Note d’intention : Récemment, dans le cadre professionnel, une personne a jugé que mes piercings n’étaient pas compatibles avec le milieu dans lequel j’évolue. Ce texte est né de cette friction.
J’ai 7 piercings majoritairement au visage. Je ne sais pas trop pourquoi j’ai été piqué assez rapidement par les piercings. C’est une façon de faire de son visage une sorte de chemin esthétique, de propositions esthétiques.
C’est devenu un élément de ma personnalité, je suis un peu nu sans eux. Certaines personnes ne pourraient pas m’imaginer sans. Les piercings, à l’instar des vêtements, du maquillage, de l’attitude, sont des marqueurs de notre identité, de notre altérité. Ils produisent une continuité existentielle entre l’individu et son image sociale. L’identité est performative. Une mise en scène continue du soi dans l’espace social.
Les piercings et les tatouages inscrivent mon parcours, mes souffrances dans ma corporéité. Ils y prennent vie, corps : le corps comme support de narration biographique. Le corps devient un texte, un parcours esthétique et symbolique à suivre pour comprendre celui qui l’habite. Je m’invente une vertu cathartique des piercings et des tatouages, comme des soupapes de décompression, de douces scarifications.
Depuis quelques années, il y a la volonté de me créer une personnalité, un air qui soit à contre-courant des milieux que je côtoie a priori. Sans calcul, j’évolue dans des milieux qui ne sont pas ceux qui me sont prédestinés. Je suis noir, gay, issu d’un milieu modeste, et j’évolue au quotidien dans des milieux qui ne sont pas prêts à m’accueillir. Un Noir, dans un hôpital, est plus souvent attendu comme homme de ménage, brancardier, aide-soignant ou infirmier. Un Noir est plus souvent attendu dans un quartier chaud qu’en ville. Un Noir est plutôt attendu en jogging et en tenue de sport. Un Noir est plutôt attendu à un concert de rap qu’à un concert de musique classique. Un Noir est plutôt attendu en cellule qu’en tant que membre des forces de l’ordre. Un Noir est plutôt hétéro que pédé. C’est bien connu, être pédé, c’est un truc de Blancs.
Mes goûts, tout ce que je fais, sont naturellement à l’opposé de ce que l’on attend de moi et je suis là où l’on ne m’attend pas de prime abord. Cette opposition au convenu s’inscrit dans ma peau, dans mon corps. Je n’ai pas le physique des milieux dans lesquels j’évolue et, avec le temps, cette radicalité physique est un jeu auquel j’ai pris goût. Puisque je suis déjà lu comme dissonant quoi que je fasse, autant choisir moi-même la forme de cette dissonance. Ce sera mon apparence tout entière.
Je ne cherche pas à devenir inaccessible. Je veux que l’on sache regarder au-delà des apparences.
Mes piercings, mon physique créent des frictions. Les piercings ne sont pas dignes d’un étudiant en médecine. Ne sont pas dignes de quelqu’un qui évolue avec les forces de l’ordre. Mes piercings font désordre dans une église et, avec eux, je m’éloigne un peu de l’image du gendre idéal, le mec que tu aurais envie de présenter à la table dominicale. Je dérangerai toujours, par ma couleur, ma sexualité, mon tempérament. Quelques piercings en plus ou en moins n’y changeront pas grand-chose. Les pédés et les lesbiennes ont toujours su utiliser leur corps pour performer leur identité dans un milieu qui n’est pas fait pour eux, qui ne veut pas d’eux. Se raser le crâne chez la lesbienne butch. L’esthétique cuir, punk, skin de certains pédés. Le maquillage drag. C’est presque une nécessité. À la fois la cause et la conséquence de leur condition.
Il y a cet exercice quasi quotidien d’une sereine radicalité. Une radicalité larvée. Empêchée. Un ensemble de conventions et d’espoirs me retient de la vie de bohème, du punk à chien, du chien de la casse : une tension entre aspiration bourgeoise et fascination pour les marges. Mon apparence se veut comme un refus partiel de la domestication sociale (les normes de distinction : les bons goûts, les bonnes manières, les bons vêtements, les bonnes attitudes), mais un refus contenu, compatible malgré tout avec certaines institutions.
L’investissement sur le corps propre répond à la désagrégation du lien social, et donc à l’éloignement de l’autre, à la dislocation des anciens liens communautaires. En perdant cet enracinement social, ces relations de sens et de valeurs avec les autres, l’individu fait de son corps un monde une miniature, il en fait une matière première, une modalité privilégiée d’exister. À travers lui l’individu interroge le monde et cherche son ancrage, part en quête d’une identité provisoirement acceptable. […] Le body art pousse à son comble cette logique qui fait ouvertement du corps le matériau d’un individu qui revendique de le remanier à sa guise et de mettre à jour des créations inédites. […] Les pierceurs ou les tatoueurs dispensent sur ou dans la peau des signes identitaires définitifs ou provisoires. Toutes ces démarches isolent le corps comme une matière à part qui donne un état du sujet, support à géométrie variable d’une identité choisie et toujours révocable. Proclamation momentanée de soi, le corps est devenu la prothèse d’un Moi éternellement en quête d’une incarnation provisoire pour sursignifier sa présence au monde, course sans fin pour adhérer à soi, à une identité éphémère mais essentielle pour soi et pour un moment de l’ambiance sociale. Pour faire pleinement corps à l’existence, on multiplie les signes de son existence de manière visible sur le corps. […] La marque corporelle affiche l’appartenance à soi. Elle traduit la nécessité de compléter par une initiative personnelle un corps perçu comme insuffisant en lui-même à incarner l’identité personnelle. Le tatouage, le piercing, comme les vêtements ou les manières de se coiffer, de se raser, de colorer ses cheveux ou d’arborer des bijoux, sont devenus aujourd’hui des manières de bricoler le sentiment de soi, de se jouer de son identité pour se rapprocher d’une image jugée plus propice. Ils renvoient alors dans leur usage à une volonté de changer durablement la définition intime et surtout sociale de soi. […] En se tatouant, en se perçant, en scarifiant son corps, […] on y inscrit physiquement sa trace d’être, on prend possession de soi, on inscrit une limite (de sens et de fait), un signe qui restitue au sujet le sentiment de sa souveraineté personnelle. La marque est une limite symbolique dessinée sur la peau, elle fixe une butée dans la recherche de signification et d’identité. Elle est une sorte de signature de soi par laquelle l’individu s’affirme dans une identité choisie.