Ni chaînes ni maître de Simon Moutaïrou

« 1759. Isle de France (actuelle île Maurice). Massamba et Mati, esclaves dans la plantation d’Eugène Larcenet, vivent dans la peur et le labeur. Lui rêve que sa fille soit affranchie, elle de quitter l’enfer vert de la canne à sucre. En ligne de mire, le sud-ouest de l’île censé abriter une colonie d’esclaves marrons (du nom des esclaves qui ont fui les habitations en guette de liberté). Une nuit, Mati s’enfuit. Madame La Victoire est engagée pour la traquer. Massamba n’a d’autre choix que de s’évader à son tour, lui qui a toujours voulu la dissuader de partir et renier une certaine forme de spiritualité. » 

Le film se sert de deux histoires vraies pour tisser sa trame. En 2009, en se promenant dans le sud-ouest de l’île Maurice, le réalisateur et scénariste du film fait la rencontre d’une femme qui lui raconte une histoire populaire connue des mauriciens, à propos d’esclaves fugitifs s’étant rassemblés au sommet du Morne Brabant au XVIIIe siècle. Après des recherches afin d’écrire son scénario, il apprend également que le plus grand chasseur de l’île était une femme, une Périgourdine qui était devenue une telle légende vivante qu’on lui avait donné le surnom de Madame La Victoire, et qu’elle était tellement redoutable, impitoyable et performante dans la chasse à l’homme qu’elle n’était plus payée par les planteurs mais par le ministre des Finances de Louis XV.

L’intrigue raconte donc l’histoire de deux esclaves  marrons pourchassés par Madame Victoire à travers l’île Maurice. C’est peut être mon côté sadique qui s’exprime mais je trouve que le film dépeint assez mal la méchanceté des personnages que l’ont nous vend sur le papier comme impitoyables, cruels. Camille Cottin qui joue le rôle de madame Victoire semble plus être une femme dévouée à Dieu, au royaume et dont la mission de chasser les esclaves est sa résilience. Violée à 6 ans par un soldat, mariée de force à 13 ans à un homme dont elle s’affranchit, elle trouve sa résilience dans son dévouement à dieu , au royaume et en opprimant un peuple. 
C’est là où le film me déçoit une première fois : Plutôt que de pousser le curseur un peu plus loin sur la banalité du mal et susciter l’effroi en se demandant comment une victime devient à ce point cruel et bourreau, on a un personnage assez soft, presque « excusable ».En interview, Camille Cottin avoue qu’elle avait du mal à accepter la cruauté de son personnage. Devoir dire le mot « negre  » ou devoir mettre ses bottes sur la tête d’un esclave a été une épreuve pour elle. Peut être que la difficulté à incarner la cruauté de son personnage transparaît trop à l’écran.

En plus d’être le récit d’une chasse à l’homme et d’une quête de liberté chevillée au corps, le film raconte un parcours spirituel. Il oppose à froisson deux religions : la religion catholique et la religion animiste des esclaves issus du continent africain. Assez justement, le film montre comment la religion catholique sert à légitimer la condition d’esclaves. Ceci est notamment Illustré par les propos de Massamba qui s’humilie devant le gouverneur en disant en substance, que les noirs ont été créés par Dieu le 5eme jour, en même temps que les bêtes. Les blancs, eux au sixième jour. Preuves que les esclaves ont été créés au service des blancs au même titre que les animaux. En face de cette religion catholique qui opprime, la religion animiste des protagonistes est un élément d’empowerment qui se calque à la quête de liberté. En se libérant de la domination d’un maître, ils se libère d’une religion qui n’est pas la leur et se réapproprient leur religion d’origine. 

À ce propos le réalisateur dit ceci : « Une phrase d’Édouard Glissant dit : < I > « Lorsque l’esclave entre dans la cale du bateau négrier, il y a un effondrement de toutes ses certitudes. Aucune cosmogonie, aucun dieu, aucune scarification ne peut expliquer ce qui se passe. » L’homme, la femme et l’enfant qui sont jetés dans cette cale, au milieu de la puanteur des cadavres, sont détruits du point de vue spirituel. Dans la plantation, ils sont en état de stress post-traumatique. Ce qui m’a énormément ému, c’est de comprendre au cours de mes recherches qu’au fil des jours, des semaines et des années, la pulsion de vie entraîne la résilience. Alors, le spirituel revient. On constate que derrière chaque marronnage, derrière chaque révolte d’esclaves, il y a les dieux et les déesses qui sont revenus. Ils sont la fierté, l’amour qu’on a de nous-mêmes. Ça m’a touché et j’ai en effet construit mon film sur ce trajet spirituel. » 
On peut en effet se dire que se réapproprier sa liberté, c’est aussi se réapproprier ce que l’on est, sa spiritualité. La spiritualité quelle qu’elle soit étant un élément constitutif de notre identité. Bien que ce trajet spirituel soit bien évidemment un élément prépondérant qui a animé la quête de liberté de beaucoup de marrons, sinon tous, ce qui donne du sens à cette quête, il tient une place trop importante dans le film. Par excès, on tombe dans le mysticisme, le « surnaturel », avec notamment les interventions de la femme défunte qui devient trop physique plutôt que simplement spirituelle. C’est un parti pris du réalisateur : »J’avais envie qu’on soit proches de ces films un peu chamaniques, qui parlent à l’âme autant qu’au corps, qui viennent vous chercher physiquement dans votre siège de cinéma. C’était le parti pris : une mise en scène sensorielle, qui voyage entre le visible et l’invisible, entre l’humain et le divin. » 
C’est un peu dommage, que l’itinéraire spirituel soit parti du scénario est très intéressant. Mais j’aurais aimé un film plus « implacable « , brut, le mysticisme du film me gâche mon plaisir. 
Bon, le film a le mérite d’exister. Il s’agit d’un des seuls films français à traiter de l’esclavage alors que de l’autre côté de l’Atlantique, les états uniens ont une filmographie assez disserte. Là où près de 70 films existent à ce sujet aux usa, en France, on ne peut péniblement en citer que 4 : »Case Départ » (2011) de Thomas Ngijol et Fabrice Eboué , un film qui prend le parti de parler de l’esclavage à travers le comique. « Le Passage du Milieu » (2000) de Guy Deslauriers »Toussaint Louverture » (2012) de Philippe Niang « L’Esclave » (1922) de Jacques Feyder.J’ai apprécié la scène finale même si là encore, j’aurais moins fait dans le pathos. Que voulez vous, dans la vie comme au ciné, j’aime pas spécialement le gnagnan = Gold is gold. A rabit is a rabit. Point.

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