, qu’on se dépolitise, qu’on s’autocatégorise, qu’on se consomme, et qu’on soit juste des hétéros qui aiment la bite… Moi je veux bien, mais que ce soit clair. Vous me le dites et on arrête de lutter, et on va tranquillement dans le grand consumérisme et le marchandage qui vont tous nous mener à la ruine. »
Ce chercheur attend un sursaut, une prise de conscience collective, qui lui semble nécessaire afin de replacer le soin communautaire et la pair-aidance au cœur des rapports entre hommes.
Et parce qu’Eddy de pretto l’avait déjà si bien matérialisé en chanson…
L’abondance est riche
Ici les protagonistes nient
Ils s’enlisent à coup de cliques
Oh, le choix est dense
Y a plus personne pour de subtiles romances
Ici la soif de l’autre défile
Les âmes sensibles deviennent tactiles
Mais même l’orgie est possible dans ce moderne et vaste asile.
On se fait la cour comme des absents sans penser au moindre sentiment.
Qui se cachent sous de beaux profils dans cette sphère à la foudre infime et où tout compte précisément,
Se connecte à mon intime et emporte au firmament de l’érectile qui jubile.
La sérénade est morte et je n’ai plus de feu.
Je n’ai pour m’apaiser que des réseaux de jeu
Allez, ouvre-moi ta porte, je ne suis qu’un animal vicieux. Avec ou sans capote, perdu dans la jungle de la chope
La sérénade est morte et je n’ai plus de feu
Je n’ai pour m’apaiser que des réseaux de jeu
Allez, ouvre-moi ta porte, ce soir je n’ai qu’un cœur à queue. Avec ou sans capote, perdu dans la jungle de la chope
La trouvaille est mince, mince, mince.
Ici les internautes se lassent, lassent, lassent
Et s’ennuient à coup de like, like, like
Oh, les doigts se dépensent-pensent-pensent
Droite ou gauche, catalogue à crampes, crampes, crampes dans cette course au plus bel amant.
Qui deviendra un énième plan
Et la raillera-ra-ra
Pour ces visages aux conquêtes fades, fades, fades
D’où la recherche du standard-dard-dard
Te pique au milieu de nulle part, mare, mare
De ces conversations futiles
Et de ces connections dociles
Qui fait qu’ton ego fane
Même en battant des cils
Où les heures deviennent stériles
Sans ton sexe triomphal
Un peu de coup, de poudre aux yeux parsemés de vices et de rejets
Un peu de coup de pouce de plus pour essuyer l’échec de mes essais
Un peu de coup, refus sans tact pour oublier mes matches rejetés
Un peu de coup virtuel sans actes du doigt, bien mélangé

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