Jean-Luc Lagarce (né le 14 février 1957 à Héricourt, en Haute-Saône, et mort le 30 septembre 1995 à Paris 14ᵉ) est l’un des plus grands dramaturges contemporains de la fin du XXᵉ siècle en France. Il est le dramaturge le plus joué en France après Molière.
Au collège, une professeure de français-latin initie ses élèves au théâtre. Lagarce, alors âgé de 13 ans, écrit pour la classe sa toute première pièce, aujourd’hui perdue. En 1975, il s’installe à Besançon pour suivre des études de philosophie, tout en étant élève au Conservatoire régional d’Art dramatique. C’est là qu’il fonde en 1977, avec d’autres élèves, une compagnie théâtrale amateur, le Théâtre de la Roulotte, dans laquelle il assure le rôle de metteur en scène jusqu’à sa disparition en 1995. Progressivement, la compagnie est subventionnée par les collectivités locales, régionales, puis par le ministère de la Culture. En 1981, elle devient une compagnie professionnelle, permettant à Jean-Luc Lagarce de réaliser vingt mises en scène, alternant créations d’auteurs classiques et adaptations de textes non théâtraux. Le succès de ces mises en scène lui permet de financer la production de ses propres textes.
En 1988, sept ans avant sa mort, il apprend sa séropositivité au VIH et comprend qu’il est condamné. Il centre alors son écriture sur la disparition et la famille, bien que ces thèmes soient déjà présents dans son œuvre, notamment dans Vagues Souvenirs de l’année de la peste (1983). Lauréat du prix Léonard-de-Vinci (bourse de la Villa Médicis pour l’étranger) en 1990, il part à Berlin, où il écrit Juste la fin du monde, pièce phare de son cycle du « fils prodigue », qui comprend également Retour à la citadelle (1984), J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne (1994) et Le Pays lointain (1995). Son œuvre interroge la difficulté des relations familiales, la malédiction de la maladie mortelle et le deuil de soi qu’elle impose.
Si Lagarce n’a pas été reconnu de son vivant comme un auteur important, c’est peut-être parce que le langage théâtral de ses pièces était trop en décalage, trop avant-gardiste. Il n’a d’ailleurs jamais été publié de son vivant. Son style d’écriture est exigeant, complexe et procède souvent par épanorthose, une figure de style qui consiste à corriger une affirmation jugée trop faible en y ajoutant une expression plus frappante et énergique. Les personnages de ses pièces s’expriment par incises, se reprennent sans cesse, cherchant à préciser leur pensée. Ce faisant, leur discours devient paradoxalement plus flou. Le théâtre de Lagarce est l’empire du non-dit, des impairs du langage, du malentendu. Son écriture repose sur l’implicite, où les personnages ne disent jamais ce qu’ils pensent véritablement. Il y a « une sorte de secret au cœur même de l’écriture ».
A la découverte de Jean Luc Lagarce
J’ai découvert son œuvre grâce au film Juste la fin du monde de Xavier Dolan, adapté de sa pièce éponyme. Ce fut une rencontre bouleversante. Je me rappelle avoir pleuré pendant près d’une semaine après être allé au cinéma. Quelques mois plus tard, surfant sans doute sur la sortie du film, le Théâtre Universitaire (TU) a proposé une mise en scène de la pièce, que j’ai voulu voir afin de mieux appréhender ce texte et de vérifier si l’adaptation cinématographique en avait respecté l’essence.
Oui oui une affiche en Espagnol parce qu’elle est magnifique.
Des années plus tard, j’ai eu le plaisir de voir l’adaptation de « J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne », mise en scène par Alexandre et sa troupe de théâtre l’été dernier. Là encore, ce fut une rencontre avec une écriture brute, belle et percutante servi par une troupe de comédiennes amatrices mais qui, à mon sens, on su retranscrire avec justesse les intentions portées par la pièce.
Du23 janv. au 22 mars 2025, trente ans après sa disparition, le Théâtre de l’Atelier à Paris met à l’honneur Jean-Luc Lagarce avec deux créations en alternance chaque jour : Il ne m’est jamais rien arrivé à 19h, puis Juste la fin du monde à 21h.
Mon passage à Paris récemment a été l’occasion d’assister à la mise en scène de son Journal, interprété par Vincent Dedienne sous le titre Il ne m’est jamais rien arrivé.
De ses dix-sept ans jusqu’à sa mort à trente-huit ans, Jean Luc Lagarce a colligé dans son Journal – sur près de huit cents pages – les détails d’une vie et d’une œuvre qu’il jugeait banales.
Les deux volumes 1977-1990 et 1990-1995 de ce Journal donnent lieu à une pratique littéraire unique en son genre et font montre d’une écriture hétérogène et complexe, mêlant un récit autobiographique très détaillé à une multitude d’inventions poétiques. Le journal dévoile au cours de ses 800 pages un monde protéiforme mêlant un journal intime, un roman, un recueil de nouvelles, un texte dramatique, des critiques artistiques – de livres, de pièces vues –, mais aussi un brouillon d’écrivain permettant de suivre la genèse de ses pièces. C’est un carnet de citations issues des textes que Lagarce a pu lire, aussi bien dans un cadre universitaire que pour ses loisirs. On y découvre également l’histoire de sa troupe et une description détaillée, sans concession, des paysages et des gens qu’il a croisés, des villes et pays qu’il a pû découvrir. Lagarce considère son Journal comme son œuvre la plus aboutie, car, même durant de longues périodes de stagnation créative, il a continué à l’écrire inlassablement jusqu’à sa mort.
« J’écris en revanche mon Journal sur des cahiers d’écolier, à petits carreaux, de cent quatre-vingt-douze pages. J’occupe l’ensemble de la page, je souligne la date directement, d’un mouvement, en deux ou trois reprises, pas très droit. J’écris avec un stylo Mont-Blanc que m’ont offert mes trois amis. »
Il ne m’est jamais rien arrivé
[…] Il a eu une double fracture de la mâchoire dans un accident de vélomoteur, et plus tard, vers 20 ans, un accident de voiture avec des copains au retour du Maroc. Moi, il ne m’est jamais rien arrivé
En comparaison avec un frère casse-cou, qui a réussi l’exploit de se casser les deux bras simultanément à deux reprises, et qui a survécu à plusieurs accidents de la route en moto et en voiture, Jean-Luc Lagarce peut effectivement se targuer du fait qu’il ne lui est jamais rien arrivé.
Lagarce, lui, n’a pas vécu de manière spectaculaire au sens physique du terme, mais son existence fut d’une intensité rare, consumée par l’exigence esthétique, par cette conscience aiguë du temps qui file, d’une vie qui exige qu’on en fasse quelque chose. Lagarce sublime les névroses. Il est l’un des dramaturges français les plus prolifiques et talentueux du XXᵉ siècle. Ses pièces comptent parmi les plus jouées en France, ses textes ont figuré au programme de l’agrégation en 2012 et du baccalauréat de français, et ils sont traduits en plus de vingt-cinq langues.
J’ai adoré cette adaptation du journal de jean Luc lagarce servie par Vincent dedienne et je peine à imaginer un autre comédien qui pourrait incarner le personnage de lagarce avec justesse et sensibilité. La mise en scène est délicate, sensible. Un rideau de franges noires sur lequel sont projetées les illustrations bien souvent faites en direct par Irène Vignaud présente sur scene avec sa palette graphique. Les dates, les paysages traversés, les corps, silhouettes et portraits de ses amants, de ses idoles habilles la traverser de son journal et illustre en douceur les paroles de lagarce énoncées par Vincent Dedienne.
On sent que le projet tient à coeur au comédien, on sent qu’il s’y applique, s’y engage. Ca faisait longtemps que je navais pleuré, rit également. Cette pièce est belle. Bien écrite bien-sûr. Triste, évidemment-mais sans pathos. C’est l’occasion de découvrir un peu plus l’intimité du personnage Lagarce. Un acharné du bon mot. De la chose bien dite. Un esthète de la chose non-dite. Un amoureux de la littérature solitaire dans l’âme dès la plus tendre enfance. Lagarce était un dramaturge et non un comédien. En ce sens, il n’était pas une personnalité médiatique à proprement parler. Il avait plutôt tendance à fuir les médias. On lui connaît bien sûr quelques interviews radiophoniques notamment mais cela ne permet pas de vraiment saisir la psyché du personnage. Le voir interprété sur scène par Vincent dedienne c’est comme lui donner une nouvelle présence, une seconde vie. Il y a là quelque chose d’émouvant : Lagarce revient, non plus seulement comme auteur, mais comme personnage, comme figure à part entière. La pièce donne à voir la personnalité, l’humain assez complexe qui se cache derrière ses œuvres. Le journal est une proposition artistique comme une autre et c’est ce qui explique sa transposition aussi fluide et naturelle sur scène.
Itinéraire d’un solitaire intempestif La vie de Lagarce est romanesque. C’est un roman qui n’a pas réussi à contenter celui qui l’a vécue. La vie de Lagarce est une vie consacrée à son art : quitte à vivre, autant lui donner une « utilité, une intelligibilité ».
La Garce, une vie de théâtre : c’est le titre de sa biographie parue aux éditions Les Solitaires Intempestifs. Un titre tellement bien trouvé, un titre qui résume toute une vie. Un titre à graver en épitaphe pour celui dont les dernières volontés furent de voir ses cendres déposées au colombarium du Père-Lachaise, « au cours d’une cérémonie la plus courte et intime possible », dans une tombe sans nom, sans prénom, sans date de naissance. La trace vaporeuse et crépusculaire d’une comète.
Une vie de théâtre, parce que ses parents se sont rencontrés dans un club de théâtre, alors qu’ils travaillaient à la chaîne dans une usine automobile. Une vie de théâtre, parce que, dès sa plus tendre enfance, il évolue dans un univers façonné par le théâtre et la littérature, se réveille la nuit pour écrire et n’est jamais aussi bien que lorsqu’il est seul. C’est une vie de théâtre : parce qu’il passe presque tout son temps dans les théâtres, avec sa troupe, enchaînant les tournées et cumulant parfois près de 200 jours sur les routes. Une vie de théâtre, parce qu’il aurait très bien pu mourir sur scène – et, d’une certaine manière, ce fut presque le cas, puisqu’il s’éteindra au cours des répétitions de Lulu.
Jeudi soir, Jean-Luc Lagarce répétait à Besançon Lulu de Wedekind. Vendredi, il s’est senti mal. Admis à l’hôpital Cochin, il y est décédé samedi sans avoir repris connaissance. Depuis huit ans qu’il était malade du sida, Jean-Luc Lagarce avait été si souvent donné pour mourant que ce départ intempestif, pour reprendre le titre de l’un de ses spectacles et de la maison d’édition qu’il avait fondée – les Solitaires intempestifs, constitue presqu’une surprise. (René Solis, « La mort intempestive de Lagarce », Libération, 3 oct. 1995)
Il y a dès la plus tendre enfance, une solitude apaisante. Lagarce cultive une sensibilité, un rapport au monde et une façon d’être au monde bien à lui. Lagarce est un solitaire intempestif (du nom de sa maison d’édition).
Je n’ai jamais été un fils très amusant. Je lisais, j’étais un garçon psychologiquement très fragile, je pleurais, disait-on et on avait raison, je pleurais pour un oui pour un non et j’aurais été incapable de battre qui que ce soit à la course ou à la boxe, si boxe il y avait eu. L’expression habituelle de ma mère à ce sujet était de me laisser « comme j’étais », de « me prendre comme j’étais ». Tout seul, je ne posais pas de problème, en groupe j’étais décevant. […]On prit l’habitude de me laisser vivre à mon rythme, de me protéger des attaques extérieures, des moqueries de mon frère ou des gens et je pus jouer des heures seul dans un coin, être assis sur les marches à lire ou ne rien faire sans qu’on me gêne, sans qu’on vienne me parler. Mon père était juste déçu, il avait un fils efféminé et un peu ridicule, ce n’était pas ce qu’il avait espéré et cela se voyait. Ma mère devait aussi être déçue, elle le cachait mieux, elle s’en accommoda, mon père renonça et m’abandonna au strict minimum de l’amour paternel.
Ce n’est pas une solitude choisie par rejet des autres, mais une solitude structurelle, presque organique, qui façonne son rapport au monde et à lui-même. La solitude de Lagarce est à la fois subie et nécessaire. Il ne sait pas comment faire autrement, et même s’il le savait, il reviendrait toujours à ce point de départ. Elle est inhérente à sa personnalité, constitutive depuis toujours. C’est une solitude existentielle qui dépasse la simple question du couple ou du désir. Il est un « solitaire intempestif ». Lagarce, c’est quelqu’un qui écrit sur le manque, sur les tentatives de rapprochement qui échouent, sur la parole qui ne circule pas. Sa vie amoureuse est à limage de son théâtre : des dialogues qui se croisent, des rencontres avortées, des départs inévitables.
Prendre le pouls d’une époque
Entrer dans le journal de lagarce, c’est mettre le nez dans une époque. Il y a quelque chose de visionnaire dans ce que lagarce écrit. les évènements français et mondiaux qui ont marqué les années 80-90 n’ont pas pu échapper à la plume de l’auteur qui a décrit d’une manière à la fois distanciée et circonstanciée la chute du mur de Berlin, les attentats terroristes qui blessent et choquent Paris , et les frasques du « monde politico-rigolo français toujours distrayant« . Son époque, les années 80, marque le glissement vers la nôtre. Le terrorisme, la xénophobie, les débuts Lepen (à propos duquel il fait le vœu pieux que ses idées ne perdurent pas: c’est raté malheureusement) font une éruption brutale dans le quotidien des français.
MERCREDI 12 MARS 1986 Il y a des élections législatives et régionales dimanche prochain. J’irai voter pour la première fois. Non par conviction profonde, mais parce que Le Pen m’inquiète : il est à souhaiter, ami lecteur, qu’à l’heure où vous lisez ces lignes, vous ne sachiez pas qui c’est.
Les années 80 sont celles d’un basculement : l’émergence d’une nouvelle droite réactionnaire, la menace terroriste avec les attentats, mais aussi l’épidémie de sida qui décime une génération d’artistes et d’intellectuels.
MERCREDI 17 SEPTEMBRE 1986 Paris. Série incroyable d’attentats terroristes dans Paris. Tous les jours, cela saute dans un lieu public et Paris, lundi après-midi, semblait comme une ville folle et déroutée, les gens voyaient des paquets piégés partout et il y a eu à peu près mille alertes à la bombe dans la journée. Ce pays qui ne semblait qu’à un doigt de sombrer dans la xénophobie la plus triviale trouve là la nourriture qu’il aime chacun voit désormais dans l’Arabe ou le simple basané portant un sac en papier un terroriste assassin, ivre de sang. On vit un drôle de moment : chaque endroit est surveillé, on ne peut entrer nulle part sans devoir ouvrir son sac ou le laisser passer au détecteur.
Attentat rue de Rennes le 17 septembre 1986
L’époque de lagarce est une époque âpre, siège d’illusions perdues, de la perte une certaine indolence et pourtant un terreau fertile pour des artistes de génie dont l’insolence et l’impertinence sont vecteurs d’espoir et d’une furieuse envie de vivre. Je crois que seules les époques les plus après sont à même de susciter de grands noms. Les grands enjeux suscitent ceux qui sont aptes à les affronter, ceux qui sont aptes à rajouter du beau quand la mélancolie est légion, ceux qui sont aptes à interroger nos sociétés. Quand je pense à Guibert, à lagarce, à Foucault, et tant d’autres, je doute parfois de la capacité de notre époque à faire émerger et grandir des artistes dont l’œuvre accédera à la postérité. Est-ce que notre époque produit encore des figures comparables à celles des années 80-90 ? La médiatisation immédiate, le culte de l’instantanéité, la standardisation des discours, la censure, la recherche du buzz et de « l’instagrammable » rendent peut-être plus difficile l’émergence d’oeuvres aussi radicales, aussi singulières que celles de Lagarce. Mais presque par définition l’histoire des arts est jalonnée de peintres, de musiciens, d’écrivains que lon croyait oubliés et qui ont été redécouverts des décennies plus tard. S’il nul n’est prophète en son pays, on n’est sans doute difficilement prophète en son époque. Qui sait quels textes, quels auteurs d’aujourd’hui seront relus dans trente ou quarante ans ?
D’une façon plus prosaïque, la pratique artistique de lagarce est un plaidoyer pour un monde de la culture décentralisé. Une culture qui peut aussi exister et valoir le coup en province. En opposition avec une France où les activités politique économique, financière et artistique sont concentrées à paris, on sens chez lagarce une véritable attache au terroir. Sa troupe sera toujours ancrée en franche Comté et a Besançon où elle à vue le jour. Après d’incessants va-et-vient entre l’Est de la France et la capitale, pendant laquelle il officie en tant que chef de troupe, il s’installe à Paris à la fin des années 1980. On sent chez lagarce un refus d’un élitisme Parisien, d’un certain parisianisme, même s’il y habitera et apprécie ce bouillon de culture. Le 16 février 1987, il s’exprime sur les difficultés de sa compagnie qui pourtant constitue un élément central de la politique culturelle en franche compté.
LUNDI 16 FÉVRIER 1987 […] Énormes difficultés financières pour le Théâtre de la Roulotte. Nous sommes au bord du dépôt de bilan, en cessation de paiement. D’aucuns (Affaires culturelles) plaident pour le dépôt de bilan… mais avec reprise des activités l’an prochain. Ce que je refuse absolument (et là-dessus, je ne céderai pas). Au fond, problème : Lagarce et sa compagnie minable nous emmerdent, laissons-les crever. Mais il n’y aura plus aucune autre compagnie théâtrale en Franche-Comté. Flou artistique. Je ne sais pas. Je suis triste comme jamais. J’aimerais bien pleurer un bon coup mais je n’y arrive plus. Un envoyé du Ministère a déclaré hier que « j’avais été un grand espoir du théâtre français et que je n’étais plus rien ». C’est peut-être vrai.
Le journal de lagarce recueille des observations crues du mode de vie gay et de sa propre sexualité. La vie gay et (celle de lagarce) alterne tantôt entre sexe éhonté et tendresse, tantôt entre tendresse et solitude nécessaire autant qu’insupportable. C’est avoir besoin de l’autre mais chérir sa solitude. Il y a chez Lagarce cette solitude profonde, nécessaire, constitutive poussée à sa quintessence mais on voit chez lui la part de solitude gay qui caractérisaient les homosexuels de son époque mais aussi ceux de notre époque. Il y a une oscillation constante entre le désir d’aimer et l’impossibilité de le faire pleinement. Il y a l’impossibilité de donner pleinement une place à l’autre.
JEUDI 7 JANVIER 1988 J’ai entrepris de ranger mes papiers hier. J’ai commencé à classer un gros carton de lettres. Je n’ai jamais jeté une lettre de ma vie. En rangeant, je me suis mis à lire.Tout cela m’a achevé. Détruit. Que d’histoires ! Et quel homme terrifiant je dois être. J’en étais bouleversé. Toute cette manière solitaire que j’ai de vivre et de ne pas être « saisissable », d’avoir peur… (Combien de fois, dans combien de lettres revient ce reproche d’être solitaire, de n’accueillir personne…) Ce n’est pas un catalogue, je ne sais quel tableau, c’est bien plutôt le désastre de mon incapacité à rien donner. Ne pas aimer.
Il y a bien évidemment des tentatives, des élans vers l’autre, mais toujours avortés. Lagarce raconte la rencontre d’un ancien mannequin américain dont il va se rapproché alors qu’il s’avère qu’ils sont tous deux condamnées à une mort prochaine. Gary, cet Américain dont il se rapproche à la fin est emblématique de cette tension : c’est une relation qui aurait pu exister, qui semble prometteuse, mais qui est, comme tout chez Lagarce, marquée par une fin annoncée. La fin annoncée de leur histoire semble être élément qui permet leur rapprochement et qui permet à une histoire d être envisageable? C’est comme si Lagarce ne pouvait autoriser à aimer que dans un cadre où l’issue est déjà connue, où l’histoire ne peut être qu’inachevée ou bornée.
VENDREDI 20 JUILLET 1990 Deux jours avec Gary, sans se quitter. Il est très affaibli. Il dit au téléphone, avant qu’on se voie « C’est la fin, tu sais… » […] J’ai pensé, en même temps, que maigre, ainsi, si maigre, j’ai pensé qu’il était plus beau encore que la dernière fois où nous nous étions vus, plus beau encore que toute l’année dernière où je l’aimais plus que tout. Je ne comprenais pas. J’avais de l’amour devant cette maigreur si terrible, j’avais de l’amour de le voir et d’imaginer qu’il mourrait vite, très vite, maintenant, j’en éprouvais de l’amour, aussi.
De la difficulté d’être soi: un sentiment d’incomplétude
Le théâtre de lagarce joue entre l’impérative nécessité de dire et l’impossibilité d’être pleinement satisfait de ce qui est dit. Son Journal en témoigne de manière éclatante. Il y exprime sans cesse cette quête de louvre parfaite, de la phrase juste, tout en étant hanté par l’idée de l’échec. C’est une forme de mélancolie littéraire qui le constitue tout entier,, un sentiment d’inachèvement perpétuel.
À la fin de sa vie, il commence enfin à avoir une renommée de dramaturge, 12 pièces en 10 ans, des vingtaines de mise en scène, il trouve tout vain dans sa carrière, et rejette la renommée qu’on lui concède enfin alors que tout ça n’a que peu de valeur pour lui.
SAMEDI 4 DÉCEMBRE 1993 En dix ou douze ans j’ai écrit une douzaine de pièces et j’ai fait dix-huit mises en scène et les deux films vidéo et tout ce travail, cette masse de choses me paraît n’être rien, n’avoir rien donné de bien, de bon (de nécessaire qui puisse me survivre), alors que les autres, le Monde semble avoir entendu, vu et commence peu à peu à le percevoir comme une masse (pour les autres je suis un auteur, je suis un metteur en scène et moi, je suis juste un corps malade, une personne qui a raté sa vie). C’est cette absence de vérité, de justesse entre mon regard et celui des autres qui me laisse si solitaire. C’est de là que vient ce sentiment mélancolique de l’échec. Toujours la même histoire, ne pas être vu comme on croit être.
C’est une vie entièrement tournée vers l’écriture et le théâtre jusqu’au derniers instants de sa vie, une quête d’intelligibilité du monde et de soi-même, et mais une vie pourtant hantée d’un sentiment lancinant d’incomplétude, d’imperfection, de désillusion. Il y a dans son journal une lucidité tranchante, une ironie mordante, et une élégance du désespoir et de la mélancolie.
Lagarce auteur d’un romantisme noir
En juin 1981, la revue Morbidity and Mortality Weekly Report publié par le CDC fait état de la prise en charge de cinq malades traités pour pneumocystose, forme de pneumopathie qui n’apparaît que lorsque le système immunitaire est très affaibli. On ne le sais pas encore, mais c’est là les 5 premiers patients qui mouront du SIDA au USA. La maladie est donc mentionnée dans le monde médical en 1981 au USA mais il va falloir attendre le 27 mars 1982 pour qu’elle soit évoquée au grand public en France. On ne parle alors pas d’une nouvelle infection ou d’un nouveau virus mais de l’augmentation de la prévalence de maladie de kaposi, forme de cancer cutanée habituellement rare, qui sévit au sein de la communauté homosexuelle américaine. L’agent causale de ce syndrome d’immuno-déficience acquise (SIDA) ne sera identifié qu’en 1983 lorsque deux chercheurs de l’institut Pasteur identifie le Virus de l’Immunodéficience Humaine (VIH).
L’écriture de Lagarce est habitué très tôt d’une espèce de préscience de sa propre disparition, une manière d’habiter le monde comme s’il en était déjà en train d’en sortir. Il y a chez lui, bien avant la maladie, un rapport troublant à la mort. C’est ainsi que, dès 1981, il prophétise sa mort à venir alors même que le VIH et le sida ne font pas encore parler d’eux et qu’il ne sait bien évidemment pas qu’il contractera plus tard ce virus qui le condamnera à « mourir lentement d’un maladie terrible »
Janvier 1981 Je ne cesse de me complaire depuis une semaine ou deux dans l’idée ô combien insatisfaisante que je vais mourir lentement d’une maladie terrible, cela satisfait mon égocentrisme et ma vanité. Si c’était vrai, mourir d’une longue maladie, à chaque moment, à chaque instant, est-ce que cela ne suffirait pas à remplir ma vie, à me rendre intéressant à mes propres yeux ?
C’est une réflexion à la fois cruelle et ironique : il ne s’agit pas dun désir morbide. L’annonce d’une mort longue et lente fait de sa propre disparition une matière esthétique et contribue au caractère romanesque de sa vie . Il y a là une similitude avec Hervé Guibert, qui a su faire de sa maladie un roman, un récit où l’agonie devient une forme d’accomplissement littéraire. Chez Lagarce, l’écrivain trouve une sorte de consolation dans la possibilité d’écrire sa propre fin. Jean-Luc Lagarce, Hervé Guibert, Bernard-Marie Koltès et Guillaume Dustan partagent une forme de romantisme noir, qui se traduit par une écriture marquée par la mélancolie, l’excès, la tension entre éros et thanatos, et une certaine esthétique du désastre. Ils explorent tous des thématiques où la mort, la maladie, l’exil intérieur et l’impossibilité d’une véritable communion avec l’autre occupent une place centrale. Il y a une esthétique du manque et de l’échec. On retrouve une forme de fatalité et de solitude existentielle. Le romantisme noir de Lagarce peut se lire à travers son oeuvre. C’est ce même romantisme qui est à l’œuvre dans « juste la fin du monde « . Le fils prodigue est là pour annoncer sa mort prochaine. Il n’en sera rien. Il échoue à communiquer et reste là, confronté à un non-dit tragique amplifié par une écriture qui tourne sur elle-même, faite de répétitions, de phrases inachevées et de silences.
C’est ce même romantisme noir qui est à l’œuvre quand lagarce parle de ses derniers moments avec Gary. Quand il dit en substance, qu’il trouve le corps décharné et faible de son amant encore plus beau qu’avant. Quand il se dit plus amoureux encore de la savoir mourant.
Peut être encore que la solitude exacerbée de Lagarce fait de lui un jeune Werther des temps modernes. L’écriture de Lagarce oscille entre lucidité des plus crue et implacable et lyrisme désespéré. Dans sa littérature, il déploie une vision du monde où l’amour est souvent impossible, où la solitude est une condition existentielle et où la mort rôde en permanence. La maladie devient un prisme à travers lequel se redéfinit le rapport au monde, et le regard sur soi.
La préscience de sa propre mort est dautant plus troublante que, lorsqu’il tombe malade, il semble presque accueillir la nouvelle comme quelque chose qui était déjà inscrit dans sa trajectoire. Non pas comme une fatalité subie, mais comme une forme de confirmation de ce qu’il avait toujours pressenti. Il sait qu’il va mourir jeune, et d’une certaine manière, il la toujours su.
SAMEDI 23 JUILLET 1988 Paris. 23 h 35. La nouvelle du jour, de la semaine, du mois, de l’année, etc., comme il était « à craindre et à prévoir » (à craindre, vraiment ?). Je suis séropositif (mais il est probable que vous le savez déjà). Regarde (depuis ce matin) les choses autrement. Être plus solitaire encore, si cela est envisageable. Vivre comme j’imagine que vivent les loups et toutes ces sortes d’histoires. Ou bien plutôt tricher, continuer de plus belle, à tricher. Sourire, faire le bel esprit. Et taire la menace de la mort – parce que tout de même… – comme le dernier sujet d’un dandysme désinvolte.
Lagarce, comme Guibert, appartient à cette catégorie d’auteurs qui transforment leur propre névroses en matériau littéraire. Ils exploite une lucidité extrême sur eux-mêmes et sur le monde. Et cette lucidité, loin d’être un frein, devient paradoxalement le moteur de leur œuvre. Lagarce, dans son Journal, ne cesse de s’interroger sur lui-même, sur son travail, sur ce qu’il laisse derrière lui. Il doute de son travail artistique, mais il écrit, répète, travail jusqu’à la fin.
A l’aube de sa vie, lagarce se demande « De toute façon, pourquoi ne pas écrire, pourquoi ne pas travailler ? » Puisqu’il a vécu en se sachant malade et condamné, sept années de « présence au monde très très grande, extrêmement intenses » alors que l’on peut sortir de la maison de la radio et se faire renverser par une voiture. Il refuse le regard des autres sur le « troisième groupe » composé de ceux qui sont perdu mais continue à vivre, sans pathos, sans crier, sans supplier ou insulter Dieu. Pour lagarce comme chez Guibert, ne plus écrire, ne plus parler signifiait le découragement absolu, se taire avant que d’être irrémédiablement aphone, un corps muet. Écrire, c’est persévérer dans l’être.
16 mai 1993
Libération veut faire une interview sur moi, sur mon travail et… le fait que j’ai le Sida. Ce qui fascine les autres – et m’étonne-, c’est ce calme. Le fait de savoir qu’on mourra, que d’une certaine manière, on est déjà mort et nous voir continuer, ne pas crier – pas trop -, ne pas supplier ou insulter Dieu. C’est cela qui les fascine. Pourquoi continuer à gratter, noircir du papier, essayer de raconter une ou deux histoires? Ils me regardent et s’étonnent. Nous faisons partie du Troisième Groupe. Il y a les vivants et les morts et nous, là, qui sommes perdus et continuons. Ils essaient de savoir, de comprendre, d’imaginer; ils ont peur pour moi et pour eux, ils espèrent qu’on leur donnera une solution.
À l’annonce de sa séropositivité en 1988, la production artistique et la tenue de son journal deviennent plus urgentes, plus vitales. Si le premier tome de son Journal retrace quinze ans de sa vie en quinze cahiers, le second, initié en 1990, condense ses cinq dernières années en un volume identique d’environ 400 pages. Ses pièces les plus connues et notamment 3 éléments de la suite du fils prodigue seront écrits durant les 5 dernières années de sa vie. Il finira l’écriture de sa pièce « Le pays lointains » une semaine avant son décès. Le travail et la tenue de son journal prennent de plus une valeur thérapeutique.
L’essentiel de mes préoccupations ne porte pas tant sur la Mort que sur l’utilisation (pas d’autre mot) que je fis jusque-là de ma propre vie.
Lagarce se rêvait romancier et sera éternellement poursuivi par ce regret. Voyons son journal comme un roman, un beau et gros roman. Celui qui était présent depuis toujours mais qu’il n’a jamais vu. Le sentiment lancinant d’incomplétude chez Lagarce est central, constitutif de sa personnalité. Il a laissé derrière lui une oeuvre dramatique majeure, et pourtant il se percevait lui-même comme un écrivain empêché, un romancier manqué. Son Journal est sans doute, paradoxalement, le roman qu’il cherchait à écrire sans le savoir, une immense fresque intérieure immensément riche où se mêlent l’intime, le politique, capture lair du temps tout en creusant une solitude existentielle.