J’aime beaucoup embrasser : c’est un prérequis à l’amour. Si la bouche est un organe sexuel, le baiser peut être un acte sexuel à part entière, un préliminaire, tant et si bien qu’il m’est difficilement imaginable d’avoir un rapport sexuel avec un homme qui n’embrasse pas. Celui qui embrasse s’abandonne, s’engage et offre une part de son intimité.
Celui qui n’embrasse pas, au contraire, met à distance. Il refuse l’accès à une partie de lui-même, il ne s’engage pas pleinement dans son rapport sexuel, dans son rapport à l’autre. C’est la putain qui n’embrasse pas. Celle qui, dans son refus, maintient une frontière entre elle et l’autre, une barrière intangible. Elle refuse une part d’intimité ou, plutôt, conserve cette part pour elle-même.
Je vois en celui qui n’embrasse pas également quelqu’un qui n’assume pas pleinement sa sexualité. Le fameux « hétéro curieux » qui, bien que cédant à un rapport sexuel avec un homme, persiste à maintenir une distance, comme pour se convaincre qu’il n’est pas totalement engagé dans cette sexualité. « Attention, je couche avec des hommes, mais nous ne sommes pas du même monde : moi, monsieur, j’aime les femmes. Elles seules ont la primauté de mes baisers. Avec elles seules, je m’engage et offre une part de mon intimité. » Celui qui refuse d’embrasser tout en s’adonnant à un rapport sexuel adopte une posture ambivalente. Il donne de son corps mais retient son âme. C’est une manière de fragmenter l’intimité, de délimiter un territoire interdit, comme si le baiser représentait une frontière symbolique qu’il ne peut ou ne veut pas franchir. Le baiser force celui qui l’offre à reconnaître l’autre comme un partenaire égal, digne de recevoir une part de cette intimité. Refuser d’embrasser dans le cadre d’une sexualité homosexuelle, c’est comme refuser de reconnaître l’autre en tant qu’égal. C’est s’accrocher à une forme d’hétéronormativité où seul l’amour pour les femmes est jugé légitime, valorisé, public. Le refus d’embrasser trahit une peur de se laisser aller, une peur de se confronter à une vérité intérieure qui nous dépasse. Pour l’hétéro curieux qui n’embrasse pas, il y a un effort constant pour maintenir une distance, pour dire : « Je te touche, mais je ne t’accepte pas. Je te désire, mais sans trop me donner. »
Je disais donc: J’aime beaucoup embrasser.
S’il faut être deux pour bien embrasser, en toute humilité, je suis à priori, un assez bon baiseur. Oui, baiseur, car, à l’inverse de l’anglais, où l’on peut dire que l’on est un good kisser, en France, nous avons été dépossédés d’un mot qui pourrait nous permettre de le dire. Aujourd’hui, « baiseur » ne désigne plus celui qui embrasse bien. Là où, à l’origine, le verbe baiser signifiait « mettre sa bouche sur le visage, les lèvres ou une partie du corps d’une personne », ce mot a été détourné et restreint à un usage exclusivement sexuel.
À l’origine, le verbe baiser signifiait embrasser. Mais au fil des siècles, il a progressivement évolué pour désigner un acte sexuel, ce qui a instauré une sorte de tabou linguistique autour de son usage. Cette dénaturation linguistique peut être interprétée comme un appauvrissement du vocabulaire de l’intimité en français, une perte d’une nuance précieuse qui existait autrefois entre l’acte sexuel et l’acte d’embrasser. En anglais, l’expression good kisser préserve cette distinction, offrant ainsi un vocabulaire plus riche pour décrire les différentes facettes de l’intimité.
J’ai tendance à penser que des baisers mal exécutés sont les présages d’une partie de plaisir peu satisfaisante. À l’inverse, des baisers échangés avec fougue laissent entrevoir bien des plaisirs. Cette impression personnelle semble corroborée par certaines études. Une en particulier, menée par Gordon Gallup et ses collègues en 2007, a révélé que les individus évaluent souvent leur partenaire potentiel à travers la qualité de leurs baisers. Selon leurs travaux, un mauvais baiser peut suffire à réduire, voire à anéantir, l’attraction pour quelqu’un.
Les souvenirs de mes premiers baisers
Je me souviens encore du premier homme qui m’a embrassé. Je me rappelle la candeur de ces instants, semblable à celle d’une midinette de lycée qui tombe en pâmoison au contact des lèvres tant désirées. Les jambes qui tremblent, le cœur qui s’accélère, cette envie irrépressible d’être retenu par l’autre, par ses lèvres.
Mais surtout, je me rappelle la première fois qu’un homme m’a embrassé en dehors des sphères privées, hors des alcôves sécurisantes d’un appartement. C’était à Rennes, un matin de novembre 2013. J’avais alors 23 ans. Au coin des rues de l’Horloge et Ferdinand Buisson, il m’a embrassé le plus naturellement du monde, là, dans la rue, avant de partir au travail. Pour lui, ce baiser semblait anodin. Pour moi, il a illuminé toute ma matinée.
Ce baiser symbolisait plus qu’un moment d’affection. Il représentait le fait de m’assumer pleinement en tant qu’homosexuel, aux yeux de tous. Trois semaines plus tard, je quittais Rennes, comme cela avait été prévu. Mais avant mon départ, ce même garçon m’offrit un dernier baiser, presque comme un viatique. Par ce geste, il m’encourageait à ne jamais revenir en arrière, à m’assumer entièrement. Sois toi-même, n’aie pas peur de rencontrer du monde, d’assumer qui tu es.
Les baisers comme actes fondateurs
Mes premiers baisers sont des actes fondateurs. Ils ont joué un rôle crucial dans la construction de mon intimité, de mon identité et même de mon affirmation. Ils contiennent une force performative, presque déclarative : ils ont validé mon droit d’être pleinement moi-même. Ces baisers étaient un défi, une lutte contre un passé où je ne m’assumais pas. Ils m’ont mis sur orbite, m’ont donné la sensation que je pouvais faire face à ceux qui oseraient remettre en question mon droit d’embrasser qui je voulais.
Embrasser un homme dans l’espace public, à peine un mois après avoir pris la ferme décision de m’assumer pleinement, était un acte fort. C’était une réappropriation de mon corps et de mon droit à aimer. Ce geste simple, mais puissant, était une manière de dire à la société : « Je suis ici, et je n’ai rien à cacher. »
Dans le folklore adolescent, le baiser est souvent imaginé avant d’être expérimenté. Certains approchent leurs lèvres d’un miroir, ferment les yeux et tentent d’embrasser leur reflet. Pour d’autres, la main figure les lèvres d’un partenaire fictif. Je n’ai pas connu cet apprentissage. L’adolescence ne m’a pas permis d’envisager la potentialité même d’un baiser. Pourtant, lors de mes premiers baisers, il y avait immédiatement quelque chose d’instinctuel. Les lèvres savent. Elles ont leur propre langage, leur propre automatisme.
