La famille est présentée comme une institution stable, celle qui permet à tout un chacun de grandir dans de bonnes conditions, de se structurer, d’établir une personnalité stable. Elle est pensée comme un socle, une évidence, presque une nécessité anthropologique.
Pourtant, cette évidence mérite d’être interrogée.
Dans la nature, beaucoup d’espèces ne s’accommodent pas de cette structure. L’être humain est une espèce altriciale secondaire : le nouveau-né humain est neurologiquement et moteur très immature à la naissance, ce qui explique la dépendance prolongée à l’adulte. L’homme est une espèce qui marche tard comparée aux autres espèces animales (maximum 18 mois). Au sommet de la chaîne alimentaire, sans prédateur, il n’est pas urgent de marcher pour un humain. De même, il n’est pas urgent d’accoucher rapidement. Lors de la première grossesse, le travail dure de 12 à 18 heures en moyenne ; lors des grossesses suivantes, le travail est souvent plus court, en moyenne 6 à 8 heures. Ce n’est pas le cas quand on est un agneau ou un cheval : naître est un moment de vulnérabilité. Passé le sevrage relativement bref, la structure familiale est peu présente chez l’animal. Beaucoup d’entre eux doivent se débrouiller seuls durant toute leur vie. Au mieux peut-on parler de meute pour certaines espèces, mais le lien biologique ou la famille nucléaire à proprement parler n’est pas un prérequis à l’établissement d’une meute, d’une horde, etc.
La sacralisation de la famille
L’espèce humaine est sans doute la seule à sacraliser autant la famille nucléaire, ayant établi à travers les millénaires un certain nombre de droits moraux érigeant la famille comme structure de base de la société.
On lui doit tout et on ne saurait s’en écarter. C’est une structure où l’on est accepté, protégé, soigné. C’est l’institution par excellence de nos sociétés modernes et humaines. Elle nous permet de faire front face à l’adversité, de faire face à la cruauté des autres, c’est-à-dire ceux qui ne font pas partie de la famille. E
n vérité, les faits sont éloquents : la famille constitue le milieu le plus toxique qui soit pour le développement à long terme. La famille est le premier lieu de violences subies, quantitativement et qualitativement. Entre les pressions psychologiques, les maltraitances, les incestes, les brimades, la famille n’est plus le lieu qui entretient l’amour, l’acceptation et le bien-être de ses membres.
Les violences intrafamiliales représentent la majorité des violences subies par les enfants. Les abus sexuels sont commis dans plus de 80 % des cas par un proche. Les attachements insécures et désorganisés naissent le plus souvent dans la sphère familiale.
À l’âge adulte, on persiste à maintenir le lien avec les membres de notre famille par devoir moral, quand bien même ces relations nous sont délétères sur le plan psychique. Nous y sommes inféodés.
En réalité, l’espèce humaine est fondamentalement alloparentale : l’enfant est élevé par un réseau de relations — femmes apparentées ou non, hommes, pairs, communauté élargie. La famille nucléaire est une construction historique tardive, non une donnée biologique. La famille nucléaire père + mère + enfants vivant dans un logement séparé et dont les parents ont une responsabilité éducative quasi exclusive n’émerge réellement qu’avec la révolution industrielle, l’urbanisation et la dissolution des solidarités communautaires.
Attention, je ne nie pas l’existence de familles fonctionnelles, ni qu’un enfant doive grandir dans un cadre plus large que la famille nucléaire, mais je démystifie le statut normatif des familles. Il y a des familles saines, stables ; pour autant, ce n’est pas la règle. Beaucoup de familles offrent réellement des attachements sécurisants, du soutien matériel et affectif, et sont des ressources sociales importantes.
Néanmoins, toute sacralisation morale de la famille est une violence symbolique, car elle impose une structure fixée, non naturelle, comme norme universelle, tout en niant ses effets délétères documentés, même à l’âge adulte.
Couper les liens : une transgression sociale
Ces constats faits, certains s’en détournent de façon plus ou moins aisée. Lassés de liens toxiques qui leur pourrissent la vie, ils font l’affront social de couper les liens.
« Comment oses-tu ? C’est quand même ta mère ? C’est ta famille. Elle t’a quand même élevé, c’est grâce à elle que tu es devenu la personne que tu es. »
C’est en substance l’exemple des opprobres que peuvent recevoir ceux qui ont fait ce choix. Ces phrases fonctionnent comme un instrument de coercition morale, destiné à maintenir des individus dans des relations délétères au nom d’un supposé ordre symbolique supérieur.
J’estime pour ma part que :
- Donner vie à un humain oblige à certains devoirs minimums envers lui (répondre aux besoins matériels, biologiques et affectifs) ;
- A l’inverse, la continuité des liens de l’enfant avec sa famille ne saurait être une obligation à partir du moment où ces devoirs n’ont pas été respectés ;
- On accorde trop peu d’importance aux besoins affectifs et psychiques ;
- La continuité d’un lien ne vaut jamais justification de la violence qu’il produit.
A la découverte de nouveaux liens affectifs
Puis ils découvrent, au hasard de leur vie, des gens qui vont prendre une telle importance qu’ils vont éclipser cette famille. C’est la découverte de personnes avec lesquelles on peut grandir, des gens avec lesquels on n’a aucun lien biologique ou familial. C’est trouver auprès d’autres l’amour, l’écoute, l’acceptation, l’apaisement, la reconnaissance qui ont fait défaut dans la famille. La valeur protectrice des relations choisies est aujourd’hui très bien établie. Les liens amicaux stables diminuent la mortalité toutes causes confondues. La qualité relationnelle prévaut sur le lien biologique. Les personnes ayant rompu avec une famille abusive présentent souvent une amélioration de leur santé mentale à long terme.
Au-dessus de chaque amitié subsiste une épée de Damoclès. Une amitié se brise, se déchire. Le pacte est rompu. Et c’est l’existence même de cette épée de Damoclès qui fait tout le lien amical. C’est parce que l’on sait sa fragilité, que l’on est conscient de cette menace, que l’on chérit le lien, le crin qui éloigne la menace. La réversibilité du lien favorise la responsabilité affective et la régulation émotionnelle. C’est parce que ce lien est réversible et fragile qu’on le chérit et le préserve. Le lien amical, plus que tout autre, nous responsabilise. Le lien familial, lui, ne s’embarrasse pas d’une quelconque épée de Damoclès. Il est sûr de lui, sûr de son caractère pérenne, inaliénable, inaltérable, et c’est bien là le problème. Il se pare de ses attributs en ayant la conviction qu’ils existeront toujours, qu’ils sont naturels, éternels. Osons le remettre à sa place. Faisons-le descendre de son trône, ou plutôt sachons y remettre une épée pendue à un crin de cheval. Le lien familial se gagne, se préserve, s’entretient. À coups d’amour, d’affection, d’entraide, d’écoute, de communication (au même titre que les relations amicales). Il n’a rien d’irrémédiable, de sacré, d’incorruptible, d’immarcescible.
De la « famille choisie »
On parle souvent de ces amis proches comme d’une famille choisie. Elle désigne la famille que l’on s’est construite en agglomérant autour de soi des gens qui nous ressemblent, qui nous aiment, que l’on aime, à l’inverse de sa famille biologique où règnent le chaos, la tension, le désordre.
À bien y réfléchir, cette appellation est mal choisie. Bien sûr, elle exprime bien le fait que l’on a su s’entourer de personnes que l’on a choisies par la force des choses et qui sont devenues notre famille, une vraie, en contraste avec notre famille biologique qui est dysfonctionnelle et n’a jamais joué son rôle. Pour autant, c’est considérer que la seule structure valide est la famille. La famille serait la structure suprême de l’amour, durable, écrite dans la pierre, dans le sang. Ce serait le gold standard de l’amour et de l’affection. L’étalon à partir duquel tout se mesure… mais qui ne fait pas le poids.
En parlant de « famille choisie », on continue implicitement à placer la famille biologique comme norme de référence, à considérer l’amitié comme une famille de second rang, par défaut ; on continue à perpétuer la hiérarchie symbolique que l’on prétend dépasser. Or, ce que ces relations incarnent n’est pas une famille alternative, mais une autre ontologie du lien : non fondée sur le sang, non fondée sur la dette, non fondée sur la permanence imposée, ni sur des règles morales et sociales. Il faudrait donc cesser de parler de famille pour parler enfin de communautés affectives, de liens « élus ».
Notre époque est marquée par une critique du familiarisme dominant depuis plusieurs siècles, c’est-à-dire de l’idée selon laquelle tout lien social légitime devrait être dérivé de la famille biologique ou légale. La famille nucléaire traditionnelle est en pleine déstructuration progressive depuis des décennies (divorces, familles monoparentales, cohabitations non matrimoniales), tandis que de nouvelles formes de solidarités non familiales émergent (colocations solidaires, coopératives sociales, nouveaux modes de parentalité, réseaux de pairs aidants, maisons de retraite entre amis ou LGBT). L’amitié se présente comme une alternative probante à ce modèle du « tout-famille », qui montre ses limites et se délite.
Geoffroy de Lagasnerie, dans son livre « Une aspiration au dehors – Éloge de l’amitié », raconte la force de l’amitié qui l’unit à Didier Eribon et Édouard louis. Il présente l’amitié comme une forme de vie alternative qui permet d’expérimenter des formes de vie différentes des normes familiales et conjugales. Cela devient un espace d’autonomie, de création et de solidarité, parfois plus profond que les relations fixées et hiérarchisées de la famille. L’amitié propose un lieu d’invention d’une contre-culture, qui offre une forme de résistance à l’ordre social traditionnel.

Avec Édouard Louis et Didier Eribon, nous vivons une relation qui dure depuis plus de dix ans maintenant. Dès les premiers mois de cette amitié, quelque chose a basculé dans nos vies, une rupture profonde s’est dessinée dans nos existences : nous nous sommes mis à voyager ensemble, à dîner à 3 presque systématiquement, à créer, à réfléchir et à intervenir conjointement dans l’espace public, à fêter ensemble nos anniversaires et les moments traditionnellement associés à la famille, comme Noël, à partager l’intégralité de notre vécu. Plus qu’une amitié, cette relation est devenue pour nous un mode de vie, un cadre d’émotions et d’expériences partagées, avec ses rites, ses lieux, ses temporalités, ses connexions aux autres, au champ culturel – et même au monde social en général. Ce livre voudrait prendre cette relation comme le point de départ d’une réflexion sur les modes de vie, la force de l’amitié notamment dans son opposition au familialisme, et ce que l’on pourrait appeler la politique de l’existence. À l’heure où les existences et les aspirations semblent terriblement normalisées, il pourrait être lu comme une sorte de manuel de vie anti-institutionnelle, qui chercherait à donner un sens concret à l’aspiration utopique à une vie autre.
Dans Nos puissantes amitiés, la journaliste Alice Raybaud explique comment et pourquoi l’amitié, longtemps considérée comme une relation secondaire ou « dilettante » dans l’imaginaire populaire, est de plus en plus revalorisée par des groupes sociaux divers, notamment parce qu’elle peut devenir un lieu de joie, de solidarité et de résistance face aux structures patriarcales et capitalistes.
La réflexion sur l’amitié ne s’arrête pas au simple concept philosophique. L’amitié se propose comme un nouveau pacte social et donne lieu à des propositions politiques. Clémence Guetté, députée du groupe La France insoumise (LFI), a déposé en janvier 2026 une proposition de loi visant à reconnaître juridiquement des droits spécifiques à l’amitié. L’idée est d’acter que « les amis comptent pour beaucoup de Français autant que leur famille » et de tenter d’adapter le droit à l’évolution des formes de sociabilité dans la société actuelle.
Ce texte, qui se veut un point de départ de débat démocratique, inclut des mesures telles que la possibilité d’instaurer des congés pour aider ou accompagner un ami proche (par exemple en cas de maladie, de dépression ou de deuil), ce qui aujourd’hui ne se conçoit que pour des proches familiaux ; une reconnaissance de l’entraide entre amis dans les dispositifs de solidarité (PACS, héritages, etc.) ; l’ouverture de certains statuts sociaux, notamment un baptême laïque aux contours bien délimités. Il deviendrait un engagement formel, conférant aux parrains et marraines des rôles concrets à des moments précis — la disparition des parents, par exemple.
Le défi contemporain est de penser le lien social dans sa diversité — sans sacraliser un modèle, mais en reconnaissant la pluralité des formes relationnelles qui contribuent à la santé, à l’épanouissement et à la résilience de tout un chacun. Rendons donc ses lettres de noblesse à l’amitié. Elle vaut tout autant, sinon plus, que la famille. L’amitié — parce qu’elle est fragile, révocable, choisie — est souvent plus juste, plus éthique et plus humaine que la famille sacralisée.

Merci beaucoup pour ce texte documenté et d’une grande fluidité