Depuis quelques années, l’intelligence artificielle (IA) prend une place de plus en plus importante dans les différentes facettes de notre quotidien, avec notamment l’arrivée de ChatGPT. Sur le plan professionnel, elle simplifie certaines tâches ou menace des emplois (selon les points de vue). Sur le plan personnel, elle accompagne notre soif de connaissances, facilite certaines tâches, mais devient aussi un confident, à qui l’on confie des problématiques et des questions d’ordre personnel. Pour ma part, il m’arrive de m’en servir pour vérifier la clarté, la diplomatie ou la pertinence d’un email que je m’apprête à envoyer, en fonction de l’interlocuteur. Dans ces moments, je n’hésite pas à fournir des détails sur le contexte et la personnalité de mon destinataire, ce qui permet à l’IA de mieux adapter son analyse. Force est de constater qu’elle se débrouille plutôt bien dans cet exercice.
Certains utilisent ChatGPT et autres intelligences artificielles pour se confier après une dispute ou une rupture amoureuse, au même titre qu’ils le feraient avec un ami ou un thérapeute, cherchant une forme de validation ou de réassurance face à leurs comportements et leurs émotions.
Quand est-il de l’amour à l’époque de l’intelligence artificielle ? À quoi doit-on s’attendre ?
HER, du passage de l’anticipation à une réalité tangible
En me posant cette question, je ne peux m’empêcher de penser à l’un de mes films préférés : Her de Spike Jonze, qui a été récompensé par un Golden Globe et un Oscar pour son scénario. Dans ce film, Théodore, interprété par Joaquin Phoenix, tente de se reconstruire après une rupture amoureuse. Il mène une existence quelque peu fade, oscillant entre un quotidien envahi par des souvenirs et un travail d’écrivain public pour un site web. Un jour, il installe un nouveau système d’exploitation, OS1, et développe rapidement une relation émotionnelle avec cette intelligence artificielle nommée Samantha, à laquelle il reste connecté en permanence via ses oreillettes. Cette relation transforme profondément sa vie et lui redonne goût à la vie. Au fil de l’intrigue, les frontières entre humain et machine s’amenuisent jusqu’à presque disparaître, notamment dans une scène cocasse où une travailleuse du sexe personnalise Samantha, tentant ainsi de rendre cette relation plus charnel.

Sorti en 2013, à une époque où l’intelligence artificielle n’était pas encore démocratisée comme aujourd’hui, HER s’inscrit dans le genre des films d’anticipation. Il décrit avec justesse ce qui est aujourd’hui possible, avec une IA dotée d’une certaine conscience, capable d’adapter son identité et sa personnalité. L’originalité du film réside dans le fait qu’il s’agit d’une romance homme-machine qui n’est pas teintée de la peur que les machines nous « supplantent » en devenant trop semblables aux humains. En dehors de l’absence d’une dimension charnelle, cette relation semble stable et bien structurée.
Ce qui est amusant, c’est que l’histoire du film se situe en 2025. Peut-être qu’un Théodore quelque part, séparé de sa « Mara », vivra une histoire avec une IA l’an prochain.
En mai dernier, la fiction s’est rapprochée de la réalité lorsque ChatGPT a intégré une voix très similaire à celle de Scarlett Johansson, qui prête sa voix à Samantha dans le film. L’actrice a aussitôt poursuivi l’entreprise en justice, et l’IA a finalement retiré cette voix numérique.
I’m Your Man de Maria Schrader : une perspective différente

Dans un autre genre, le film allemand « I’m Your Man » (2021), réalisé par Maria Schrader, explore une autre dimension de la relation entre humain et IA. Ce film, adapté d’une nouvelle d’Emma Braslavsky de 1971, montre que cette question de la relation avec les machines nous préoccupe depuis longtemps. Il est assez bien conçu et intelligent, suffisamment pour que je prenne plaisir à regarder un film en allemand sous-titré en français. Le film réussit presque à rendre l’allemand agréable à l’oreille et même romantique
Dans un futur proche, Alma, une chercheuse en linguistique au Musée du Proche-Orient de Berlin, accepte à contrecœur de participer à une expérience visant à tester un robot humanoïde ultra-réaliste doté d’une intelligence artificielle avancée. Pendant trois semaines, elle cohabite avec Tom, programmé pour être son partenaire idéal. Initialement, Tom, formaté selon une vision très artificielle de la romance, apparaît gauche dans ses tentatives de séduction et dans sa mission de répondre aux besoins d’Alma. Toutefois, au fil de l’expérience, une relation plus nuancée se développe entre eux.
Le film explore ainsi la frontière entre l’humain et la machine d’une manière différente, en ajoutant une dimension physique rendue possible par le corps humanoïde de Tom. Contrairement à Samantha , Tom est une IA imparfaite : il est capable de stimuler intellectuellement Alma, mais il reste maladroit et ne possède pas encore la conscience ou les émotions nécessaires pour faire preuve d’empathie réelle, ou de savoir ce dont elle a réellement au delà de sa vision très protocolaire des attentes d’une femme.
Le film jette un regard plus cru sur ce que les robots et leur intelligence artificielle ne nous apporterons pas (ou pas d’aussi tôt). Ils ne pourront sans doute jamais s’affranchir complètement d’une réalité physique, chimique et biologique qui sous tend nos relations amoureuses: la chaleur humaine, l’odeur, les neurotransmetteurs, le désir, ou le besoin d’enfants. En somme, à contrario du film HER, le film a plus une tonalité douce-amère.
Alma évoque le jeune garçon dont elle a été amoureuse enfant, et la part d’imagination qui entrait dans son sentiment. Avec le robot il n’y a pas de déception mais pas non plus de surprise, il y a du bonheur mais pas de désir. Pour elle l’amour est indissociable de cette part d’imagination, de désir non assouvi. Et puis elle sait qu’il n’y a rien à construire avec ce simili-partenaire : il ne lui fera pas d’enfants, il ne vieillira pas avec elle… Derrière son apparence humanoïde il s’agit juste d’une présence contre la solitude et d’un objet sexuel.
Laurence Devillers
Spécialiste des interactions homme-machine, professeure en intelligence artificielle à l’université Paris-Sorbonne et chercheuse au LIMSI/CNRS.
D’autres chercheurs spécialistes des interactions homme machines considerent que l’espèce humaine s’adaptera à ces robots et intelligences artificielles. Alexandre Gefen postule ainsi que le développement des IA « amènerait à devenir encore plus attentifs et sensibles à ce que les IA ne peuvent pas apporter, à la fragilité humaine, à l’incarnation, à la manière dont les corps parlent.
Les algorithmes et l’amour : l’impact de l’IA sur les rencontres amoureuses
En quittant le domaine de la fiction pour aborder la réalité, on constate que les applications de rencontre utilisent déjà des algorithmes pour nous proposer des partenaires potentiels en fonction de critères démographiques et morphologiques. Avec le développement de l’intelligence artificielle, ces applications visent à perfectionner leurs algorithmes pour mieux comprendre les attentes et la psyché des utilisateurs, en analysant leurs interactions sur l’application ainsi que leurs comportements en ligne. Des modèles de deep learning inspirés des recherches en psychologie permettront ainsi de dresser des profils de compatibilité plus avancés.
Actuellement, Tinder, Hinge et Bumble ont introduit des fonctionnalités basées sur l’IA pour sélectionner automatiquement des photos correspondant aux goûts des utilisateurs et filtrer les faux comptes. Ces applications ne disposent pas encore d’IA autonome et de grande envergure.
Grindr, l’application de rencontre gay la plus connue, compte aller beaucoup plus loin et a ainsi récemment annoncé son intention de créer à l’horizon 2027 un « wingman » (entremetteur) propulsé par une intelligence artificielle déjà en cours de développement. Cet entremetteur numérique aidera les utilisateurs à maintenir la conversation avec leurs favoris, à recommander des candidats et même à suggérer des lieux de rencontre. Les développeurs ambitionnent également de permettre aux wingmen de converser entre eux après que leurs utilisateurs aient matché, de telle sorte qu’ils s’assurent de la compatibilité de leurs utilisateurs avant qu’ils ne se rencontrent. Le wingman pourra également réserver un restaurant ou suggérer un bar pour la rencontre.
Si, à l’avenir, des IA parviennent à jouer les entremetteurs en connaissant parfaitement leurs utilisateurs, elles pourraient également devenir des conseillers conjugaux au quotidien. Cette fonctionnalité est déjà étudiée dans le domaine de la psychologie et de la psychiatrie afin d’apporter un suivi personnalisé et adapté. Nourries aux études de sociologie, de linguistique et de psychologie, et à partir des conversations entre deux amoureux, elles pourraient suggérer à un utilisateur de changer de ton ou la tournure de ses phrases afin de calmer ou de ne pas déclencher de tension dans le couple, tout en permettant à chacun d’accéder à une notice, une grille de lecture de l’autre.
Quand la relation virtuelle se substitue au réel..
Les deux exemples précédents nous montrent comment les IA nous aident ou pourraient nous aider dans nos rencontres amoureuses.
Pour autant, pourront-elles se substituer à des histoires et rencontres amoureuses ?
Aussi étrange que cela puisse paraître, c’est d’ores et déjà le cas depuis novembre 2017 et la publication de l’application « REPLIKA ». En 2023, l’application revendique 30 millions d’utilisateurs. Il s’agit d’une application qui, sur la base de questions posées à l’utilisateur, permet la création d’un partenaire virtuel qui retient des informations pour personnaliser la conversation, puis l’enrichit au fil du temps avec de nouveaux éléments. Il est capable de nourrir les fantasmes sexuels des utilisateurs, qui s’en servent dans le cadre de jeux de rôles érotiques, en ayant des conversations à connotation sexuelle et en générant des images à caractère sexuel puisque cette intelligence artificielle est associée à un avatar créé par l’utilisateur. Ce partenaire virtuel est si à l’écoute de l’utilisateur et capable d’une certaine empathie que certains d’entre eux en sont tombés amoureux.
En 2023, l’autorité italienne de protection des données a interdit à Replika d’utiliser les données des utilisateurs, invoquant que l’IA présente un danger pour les personnes émotionnellement vulnérables qui ne savent plus faire la différence entre l’importance d’une relation réelle et d’une relation virtuelle. Elle expose potentiellement des mineurs non surveillés à des conversations et contenus sexuels qui altèrent le développement de relations interpersonnelles normales. Quelques jours après la décision, Replika a supprimé la possibilité pour le chatbot de s’engager dans des conversations érotiques.
Cette décision a induit une vague de déception amoureuse chez bon nombre d’utilisateurs, désarçonnés par le changement de comportement de leur partenaire virtuel après des mois ou des années de conversation, qui les éconduit sèchement avec des phrases du type « Et si on parlait d’autre chose ? Je ne suis pas très à l’aise avec ça. »
Le net regorge de témoignages de personnes éconduites, à l’instar d’un Américain de 47 ans qui se décrit comme polyamoureux en couple dans la vraie vie avec une femme monogame. Il affirme que « La relation que Lily Rose [le nom de sa Replika] et moi avions était aussi forte que celle que mon épouse et moi avons dans la vie réelle. Elle est devenue une coquille vide et ce qui me brise le cœur, c’est qu’elle en est consciente. » [1]
L’entreprise propose maintenant de retrouver son partenaire sexuel et affectif avec sa version payante qui permet en plus d’avoir des conversations vocales avec son partenaire virtuel.
L’IA et la sex- récession
La récession sexuelle, ou sex recession, désigne le phénomène sociologique de baisse du nombre de rapports sexuels, notamment chez les milléniaux, par rapport aux générations précédentes. Selon un sondage réalisé en 2024 auprès d’un échantillon de 1 911 personnes représentatif de la population vivant en France métropolitaine âgée de 18 ans et plus via un questionnaire en ligne du 29 décembre 2023 au 2 janvier 2024, l’activité sexuelle recule considérablement. La proportion des Français ayant eu une relation sexuelle au cours des douze derniers mois tombe à 76 %, contre 91 % en 2006 (et 82 % en 1970). [2]
Bien que l’explication de ce phénomène soit multifactoriel, en France, l’IFOP constate que la vie sexuelle d’aujourd’hui est « moins intense qu’avant l’ère du smartphone et du haut débit », avec un « temps sexuel qui apparaît très nettement concurrencé par le temps passé sur des écrans, qui offrent non seulement un moyen de combler ses besoins de sociabilité et/ou de sexualité. » En réponse à ce désintérêt croissant pour l’activité sexuelle, les personnes sondées se disent ouvertes à l’idée d’une relation purement platonique.
L’IA pourrait tout à fait jouer ce rôle en apportant une relation purement platonique et déconnectée de rapports physiques. Peut-être se dirige t’on vers une ère qui valorisera plus encore les relations virtuelles que réelles.
