L’Étranger d’Albert Camus est un des romans français les plus célèbres et s’ouvre sur l’incipit le plus connu de la littérature française :
« Aujourd’hui, maman est morte. »
Il y a quelques mois, en découvrant la bande-annonce du film de François Ozon qui adapte le roman, j’étais quelque peu décontenancé. L’esthétique léchée des images et les scènes dévoilées semblaient plutôt proches d’une pub de parfum, de celles que l’on voit ad nauseam à l’approche des fêtes de fin d’année.
La bande-annonce s’ouvre avec la voix de Marie, la copine de Meursault, qui se montre nostalgique du temps où il était libre et qui l’interroge dans une lettre sur les raisons de son geste. Ce choix laissait supposer que le film se baserait plutôt sur le point de vue de Marie et non sur celui de Meursault. Or toute la beauté et l’intérêt de l’histoire résident dans la psychologie de Meursault, son intériorité.
En se basant sur la seule bande-annonce, l’adaptation ne semblait pas très engageante. C’était sans doute un parti pris un peu provocateur du réalisateur.
In fine, le film est magnifique.
La photographie est indéniablement bonne. L’atmosphère est lumineuse, baignée de soleil.
Bien que le film n’ait pas été tourné à Alger (mais à Tanger), les lieux de tournage retranscrivent fidèlement l’ambiance du livre. Le choix du noir et blanc constitue un véritable atout pour le film. Ozon a su tirer parti de ce format, qui renforce l’atmosphère et la tension du récit. Ce passage au noir et blanc, initialement contraint par la difficulté et le coût de produire un film en couleur, devient une force esthétique : reproduire l’Alger de l’époque en couleur aurait été plus complexe et plus onéreux, et pourtant, cette contrainte technique et financière sert pleinement la luminosité, la composition et l’atmosphère de l’histoire.




Le film met très bien en avant le contexte colonial de l’Algérie de l’époque, bien plus que ce que l’on en trouve dans le livre. La dimension coloniale est implicite dand le roman, dimension qu’Ozon choisit, lui, de rendre explicite.
Ozon fait le choix couillu mais gagnant de commencer le film non pas par le célèbre incipit du livre mais par des mots qui interviennent dans la seconde partie.
Meursault rentre dans la cellule où il se retrouve en face de prisonniers arabes pour la plupart, et l’un d’entre eux lui dit : « Pourquoi tu es là ? », et Meursault de répondre laconiquement : « J’ai tué un Arabe. »
Le décor est planté… ambiance. Let’s gooo.
Le personnage de la sœur de la victime rajoute à cette question coloniale. On sent le sentiment d’injustice et la douleur qui la traversent, qui traversent une société algérienne tout entière dans ce contexte où la raison du plus fort, du dominant, est toujours la meilleure.
La question coloniale prend donc plus d’épaisseur dans l’adaptation cinématographique.
Le caractère lapidaire et détaché des quatre mots lâchés de but en blanc annonce les couleurs et la tension qui imbibent le film, le livre, le personnage de Meursault.
L’Arabe n’a pas de nom.
C’est juste un Arabe. Un de plus. Du menu fretin.
La problématique de la colonisation surgit, mais aussi l’incapacité où se trouve Meursault d’expliquer son acte. Si sa réponse est sincère et logique pour lui, son meurtre restera sans justification, mystérieux, y compris pour lui-même.
La scène du meurtre est magistrale.
On sent l’éblouissement, l’état de fièvre et la désorientation qui habitent Meursault à ce moment précis.
Camus écrit dans le texte que la lame du couteau reflète un soleil qui devient presque un agent du meurtre.
« Je savais que c’était stupide, que je ne me débarrasserais pas du soleil en me déplaçant d’un pas. Mais j’ai fait un pas, un seul pas en avant. Et cette fois, sans se soulever, l’Arabe a tiré son couteau qu’il m’a présenté dans le soleil. La lumière a giclé sur l’acier et c’était comme une longue lame étincelante qui m’atteignait au front. […] Cette épée brûlante rongeait mes cils et fouillait mes yeux douloureux. C’est alors que tout a vacillé. La mer a charrié un souffle épais et ardent. Il m’a semblé que le ciel s’ouvrait sur toute son étendue pour laisser pleuvoir du feu. Tout mon être s’est tendu et j’ai crispé ma main sur le revolver. La gâchette a cédé, j’ai touché le ventre poli de la crosse et c’est là, dans le bruit à la fois sec et assourdissant, que tout a commencé. J’ai secoué la sueur et le soleil. J’ai compris que j’avais détruit l’équilibre du jour, le silence exceptionnel d’une plage où j’avais été heureux. Alors, j’ai tiré encore quatre fois sur un corps inerte où les balles s’enfonçaient sans qu’il y parût. Et c’était comme quatre coups brefs que je frappais sur la porte du malheur. »

Cela peut être mal venu pour certains, mais la scène du meurtre sur la plage a une charge homo-érotique. L’impulsion criminelle s’accompagne d’une pulsion presque sexuelle. Il y a un désir inassouvi et tout aussi incompris chez Meursault que son geste lui-même.
La langue utilisée pour décrire la scène, dans le livre comme dans le film — « éblouissement », « giclé», « épée brûlante », « tout mon être s’est tendu » — constitue une expérience corporelle, charnelle en soi… comme le cul.
À l’inverse, Meursault entretient une relation particulière avec Marie : il y est détaché, presque mécanique.
Ce n’était pas l’intention de Camus. Il n’a pas donné de dimension homo-érotique au personnage de Meursault. Mais la lecture contemporaine du personnage permet de rajouter ce niveau de lecture, sur lequel Ozon surfe pleinement.
Certains trouveront que cette interprétation de la scène est déplacée, superfétatoire, voire parasite le discours du livre.
Je ne le pense pas. Il n’est pas question ici de sexualiser le personnage ni la violence du meurtre. Mais bon… on parle quand même d’Ozon. Il y a mis sa patte.
La vie de Meursault bascule donc lorsqu’il commet ce meurtre absurde, un crime sans préméditation ni mobile apparent. Ce geste insensé le confronte à la justice et à la société, qui le condamnent à mort non pas pour son acte, mais pour son indifférence à la mort de sa mère et son absence de remords.
Taiseux, détaché, épuré, Benjamin Voisin, qui incarne Meursault, propose une interprétation respectueuse de la psychologie du personnage telle qu’on se la figure à travers le livre. Puis, crescendo, le jeu se muscle à mesure que la complexité du personnage s’épaissit, révélant les multiples tensions intérieures qui le traversent.
La tendance à pathologiser le personnage froid de Meursault a toujours été tentante.
Meursault n’est ni un psychopathe, ni un sociopathe, ni un autiste : c’est un homme « étranger » au mensonge social.
Les scènes du procès, mais surtout celles avec l’abbé qui tente d’inculquer à Meursault des valeurs morales et religieuses contre son gré, sont saisissantes. Pour l’abbé, tout homme doit se vouer à Dieu, a fortiori quand on est condamné et quand la mort approche.
La scène avec l’abbé est capitale : elle illustre toute la colère froide qui habite le personnage, son rejet des valeurs religieuses.
Le personnage de Meursault est autant étranger au monde qu’à lui-même. Il embrasse l’absurdité de la vie et, en réaction, refuse de se conformer aux valeurs morales et religieuses qui lui sont imposées ; il refuse de se justifier ou de demander pardon.
Il refuse de se plier aux attentes de la société et choisit de vivre sa vie selon ses propres principes, y compris si ces choix à contre-courant le conduisent à la condamnation et à la mort.



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