Le Caire, années 1980. La vie bien rangée de Tarek est devenue un carcan. Jeune médecin ayant repris le cabinet médical de son père, il partage son existence entre un métier prenant et un quotidien familial où se côtoient une discrète épouse aimante, une matriarche autoritaire follement éprise de la France, une sœur confidente et une domestique, gardienne des secrets familiaux. L’ouverture par Tarek d’un dispensaire dans le quartier défavorisé du Moqattam devient pour lui une bouffée d’oxygène, une reconnexion nécessaire au sens profond de son travail. Jusqu’au jour où naît une surprenante amitié avec Ali, un habitant du quartier, qu’il prend peu à peu sous son aile. Comment celui qui n’a rien peut-il apporter autant à celui qui semble déjà tout avoir ? Un vent de liberté ne tarde pas à ébranler les certitudes de Tarek et bouleverse son existence.
Ce que je sais de toi est le premier roman d’Éric Chacour. Né à Montréal de parents immigrants égyptiens, il a passé son enfance au Québec et en France. Il a par la suite étudié l’économie appliquée et les relations internationales à l’Université de Montréal. En parallèle de son emploi à temps plein dans le secteur financier, il entreprend la rédaction de ce roman. Pendant dix ans, il le travaille et le polit avant sa publication définitive en 2023 au Québec, puis en 2024 en France.

C’est la première fois qu’il m’est donné de lire un livre écrit aussi largement à la seconde personne du singulier. Le narrateur ne s’adresse pas au lecteur comme c’est parfois le cas dans d’autres œuvres. Il s’agit d’un « tu » de désignation, par lequel le narrateur parle de Tarek depuis un point extérieur mais intime. Ce narrateur demeure mystérieux pendant une large partie du roman : il connaît les gestes, les pensées, les souvenirs de Tarek, ce qui lui confère une dimension omnisciente. Mais son choix d’employer « tu » — et non « il » — suggère une proximité particulière.
Est-ce le protagoniste lui-même, qui, dans une démarche d’introspection, raconte son histoire en prenant une distance ? Comme s’il scrutait son existence passée. Est-ce un ami, un membre de la famille, un amant, ou bien une instance omnisciente capable de rapporter la vie et l’œuvre du personnage ?
Cette narration brouille volontairement les repères habituels : le protagoniste est à la fois sujet de sa propre histoire et objet du récit d’un autre.
Le narrateur relate les faits avec délicatesse et humour, et l’emploi du « tu » est empreint de mutinerie, de malice et d’affection. Cette posture singulière donne au récit une saveur inédite, faite de lyrisme et de poésie.
Progressivement, le narrateur se dévoile, opérant une transition subtile entre le « toi » des premières pages et le « moi » qui s’impose aux deux tiers du récit. Ce dévoilement ajoute encore de la profondeur à une histoire qui n’en manquait déjà pas.
Écrire, c’est une belle saloperie. Ce n’est pas de moi: c’est Fatheya qui l’a dit. Au début, j’ai cru que je pourrais raconter ton histoire, choisir des mots, des beaux mots, des mots comme ceux des tragédies françaises exposées en bonne dans la bibliothèque en chêne de Mémie. J’ai cru que suffirait. Dire ce que je savais de toi, inventer le reste, te trouver des excuses, te décrire à la mesure de celui que j’aurais voulu que tu sois. Pis, j’ai cru que je pourrais rester extérieur à ce récit. C’était insensé. […] Alors on finit par se raconter soi-même. On ôte les mots d’apparat, on ne garde que ceux qui sonnent juste. S’ils ne sont pas plausibles, s’ils n’expliquent pas ce qui est ou ce qui aurait pu être, ils ne servent à rien. On déchire des pages entières d’artifices accommodants, de vraies esquives, de faux-fuyants, pour finalement s’apercevoir que l’on décrit autant sa propre haine que la lâcheté de l’autre. Et on en sort épuisé.
Les dernières pages s’ouvrent quant à elles sur un « nous », comme une invitation à reconstruire une histoire à partir de ce dialogue entre « toi » et « moi ».
Ce que je sais de toi est avant tout un roman qui parle d’amour et de liens, dont le centre est l’histoire entre Tarek et Ali. La naissance des sentiments de Tarek est soudaine. Il les accueille sans résistance, et ils s’installent en filigrane dans son quotidien, même si celui-ci se trouve inévitablement bouleversé. Peut-être est-ce cela qui donne tant de justesse et de tendresse au récit : on assiste à l’éclosion de sentiments qui prennent place sans fracas, sans tournoiement dramatique. Cela en dit long sur le personnage de Tarek : une forme de sagesse, une disponibilité intérieure à accueillir et à composer avec ces sentiments nouveaux qui l’assaillent.
L’amour s’installe ici sans tragédie immédiate, mais avec une évidence tranquille. Cette représentation est rare dans la littérature arabe ou arabophone francophone, où l’homosexualité est souvent abordée par le biais du tabou, du secret ou du drame. Chez Chacour, le sentiment amoureux devient au contraire un heureux élément perturbateur, une respiration qui permet à Tarek de questionner sa vie « rangée » et de trouver un nouveau sens à son existence. Ce traitement rompt avec les représentations stéréotypées de l’homosexualité comme fatalité ou malheur.
Mais le roman est aussi un voyage historique : un pan de l’histoire de l’Égypte et du Moyen-Orient y est retracé. On est immergé dans le climat d’une époque, d’un pays, non pas avec la précision pompeuse de l’historien, mais avec le regard de quelqu’un qui a vu et ressenti les changements à l’œuvre. On y découvre l’Égypte de Nasser, la guerre des Six Jours qui vit la défaite de l’Égypte et de ses partenaires arabes face à l’État d’Israël encore naissant, les changements successifs de présidents… Le roman entraîne le lecteur dans la communauté levantine d’un Caire en pleine mutation, depuis le règne de Nasser jusqu’aux années 2000.
« Les hommes sont des nomades à l’arrêt. Ils peuvent parfaitement traverser leur existence tout en se cachant cette réalité. Ils se persuadent alors que le temps ne compte pas, que l’espace se fractionne en poussières et que ces poussières s’acquièrent par des titres de propriété. Orphelin de l’immensité, ils meurent sans avoir vécu. Mais pour peu que de cette vérité leur apparaisse soudain, qu’elle choisisse de jeter
sa lumière crue sur leur quotidien, tout compromis à leur liberté devient alors insupportable. »
Ce que je sais de toi est donc un bijou de narration : une belle histoire, servie par une écriture audacieuse, délicate et drôle. L’écriture est riche, belle, sans jamais être superflue. Plus qu’un récit d’amour ou une fresque historique, ce roman est une véritable expérience de narration où la forme (le jeu des pronoms) épouse intimement le fond (les déplacements intimes et historiques d’un homme, d’un pays, d’une famille.
Les souvenirs n’ont de valeur que pour ceux qui les peuplent. Une fois ces derniers disparus, ils deviennent une devise qui n’a plus cours, une monnaie de singe dont il faut se méfier.
Le succès de l’ouvrage est mérité. Il est le récipiendaire de nombreux prix en France, au Québec et en francophonie. Les ventes du livre ont déjà franchi la barre des 100 000 exemplaires. Mais le chemin de l’ouvrage et de son auteur ne s’arrête pas là : le texte est d’ores et déjà traduit en dix langues et une adaptation théâtrale est en préparation.


Oh cool, ça fait envie ! 🙂
Je te le conseille instamment.