Pour une sombre histoire de Marcel

Il y a quelques semaines, Benjamin Pavard, un joueur de football, a publié sur Instagram une photo sur laquelle il apparaît en marcel blanc. Et là, c’est le drame. Il ne faut pas plus pour susciter des messages homophobes, y compris de ses collègues footeux. Outre le commentaire de Kylian Mbappé, je suis déçu que les attaques viennent aussi du fils de Lilian Thuram. On pourrait s’attendre à plus de tolérance et d’intelligence de la part du fils d’un homme qui prône la lutte contre les discriminations.

Parmi les éléments du vestiaire masculin, le marcel revêt de nombreuses symboliques depuis sa création et à travers le monde.

Petit historique du Marcel

Le débardeur ou marcel fait son apparition en France au XIXe siècle. Lassés de voir leurs mouvements entravés par leurs manches longues, les magasiniers des Halles (qui réalisent le débardage des marchandises, d’où le terme « débardeur ») décident de couper les manches de leur polo. Débarrassée de ses manches, cette pièce en jersey de laine ou de coton éponge aussi la transpiration tout en permettant une meilleure circulation de l’air et une grande liberté de mouvement.

Adopté par les dockers et les soldats de la Première Guerre mondiale, le débardeur devient le symbole de la classe prolétaire, de ceux qui font usage de leur force sous des températures harassantes. À la fin du XIXe siècle, l’industriel Marcel Eisenberg, propriétaire de la bonneterie Marcel à Roanne, se saisit du débardeur, qui prend progressivement le nom de sa maison.

En France, le marcel quitte le milieu du travail avec l’apparition des congés payés. Ce vêtement fonctionnel s’avère tout aussi utile sur les plages, où il régule la température et offre une totale liberté de mouvement. C’est sans doute le point de départ du combo short de plage, marcel et tongs et des décennies plus tard…on finit avec l’image du beauf au camping.

Le marcel s’exporte outre-Atlantique, notamment avec l’immigration italienne, tout en conservant sa symbolique de vêtement populaire.

Durant les années 1920, les femmes accèdent pour la première fois au marcel. Il devient le vêtement qui libère leurs mouvements lors de la pratique de la natation. C’est d’ailleurs ce glissement du marcel dans le milieu aquatique qui donnera aux maillots de compétition leur forme actuelle. C’est ainsi qu’aux États-Unis, le marcel prend le nom de tank top, en référence aux bassins (tanks) des piscines.

Durant la Seconde Guerre mondiale, les femmes s’approprient encore davantage ce vêtement. Engagées dans l’effort de guerre et présentes sur les lignes de production, certaines l’adoptent pour plus de confort, tandis que d’autres l’affichent en signe de rébellion féministe.

En 1947, à Détroit, James Hartford Jr. est inculpé pour avoir battu sa femme à mort. L’affaire prend une dimension nationale. Sur la photo de son arrestation (mugshot), l’homme est vêtu d’un marcel blanc. Il n’en faut pas plus pour que ce vêtement devienne, aux États-Unis, associé aux hommes de la classe populaire, perçus comme violents et alcooliques. Aujourd’hui encore, porter un marcel blanc outre-Atlantique peut valoir d’être qualifié de wife beater (« batteur de femme »).

Le marcel fait également son entrée dans le cinéma, notamment sur Marlon Brando, qui l’arbore dans Un tramway nommé Désir, incarnant un ouvrier polonais brut et viril.

Le marcel dévoile beaucoup : les bras, la peau, les tatouages, les piercings, la pilosité des aisselles, les seins… Il porte donc une charge érotique qui attire à la fois les femmes en quête de libération et la communauté LGBT.

Dans les années 1970, le marcel est adopté par les homosexuels de San Francisco.

Freddie Mercury l’arbore également. Il devient un symbole des luttes LGBT, associé à la libération du corps : « Allez ! On sort les muscles pour lutter pour nos droits. »

Depuis les années 1990, la mode s’approprie le marcel. Calvin Klein est le premier à en faire un élément fashion en l’associant à son parfum unisexe CK One, jouant sur le mélange des genres et la libération des mœurs. Le marcel fait ensuite son apparition chez Jean Paul Gaultier, Prada, Helmut Lang, aussi bien chez les hommes que chez les femmes.

Le cas Pavard

Les sportifs – et à fortiori les footballeurs – ne sont pas que des sportifs mais aussi des égéries. Et voilà comment un vêtement très chargé en symbolique depuis 170 ans se retrouve sur les épaules d’un footballeur.

« Tu fais ton coming out ? », « Gay », « Tu nous sors quoi là ? », « Tu dérailles frérot. »
Sous la publication de Pavard, plus de 3 000 commentaires, dont de nombreux messages homophobes attisés par les railleries de ses coéquipiers.

Ce qui est fascinant ici, c’est que le marcel, autrefois symbole viril et prolétaire par excellence, est aujourd’hui perçu comme un marqueur d’ambiguïté, voire de féminisation ou d’homosexualité.

L’association initiale du marcel aux classes populaires, aux ouvriers, mais aussi aux stéréotypes de la masculinité brute, violente ou hypersexualisée, s’oppose désormais à une symbolique plus moderne où le marcel est devenu un vêtement sans genre, qui brouille les lignes entre masculin et féminin.

Le marcel dérange parce qu’il a été dépossédé de son image de virilité brute. Il faut avoir une masculinité bien fragile pour penser qu’un simple marcel blanc témoigne d’un manque de virilité et laisse présager l’homosexualité de celui qui le porte.

Ce qui s’est passé avec Benjamin Pavard est symbolique du fait que, dans le football, la masculinité est encore très rigide et codifiée.

L’image du footballeur repose souvent sur une forme d’hypermasculinité : des physiques puissants, des coupes de cheveux étudiées, des postures viriles, des tatouages imposants, et un mode de communication assez agressif, aussi bien sur le terrain qu’en dehors. C’est un milieu particulièrement sexualisé, comme en témoignent les nombreuses affaires qui l’ébranlent régulièrement.

Benjamin Pavard fait également figure d’exception dans l’équipe de France. Jeune, blanc, longiligne, au visage juvénile, coiffé de ses petites bouclettes et affichant un profil réservé, il évolue à la marge des codes dominants du milieu footballistique. Beaucoup ont vu dans cette photo l’occasion de souligner encore davantage son profil atypique.

Si Pavard était plus imposant physiquement, plus tatoué, ou s’il incarnait un style viril plus classique, sa photo en marcel n’aurait sans doute pas suscité une telle réaction. Mais son allure singulière, combinée à un vêtement lourd de symbolique, trouble un milieu empreint d’une masculinité fragile, qui peine encore à accepter la diversité des expressions du masculin.

Cet épisode rappelle pourquoi il est encore difficile de faire son coming out dans le monde du football. Pourquoi en France, et à l’international, il n’existe pas de joueurs évoluant à l’international ou en premiere ligue qui assume son homosexualité.

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