L’arbre et ses fruits

Pendant longtemps (depuis toujours?) ressembler à ma mère, autant sur le plan du caractère que des traits physiques, a été presque un affront. Je n’ai jamais vraiment été à l’aise avec cette idée, compte tenu de la relation plutôt conflictuelle qui nous lie.

Pendant longtemps, il a existé une séparation franche : moi, ressemblant à ma mère, mon frère ressemblant à mon père. De facto, j’ai passer une bonne partie de ma vie à souligner les traits qui faisaient de mon frère et moi des êtres diamétralement opposés.

L’idée de ressembler à ma mère semble entrer en conflit avec la nature de notre relation, marquée par des tensions. Ces ressemblances me paraissent être des échos d’un lien que je cherche à fuir, non pas par mépris, mais par instinct de survie. Il est devenu vital de m’en éloigner physiquement mais aussi sur le plan du caractère, créer mon propre logiciel de pensée, opter pour la douceur, l’écoute, l’audace, l’affranchir des peurs qu’elle m’a transmis.

Ce rejet de cette ressemblance peut être vu comme une tentative inconsciente de m’affirmer en tant qu’individu. Puisque je ne ressemble pas à mon père et qu’il est si péjoratif, dans mon esprit, de ressembler à ma mère, je m’inventerai un autre visage.

Aujourd’hui, quelqu’un a dit que je ressemble à mon père.

J’ai l’impression que c’est la première fois qu’on me le dit. J’en ressens une sorte de fierté, alors même que cette remarque pourrait sembler dénuée d’importance.
Selon Lacan, nos parents sont les premières figures qui nous renvoient une image de nous-mêmes, à travers leur regard et leurs attentes. Mon père incarne la douceur, l’affection, la tempérance et la sensibilité vers laquelle je souhaite tendre. Une force brute, aux yeux pleins de douceur, alliée à une sensibilité éhontée, bien loin des stéréotypes de genre que l’on attend traditionnellement. Une définition de la masculinité telle que je l’entends.

Ma mère a souvent joué ce jeu inconscient, mais pervers, de me demander pourquoi je semblais aimer davantage mon père qu’elle, en dépit de ses manquements, alors qu’elle se gargarisait de nous avoir tout donné. Elle n’a sans doute jamais compris que je n’ai jamais douté de la chaleur, de la fierté et de l’amour que je lisais dans les yeux de mon père, fût-il moins présent qu’elle.

J’éprouve cependant une certaine honte, car je ne suis pas suffisamment présent. La distance tant émotionnelle que physique, la maladie et les non-dits ont eu raison des liens que je chérissais enfant.

Au-delà d’un patrimoine matériel que je reçois de mon père, je cultiverai l’immatériel.

En vérité, aussi loin qu’ils ne tombent de ses racines, les fruits ne peuvent renier l’arbre…pas plus que ne peut l’arbre.
Chaque arbre se reconnaît à ses fruits: on ne cueille pas des figues sur des buissons d’épines et l’on ne récolte pas du raisin sur des ronces.

(il ne manquerait plus que ça: je cite la bible)

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