De la semanticité des choses

En lisant des articles plutôt issus du champ des sciences humaines, de la littérature ou de l’art, je suis surpris par l’usage fréquent de néologismes dont la construction repose sur l’ajout du suffixe -ité à d’autres mots.
Chacun y va de la corporéité ou de la corporalité des choses ou des Hommes, de l’intersectionnalité des luttes, de l’interspatialité des milieux physiques liés entre eux malgré l’apparente distance qui les sépare. De la colonialité de sociétés après une longue histoire de rapports coloniaux. De la poéticité d’un texte (qui, à l’origine, ne répond pas au code de la poésie). De la numérialité d’un phénomène.

Ou encore, de la performativité d’un genre, qui n’est pas juste biologique, mais tient aussi du rôle social. Théorisé par Judith Butler, le concept de performativité désigne le rôle du langage et des actions dans la construction des identités sociales et genrées. Par exemple, le fameux « c’est un garçon » crié par le gynécologue à l’extraction d’un bébé attribue de fait un genre social au nouveau-né.

On parle aussi de temporalité (théorisée par Ricœur), une notion qui renvoie à la manière dont le temps est vécu, perçu ou représenté, plutôt qu’à une simple mesure objective.
Et que dire de l’altérité (conceptualisée par Levinas), qui ouvre une réflexion sur la relation à l’autre, en tant qu’expérience fondamentale de la différence ?
Enfin, la viralité d’un phénomène, apte à se répandre dans la société et les internets, fait également partie de ces termes nouveaux

Parlons donc de cette nouvelle construction langagière ou, plutôt, de la recrudescence de cette forme linguistique ces dernières années.
J’avoue être parfois excédé en lisant un nouveau néologisme formé de la sorte. Ça ajoute immédiatement un caractère un peu pompeux aux textes, même si, je l’admets, j’en utilise parfois moi-même. Peut-être cela confère-t-il un peu de « pomposité » à un texte, mais aussi, il faut bien le reconnaître, un peu de « sériosité » ou même de « poéticité« .

Pour autant, ce phénomène n’est pas récent. La langue française regorge de mots construits sur ce schéma, et nous les utilisons quotidiennement sans y prêter attention.

Le suffixe -ité est issu du latin -itas. Il forme des noms abstraits exprimant une qualité, un état ou une essence. Dans l’usage normatif, ce suffixe s’associe à des adjectifs ou à des noms pour créer des abstractions.
Par exemple :

Beauté vient du latin bellitas (qualité de ce qui est beau).

Humanité vient de humanitas (qualité d’être humain, de ce qui est humain).

Clarté est issue de claritas (qualité de ce qui est clair).

Qualité issus de qualitas, mot formé à partir de l’adjectif qualis (« tel », « quel », « tel quel »). Étymologiquement, la « qualité » est l’état de ce qui est « comme ça ». C’est la manière d’être non mesurable d’une chose, qui lui donne une valeur plus ou moins grande (ou une valeur morale).

(Bon, vous voyez le genre.)

L’originalité de ces nouveaux néologismes en -ité, c’est qu’ils ne proviennent pas de termes latins ou de formes préexistantes en français courant. Ils reposent sur une application décalée du suffixe, avec une volonté de jouer avec les mots. Prenons l’exemple de la viralité : il s’agit de la qualité de ce qui se répand dans la société, la culture pop ou les internets comme un virus. Ce terme émerge dans un contexte marqué à la fois par les virus informatiques et les pandémies biologiques, comme celle du COVID-19.

Dans le champ des sciences sociales, ce mécanisme a toujours existé, répondant à une volonté de nommer des concepts complexes issus de la philosophie, de la sociologie ou de la psychologie. Ce processus a permis de définir des qualités ou des états fondamentaux.

Par exemple, le mot liberté provient du latin liber (l’homme libre) et, dès le XIIIᵉ siècle, donne libertas (la qualité de l’homme libre). Ce mot permet de donner une défini à un concept clé, autour duquel s’articulent les droits et devoirs de l’homme libre.

De même, humanitas a donné humanité, désignant à la fois la qualité d’être humain et un idéal moral.

Au XXᵉ siècle, avec l’essor des sciences humaines, cette construction langagière a pris un nouvel essor. Des penseurs comme Michel Foucault ont utilisé ce mécanisme pour créer des termes qui saisissent des réalités abstraites.

En faisant appel au concept de corporéité il s’agit ici de dépasser la simple matérialité du corps pour réfléchir au corps en tant que lieu d’expérience et non plus qu’en tant que simple enveloppe corporelle. Le terme désigne notre rapport à l’autre, notre corps social, notre image et ce que nous représentons. Cette notion interroge ce que signifie être un corps, au-delà de l’idée de simplement posséder un corps. Ce terme vise à dépasser les oppositions traditionnelles faites entre corps/esprit et pose la question « qu’est-ce qu’être un corps ? (attendu qu’on n’en possède pas juste un).

D’autres concepts, comme l’altérité, questionnent la manière dont nous nous définissons par rapport à l’autre : qu’est-ce qu’être soi ? Qu’est-ce qui nous distingue des autres ? Qu’est-ce qui nous défini en tant qu’individu ?

La figurativité d’une œuvre s’interroge sur sa capacité à évoquer des choses au-delà des simples choses qu’elle représente visuellement. En ce sens, une œuvre abstraite dispose de sa propre figurativité dans le sens où elle évoque ou suscite des choses en dehors de ce qui est dépeint.

Les néologismes modernes témoignent d’une tendance à réinvestir ce procédé en le réemployant sur des concepts contemporains de nature complexe et qui appellent à une analyse. Ces néologismes montrent une tentative de précision sémantique : ils permettent de nommer des réalités qui échappent au langage courant. Ces mots viennent combler un vide lexical et rendre visible ce qui jusqu’alors était indicible.

Cependant, cette évolution du langage a aussi des inconvénients. En multipliant ces termes, les sciences humaines créent un vocabulaire qui peut paraître hermétique, voire élitiste. Cela complique la vulgarisation des idées, rendant certains concepts abstraits inaccessibles au grand public. En utilisant cette construction du langage, les sciences humaines créent des vocabulaires spécifiques pour chaque nuance théorique qui sont rapidement perçus comme trop abstraits à mesure que l’on s’éloigne du sérail universitaire ou des sciences humaines alors que ces milieux devraient s’attacher à rendre plus compréhensibles des concepts abstraits.

(croyez moi, j’ai abandonné la tâche qui consistait à défini la figuralité et de la figurativité d’une œuvre.)

Cela dit, certains termes franchissent la frontière académique. Des mots comme intersectionnalité ou colonialité sont désormais employés dans des discours militants ou médiatiques, même si cela peut parfois entraîner des usages erronés ou galvaudés et détachés de leur contexte initial.

En tout cas, ces termes montrent à quel point la langue française est vivante. Par ce mécanisme vieux comme la langue, un simple suffixe met habilement en lumière de nouveaux concepts et de nouvelles dynamiques de réflexion. C’est par ce processus que de nouveaux mots et concepts, initialement théorisés dans un cercle académique ou intellectuel, ont accédé au langage commun et sont devenus des éléments indispensables et indissociables de notre quotidien : égalité, fraternité, liberté, ou encore laïcité, apparue pour sa part en 1871.

Bon, tout ça me fait penser à l’article que j’ai prévu depuis longtemps sur la matérialité dans l’art à travers le travail de deux artistes. Reste à l’écrire…

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