Le panda, toute une métaphore existentielle?

Le panda Ailuropoda melanoleuca est un organisme qui présente des traits évolutifs singuliers :

Son alimentation est monotone, presque exclusivement basée sur le bambou, malgré un tube digestif… de carnivore.
Le bambou est riche en fibres, pauvre en apport énergétique, riche en minéraux et substances anti-nutritives qui limitent l’absorption des nutriments et vitamines essentielles. On a donc affaire à un animal carnivore qui a basé la quasi-totalité de son alimentation sur l’un des aliments les moins nutritifs qui soient. Il doit consommer 15 à 20 kg de pousses de bambou afin d’espérer répondre à ses besoins énergétiques. À titre de comparaison, quoiqu’elle soit extrême, le céleri est un des rares aliments à calories négatives : on dépense ainsi plus de calories en mâchant du céleri que ce qu’il nous apporte. Imaginez donc un humain qui ne consommerait que du céleri plusieurs heures par jour pour assurer ses besoins énergétiques.

Le panda a par conséquent une activité limitée, un métabolisme bas, une somnolence quasi permanente, liée à la faible densité énergétique de son alimentation. (On ne va pas courir un marathon si on n’a mangé que des concombres.)

La libido du panda est relativement faible :
les femelles ne présentent qu’une fenêtre d’ovulation par an et une fenêtre fertile de 24 à 72 heures. Il faut donc que mâle et femelle soient disposés au cours de cette fenêtre… et qu’ils aient envie.
Ce sont des animaux sensibles au stress, et la reproduction est extrêmement dépendante du contexte.
Une fois la fécondation faite, rien n’est gagné :
si les conditions ne sont pas réunies (stress, habitat, nourriture…), une diapause embryonnaire intervient. Il s’agit d’un mécanisme évolutif favorisant la survie dans des environnements fluctuants. La gestation se met littéralement en pause : la croissance de l’embryon est bloquée au stade de quelques cellules dans l’attente de meilleures conditions. Les organismes qui subissent une diapause embryonnaire sont capables de synchroniser la naissance de leur progéniture avec les conditions les plus favorables à leur succès reproductif, indépendamment du moment de l’accouplement.
En d’autres termes, l’embryon est stoppé dans sa croissance et elle ne recommencera que quelques semaines ou mois plus tard si les conditions sont plus favorables.

En apparence, le panda est un animal pas très adapté en soi. La persistance de cette espèce animale depuis 2,5 millions d’années est un argument probant pour contredire cette apparente inadaptation à la survie.
Le panda n’est pas inadapté en soi. Il est adapté à l’écosystème très précis dans lequel il a évolué : un milieu forestier, stable, sans prédateur, riche en bambou, et où ses stratégies reproductives lentes n’étaient pas problématiques. Ce qui l’a fragilisé, ce n’est pas une faiblesse intrinsèque, mais la modification brutale de son environnement par l’humain — fragmentation des habitats, diminution de la diversité du bambou, etc. Il est plutôt mal adapté à un monde que nous avons transformé trop vite.

La protection du panda est devenue un symbole majeur de la conservation. C’est une espèce “porte-drapeau” ou parapluie. On parle aussi, à propos de ces espèces, d’un charisme non humain. Elles induisent un capital sympathie propice à des levées de fonds, des actions et des efforts de préservation.
Sa protection entraîne comme un effet parapluie sur la préservation d’écosystèmes entiers. En protégeant les milieux de vie de ces espèces, on protège par la même occasion les autres espèces qui y cohabitent, et les moyens financiers déployés pour ces espèces profitent de façon directe ou indirecte à d’autres espèces en danger, et bien souvent moins glamour.
Le charisme d’une espèce dépend en partie de sa ressemblance avec l’espèce humaine. Les mammifères génèrent plus de sympathie que les invertébrés : le sort d’un scarabée ne fait pas pleurer comme celui d’une boule de poils comme un panda, et les grands primates nous ressemblent tellement qu’ils suscitent nos actions pour les préserver.

De ce point de vue, l’espèce n’a pas seulement une importance biologique : elle a une importance narrative, politique, affective. Les sociétés humaines ont choisi de dire : « Cette fragilité-là vaut d’être protégée. »
La valeur de cette espèce n’est pas strictement mesurée en termes de performance adaptative. La valeur peut être mesurée à l’aune de performances symboliques, relationnelles, politiques, esthétiques.

C’est assez paradoxal car, bien que nous soyons capables d’appliquer à des animaux cette échelle de valeur basée sur des performances autres qu’adaptatives, nos sociétés modernes semblent incapables de l’appliquer à des groupes humains ou à des individus de ces groupes.

Je suis un panda.
Je ne dis pas cela parce que je vois le noir sous mes yeux, mes traits fatigués ou mon corps un peu plus rondelet.
Depuis mon adolescence, je suis porté par l’impression tenace d’être totalement inadapté à la vie en société.
Je perçois un décalage entre mon environnement (social, affectif, culturel, professionnel) et mes propres rythmes, besoins, modes de compréhension, de communication.

L’inadaptation comme expérience humaine

Ce sentiment de décalage, d’inaptitude, de vouloir quitter un monde pour lequel on se pense inadapté est un sentiment profondément humain, presque anthropocentrique. Il traverse les textes religieux, les courants philosophiques qui se sont succédé jusqu’à nous, les écrits modernes, les sciences sociales contemporaines.

D’aucuns décrivent la modernité comme une époque où l’écart entre ce que l’individu “devrait être” et ce qu’il “se sent être” produit un sentiment d’insuffisance quasi chronique. Nos sociétés modernes (bien plus qu’avant) promeuvent la flexibilité, la performance, l’adaptabilité permanente, mettant à la marge ceux dont les performances adaptatives modernes sont jugées insuffisantes. Il ne s’agit pas nécessairement d’un signe de fragilité individuelle ; c’est souvent la manifestation d’une conscience réflexive développée. L’humain n’est « jamais achevé », toujours en tension avec lui-même. Cette incomplétude fait de l’individu un être perpétuellement en devenir — donc perpétuellement exposé au sentiment d’inadéquation. Chacun s’accommode plus ou moins facilement de ces tiraillements intérieurs. Certains savent les faire taire quand d’autres sont perclus toute leur vie par ces écartellements.

Le sociologue Alain Ehrenberg résume cette exposition perpétuelle au sentiment d’inadéquation sous la notion de “pathologie de l’idéal” et la présente comme un facteur explicatif de la montée de la dépression dans nos sociétés.

« Au XVIIIe siècle, la mélancolie atteignait l’homme d’exception, qui n’avait rien au-dessus de lui-même. « Ma joie est mélancolie », disait Leonard de Vinci. C’est avec la neurasthénie à la fin du XIXe siècle qu’apparaît la tradition des maladies de la vie moderne dont on attribue la cause à des pressions générées par la société du progrès et l’entrée dans une société de masse : voitures, aéroplanes, travail à la chaîne, etc. ont généré une sensation d’accélération créant des tensions internes. La dépression amorce son ascension à partir des années 1960, quand nos sociétés commencent à sortir du modèle disciplinaire de régulation des conduites et des interdits, tel que Michel Foucault l’a décrit dans Surveiller et Punir. À partir des années 1960-1970, nous entrons dans une société où l’autonomie – avec ses idées et ses valeurs de choix, d’indépendance, de mobilité, de capacité à agir de soi-même – invite chacun à devenir lui-même. Dans les années 1980, l’autonomie devient plus qu’une aspiration collective : une condition commune qui imprègne toute nos relations sociales.
 
“La dépression se montre comme une panne de l’action, une pathologie de l’émancipation. »

Tout l’enjeu, pour tout un chacun, est de savoir composer avec ce sentiment d’inaptitude, cette « pathologie de l’idéal » de « l’émancipation ».
Certains la mettent sous le tapis. D’autres en sont définitivement perclus et sombrent dans la mélancolie. D’autres encore la mettent sur le tapis et la combattent.

Mon texte peut sembler confus, verbeux, flou.
Il est où le cul-cul ? Elle est où la tê-tête ?
La question derrière mon analogie avec le panda est celle de ma présence au monde. Ma présence doit-elle être garantie ?
Doit-elle m’être garantie (y compris par moi-même) au même titre qu’un panda ?
Les vraies questions de fond sont : est-ce que ma valeur a un cadre ? Une écologie ? Une raison d’être ? Une ontologie ?

Le regard de Camus : être trop conscient pour être adapté

Ma question de ma présence au monde, de mon adaptabilité, est une interrogation qui traverse l’humanité depuis la nuit des temps — ou plutôt depuis l’apparition de cet éclair de lucidité qui l’a rendue dès lors aussi aiguë, obtuse, tranchante.
Je n’ai rien d’original sur ce point-là.

Marc Aurèle, en chef de file des stoïciens, pensait que l’individu devait chercher sa place dans l’ordre du monde. Ordre du monde parfaitement intelligible à la raison et, par conséquent, il convient à tout un chacun de faire appel à la lumière de sa raison pour lire sa place dans l’ordre du monde.

Les existentialistes affirment que la valeur n’est pas donnée mais créée par chacun. En d’autres termes, ils considèrent que tout homme est doté des capacités infinies nécessaires pour son adaptabilité.

J’affectionne particulièrement la philosophie camusienne. (Attention, je ne maîtrise pas sa bibliographie, très loin de là.) Pour autant, le véritable message de sa philosophie est, à mon sens, que notre condition d’humain nous apporte une conscience et une lucidité inégalées sur Terre. Ces facultés sont autant un cadeau qu’un poison qui nous obligent. Qui nous obligent à adopter sans cesse une attitude réflexive sur nous et le monde.
Chez Camus, l’homme est foncièrement inadapté. Non pas parce qu’il est déficient, mais parce qu’il est trop conscient, trop lucide. Nous nous vivons comme inadaptés parce que nous sommes conscients de l’être. L’être humain oscille comme un pendule, ne se sentant ni à la hauteur du monde, ni à la hauteur de lui-même.
Il y a ainsi un défaut d’ajustement entre la nature humaine et le monde.
L’absurde naît de la quête humaine de cohérence, de sens, d’adaptation, et d’un monde qui ne répond pas.

La vie est un exil : chaque homme vit en lui-même comme en pays étranger.
Jean Éthier-Blais.

Pour Camus, se croire inadapté n’est pas un échec, c’est une vérité existentielle, une expérience de ses propres limites. La modernité, et même « l’hyper-modernité » dans laquelle nous vivons, exige de nous une adaptation totale, alors que notre condition humaine est fondamentalement… celle de l’inadaptation.
Le monde moderne demande l’inadaptable.
Pour Camus, l’inadaptation n’encourt ni honte ni culpabilité. Elle n’est pas une tare à corriger mais un attribut de notre caractère d’humain qu’il faut revendiquer : embrasser l’absurde.
Refuser l’adaptation totale,
refuser la conformité,
revendiquer sa propre manière d’être au monde.

En résumé, pour Camus, la condition humaine — et une posture salvatrice — réside précisément dans le refus de l’adaptation totale, aveugle. Dans le choix de persister malgré l’absurde. Dans la revendication de son propre style d’être.

Je ne serai jamais adapté (à tout / du tout).
Je ne serai jamais adapté à une société intégralement basée sur la performance, la vitesse, bloquée dans une zone de friction, de subduction permanente.
Mais personne ne l’est réellement.
Certains donnent le change avec brio en semblant “adaptés”. Ils sont simplement ceux qui se posent moins de questions ou qui supportent mieux l’inconfort. Ils sont adaptés comme un organisme peut être adapté à un milieu à force d’habituation : des cyanobactéries.
J’ai le défaut de ne pas m’habituer facilement.
De ne pas savoir gérer la contre-performance, de remettre en question continuellement ma valeur.

Je ne suis peut-être pas un panda

Oui, bon,
je ne suis peut-être pas un panda (ni même une cyanobactérie).

Le panda n’a pas conscience de son inadaptation. Moi, si.

Je conceptualise, je théorise, j’élabore, ce qui en soi est déjà une capacité d’adaptation. Je théorise ma souffrance pour essayer de la mettre à distance tant bien que mal, et trouver mon schéma évolutif.
À l’inverse du panda, cette démarche réflexive me permet d’induire des changements pour ma propre survie. J’essaie de rester moteur, d’adopter de nouvelles postures.
Je pense ma survie, j’analyse mes propres écarts, je cherche mon milieu d’existence.
À l’inverse d’un panda, je ne suis pas cloisonné à mon parc d’acclimatation.

3 Comments

    1. Je ne sais pas si j’ai un trouble de la sphère autistique.
      Je n’ai plus vraiment de difficultés dans la communication et les relations sociales, pas d’intérêts restreints ; au contraire, je me disperse trop. Je ne suis pas psychorigide et, même si c’est compliqué au départ, je m’accommode au changement. Je n’ai pas de particularités sensorielles.
      Je ne sais pas ce que je suis et, concrètement, je redoute plus des pathologies de type bipolarité, avec mes changements thymiques où je suis triste et capable, par la suite, d’écrire trois ou quatre textes en une nuit, de lire, de m’émerveiller de certaines choses.
      Est-ce que je suis TSA, TDAH, etc. ? Je ne sais pas. J’ai arrêté de me poser réellement la question, ou en tout cas de chercher des réponses, parce que ça ne servirait pas vraiment à grand-chose.
      Les seules choses que je peux dire, c’est que j’ai un rapport au monde peut-être différent ; j’ai cette capacité et cette malédiction de me poser des questions sur tout, y compris sur moi-même, et cette métacognition est à l’origine d’une certaine souffrance et d’une pénibilité à vivre.
      L’une de mes seules réponses à tout ça est d’essayer de sublimer la merde. Ça passe par une sorte de rationalisme morbide, une esthétisation de ma souffrance.

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