L’âge de la fameuse crise de la cinquantaine est un peu déplacé.
Il y a encore quelques décennies, tu commençais ta carrière jeune. La chape de plomb des responsabilités que te collait sur le dos la société et la structure familiale te conduisait logiquement à vouloir renverser la table et te questionner sur tes aspirations et tes envies. Si tu étais une femme, il y avait de fortes chances qu’elle s’enkyste sans véritablement s’exprimer pleinement et tu finissais aigrie, percluse de névroses et de rhumatismes.
Si tu étais un homme, il y avait de fortes chances que tu prennes une maîtresse (accessoirement : la secrétaire) et augmentes ta consommation mensuelle de tabac. L’amertume de tes constats te consumait sans doute tout autant que le tabac te détruisait la santé. Tu continuais à te tuer à la tâche.
Bien avant cela, quand l’espérance de vie moyenne était de 40 ans, il était fort probable que la seule crise existentielle qui te soit permise soit celle de ton adolescence.
Ben oui, logique : quand tu as atteint près de la moitié de ta vie à seulement 15 ans, pas le temps de niaiser pour ta « mid life crisis ». Elle était probablement tuée dans l’œuf quand le père annonçait le mariage de sa fille pour des raisons qui n’avaient rien à voir avec l’amour mais tout à trouver dans le bureau d’un notaire ou dans les alcôves d’un château. Cunégonde enfonçait alors son visage dans l’un des nombreux oreillers posés sur son lit à baldaquin et maudissait son père pour le manque de considération qu’il avait pour ses désirs et, accessoirement, pour son enfance.
Les mêmes causes entraînant les mêmes effets : quand tu t’appelais Marcel et que tu avais commencé à travailler à la mine de charbon dès tes 12 ans, la crise d’adolescence se voulait express. Pas le temps, Marcel !!! Pauvre Marcel, mort d’un cancer du poumon à 40 ans. Comme par hasard, il y avait tout de même pas mal de travailleurs du bassin minier qui ne soufflaient jamais leur quarantième bougie.
Aujourd’hui, la vie n’a que l’embarras du choix pour nous susciter des crises existentielles.
La traditionnelle crise d’adolescence prend sans doute plus ses aises qu’avant et s’étend jusqu’à la vingtaine pour beaucoup de nos contemporains.
Au sortir de celle-ci, les jeunes versent dans la crise du quart de siècle.
Ils ont l’impression de ne pas être « suffisamment bons » parce qu’ils ne trouvent pas un emploi à la hauteur de leurs exigences académiques ou professionnelles. « Nous recherchons un jeune ingénieur dynamique… avec 10 ans d’expérience. »
Ils sont incertains concernant leur futur proche et connaissent frustration et déception par rapport aux relations, au monde du travail.
« Non mais Églantine, à ton âge j’avais déjà un enfant, j’étais mariée et je travaillais déjà chez Picard. »
Dix ans de répit te sont accordés mais attention, faut pas se relâcher :
la pression de la société nous pousse à nous questionner sur nos choix aux alentours de la quarantaine.
Forty is the new fifty.
La carrière professionnelle qui use prématurément (burnout, perte de sens), le désenchantement vis-à-vis de la société de consommation, l’idéologie du « développement personnel » qui propose des reconversions, et la difficulté d’ancrer ses choix de vie dans un horizon stable font le lit de cette crise.
Le cadre de la finance qui a payé son poste au prix fort d’un burnout carabiné se reconvertit en ébéniste. Natacha, la jeune cadre dynamique « un peu fofolle et attachiante», rêve de plus de sens et se lance dans le développement personnel sauce thérapie aux prétextes douteux : « Avec moi, retrouvez la confiance grâce aux lavages du côlon au lait d’ânesse du Périgord. » Ta gu*ule, Natacha.
L’innovation est là : la cinquantaine est peut-être plus clémente qu’il y a quelques années.
On y arrive déjà transformé par les remises en question antérieures.
Mais attention, la crise de la soixantaine pointe rapidement son nez et te rappelle que « quand il n’y en a plus, il y en a encore ». « Il y a un peu plus, je vous les mets quand même ? » Ben oui, connasse : ai-je vraiment le choix ?
Avec, d’une part, l’entrée de plus en plus tardive des jeunes sur le marché du travail et, d’autre part, l’allongement de l’espérance de vie, les couples passent leur contrôle technique. Alors qu’elle correspond chez les femmes à une période délicate, souvent concomitante à la ménopause, cette phase se manifeste chez les hommes par un regain d’énergie, l’envie de ne pas sombrer, de se découvrir une deuxième jeunesse. En gros, Gustave, du haut de ses 62 ans, se sent pousser des ailes et s’en va à Punta Cana avec sa jeune secrétaire (sans rancune les secrétaires mais vous avez quand même une forte propension à f*utre la merde dans l’imaginaire collectif. Sorry…but not sorry). Du côté de Ghislaine, le constat est assez froid et implacable : avec encore 25 ans en moyenne à vivre sur terre, je ne vais quand même pas me faire chi*r avec Bébère. Les enfants sont partis, la maison est devenue bien trop grande pour nous deux. » Puis de toutes façons, j’en ai marre. Le bruit de sa bouche mastiquant mollement sa tartine détrempée m’insupporte chaque matin. Mais bon sang !! Il n’est pas assez grand pour manger proprement et enlever le mélange de café au lait et de miettes de pain qui sèche à la commissure de ses lèvres. Et voilà, il reprend du beurre… On lui a pourtant dit de faire attention à son cholestérol et à ses triglys. Puis je dois encore lui rappeler de prendre ses statines. Je les lui ai pourtant mises à côté de sa tasse comme chaque matin. Je ne suis pas sa mère, enfin !!!
J’ai besoin d’un homme qui me domine mais qui prenne soin de moi, me comprenne. De toutes façons, j’ai jamais eu d’orgasme. Allez, ciao. » Bein qu’est ce qu’il y a Gigi? Je te sent « habitée », on ne t’a jamais connu comme ça. On en à gros sur la patate ?
On parle même maintenant de « crise du grand âge » (80 ans et plus), face à la dépendance et à la solitude.
Certains, comme moi, semblent englués dans les crises existentielles. On fait « des crises existentielles intercalaires ». Ce sont des crises de décharge qui atténuent en amont l’impact de celles qui jalonnent traditionnellement la vie des Occidentaux lambda. L’avantage est notoire : les crises sont échelonnées tout au long de la vie, évitant les notes trop salées payables en une fois. « -Ce sera par chèque ou virement automatiquanh ? – En pièces »
L’inconvénient : vivre quasiment en perpétuelle remise en question.
Relativisons un peu : la crise n’est plus un passage unique mais un continuum, presque une condition permanente de l’existence moderne.
Ce que l’on appelle « crise » n’est pas une fatalité biologique (il n’y a pas une horloge perpétuelle au-dessus de nos têtes qui sonne l’heure de nos crises). C’est avant tout une construction sociale et culturelle, étroitement liée à l’espérance de vie, aux normes de genre et aux modèles économiques et familiaux.
Toute la sagesse à acquérir est de réfréner notre tendance à comparer régulièrement nos vies à un schéma linéaire commun auquel nous devrions tous nous calquer alors qu’il est totalement illusoire.
Je suis assez disert pour un cordonnier mal chaussé dont les pensées le maintiennent réveillé à cette heure du jour.
* L’image qui illustre cette article provient RÉELLEMENT du site d’une coach canadienne.
