J’ai toujours cru que les Espagnols nous aimaient autant que je qu’on les aime.
J’aime l’Espagne. On a un patrimoine culturel proche, riche ; ce n’est pas pour rien qu’on est les deux pays les plus visités au monde. On a des tempéraments latins, une bonne gastronomie. J’aime beaucoup les Espagnols, que je trouve généralement muy guapos.
Quelle ne fut pas ma surprise d’apprendre il y a quelques années qu’ils ne nous aiment pas tant que ça. Depuis plus de deux siècles, ils entretiennent de génération en génération une relation du type « je t’aime, moi non plus », et tout cela à cause de …Napoléon.
En 1800, la France est encore la plus grande puissance européenne. L’armée napoléonienne confère à la France une large domination sur le continent. En Espagne, la monarchie se porte mal. Napoléon a un appétit d’ogre et veut étendre son territoire sur la côte occidentale de l’Europe en envahissant le Portugal. Il signe avec l’Espagne le traité de Fontainebleau en 1807. Par celui-ci, l’Espagne autorise le passage des troupes napoléoniennes à travers son territoire pour conquérir le Portugal, en échange d’une partition du pays.
Une fois la chose faite, Napoléon trahit l’Espagne et s’accapare le territoire.
En Aragon, en Catalogne, en Galice et dans les Asturies, des guérillas contre l’envahisseur français s’organisent. Six ans de guérillas se soldent par la défaite de Napoléon et l’indépendance de l’Espagne.
Côté français, ces événements précipitent la chute de Napoléon. Du côté espagnol, s’ils obtiennent l’indépendance du territoire, ces événements entraînent aussi la perte progressive des pays d’Amérique latine colonisés par l’Espagne. C’est donc un naufrage pour tous, et sur tous les plans. Depuis, les Espagnols gardent en travers de la gorge la trahison napoléonienne.
Bien en amont de cela, les Espagnols nous appelaient déjà les gabachos (ou gavatchos). Selon l’Académie Royale d’Espagne, nos voisins du Sud ont pris ce mot de l’occitan gavach, qui signifie « celui qui parle mal ». Le mot gabacho a été très tôt utilisé pour désigner « ceux du Nord », les ploucs qui vivent de l’autre côté des Pyrénées, aux attitudes rustres, qui s’expriment mal. Pendant la guerre susnommée, le terme va désigner les Français en général, pas seulement ceux des Pyrénées. Depuis, le terme est resté profondément ancré, et on nous appelle encore comme ça.
Non seulement nous serions rustres, nous nous exprimerions mal, et en plus, on ne se doucherait pas.
À l’époque contemporaine, on a été affublés d’un nouveau sobriquet : « los tirafrutas », les jeteurs de fruits.
Peu après l’adhésion de l’Espagne à la CEE dans les années 1980, des tensions se créent entre agriculteurs français et espagnols. Les Espagnols inondent le marché européen avec des fruits, en particulier des fraises bon marché, bien en dessous des prix habituels. Les agriculteurs français, en colère, arrêtent les camions de marchandises à la frontière espagnole et les déversent sur les routes, en en faisant une joyeuse purée. (El pais)
Ce genre de scènes se répète encore à notre époque, notamment en 2023, car la France accuse l’Espagne de dumping social. Le pays profite d’une main-d’œuvre saisonnière venant du Maghreb, souvent hébergée dans des conditions déplorables, pour produire des fruits et légumes moins chers. Cette pratique a également un impact environnemental et sanitaire non négligeable, avec notamment la guerre de l’eau et l’utilisation de pesticides non autorisés en Europe.

En somme, depuis des siècles et encore aujourd’hui, les questions de terroir et d’agriculture minent les relations franco-espagnoles.
As Bestas, un film franco-espagnol sorti en 2022, synthétise ces relations conflictuelles.
Antoine et sa femme Olga s’installent dans un village de Galice, région du nord-ouest de l’Espagne, où ils concentrent leurs efforts et leur économie à mettre en place une agriculture biologique et à retaper les masures abandonnées du village. Bien que le couple français fasse de son mieux pour s’intégrer dans la communauté, les habitants continuent de les considérer comme des intrus.
Leur opposition à un parc éolien met les relations à cran, alors que les habitants du village – notamment les frères Xan et Lorenzo – voient dans l’installation de ce parc une manne financière qui permettrait de changer de vie. Antoine et Olga restent fermes.
La situation s’enkyste, se dégrade progressivement, et on sait tous que ça va se terminer par le meurtre d’Antoine. Spoiler qui n’en est pas réellement un, car tout l’intérêt du film est de mettre en exergue la dégradation de ces relations de voisinage. C’est un mini-condensé des relations franco-espagnoles conflictuelles dont j’ai parlé plus haut.
Ce sont deux conceptions de la ruralité qui s’opposent :
– d’un côté, une ruralité à bout de souffle, misérable, peuplée de gens qui sont là parce qu’ils n’ont pas le choix, parce qu’ils y sont nés et y mourront ;
– de l’autre, une autre pleine d’espoir à travers ce couple de Français issus d’un milieu middle-class, plutôt érudit, qui cherchent à dynamiser un territoire, réenchanter l’agriculture et aspirent à un contact plus authentique avec la nature.
Le film est franco-espagnol, Marina Foïs et Denis Ménochet y parlent en partie espagnol, mais l’action pourrait aisément être transposée à nos campagnes françaises.
L’enjeu est aussi d’explorer pourquoi Olga fait le choix de rester alors que son compagnon a disparu et que la pression pour qu’ils abandonnent leur projet est écrasante.
La simple présence d’Olga en territoire hostile, contre vents et marées, constitue en elle-même une lutte à part entière. Cette lutte se déploie sans un mot, sans éclats, sans colère, sans rancune, sans même l’ombre d’une animosité. Elle est semblable à un mince filet d’eau qui traverse la vallée galicienne : discret, constant, patient. Peu à peu, il accomplit son œuvre. Il polit, il entame, il érode les aspérités de ce milieu qui lui résiste, et ce, dans une forme de quiétude presque minérale.
La scène introductive est intense et mystérieuse. On y voit des « aloitadores » s’attaquer à des chevaux sauvages lors de la Rapa das Bestas, une fête traditionnelle galicienne. Les hommes maîtrisent de force des chevaux fougueux, leur coupent les crins, les marquent.
Cette scène plante le décor : elle présage de la violence présente dans le film. Elle prend tout son sens plus tard au cours du récit. Elle préfigure le combat à venir entre les montagnards galiciens et Antoine. Antoine est le cheval fougueux, indomptable, massif, la proie des aloitadores.


(j’adore découvrir les affiches de films dans leurs versions étrangères. Ce sont souvent des pépites à côté des affiches française. Elle parlent, elles sont parties intégrantes du film, de l’histoire. Regardez moi ces petites)
Le film sent le moite, le chien mouillé, les embruns, le crachin continuel de ce petit village de campagne. Tout est poisseux, boueux, baigné dans le brouillard. La nature est hostile autant que les habitants du village.
Qu’est-ce qui nous retient en milieu hostile ?




