Lettre à la Mèr(e) – Coming out

Je recherchais un mail et le hasard a voulu que je tombe sur la lettre que j’avais adressée à ma mère comme une mise au point, après qu’on m’a outé auprès d’elle.

C’était en 2016. Au cours de mes vacances en Martinique (les dernières), quelqu’un m’avait outé. Ma mère avait attendu mon retour, après un repas familial, pour conduire mon procès. S’en étaient suivies des vacances électriques, tendues. À la fin de celles-ci, je m’étais promis de ne pas revenir en Martinique (je suis sans doute moins radical aujourd’hui). Après deux mois de communication interrompue avec ma mère, j’avais pris l’initiative de renouer le contact à travers cette lettre.

Lettre à la mère

Il semblerait que je te doive des explications, que je m’explique sur ma vie. Si j’avais eu la possibilité, même infime, de ne pas être comme je suis, je me serais jeté dessus. L’esprit qui choisirait les conflits, les insultes, les déchirements familiaux, alors qu’il dispose s’il le veut du calme, de la sérénité, d’une vie paisible et « normale » serait un fou. Je ne t’oblige pas à m’accepter, ni à accepter les choses dans leur intégralité, mais je voudrais simplement que tu comprennes.

On ne devient pas homosexuel. Ou plutôt si ! on le devient, du moins on assume, on accepte avec le temps.

Après tout le temps passé à maudire ce que l’on a toujours été, toujours pressenti. Si vous saviez le nombre de fois où vous avez failli me perdre. Si vous saviez combien j’ai voulu mourir dès ma prime jeunesse.

Puis avec le temps, j’ai découvert d’autres avis que les vôtres. Des gens qui n’étaient pas comme moi, mais qui ne voyaient pas ma différence comme une tare, une maladie, une honte, mais seulement un trait de caractère à prendre tel qu’il est. Des gens prêts à accepter (peut-être même à aimer) dans toute ma complexité, à m’accueillir avec toute leur complexité. Il est réconfortant de se trouver entouré de personnes heureuses de me savoir heureux, en tout cas plus en paix avec moi-même qu’avant. Des amis, des confidents qui savent à quel point il est bon de rentrer et d’avoir quelqu’un avec qui partager, peu importe son sexe, qui savent à quel point j’attendais ces instants, à quel point j’en suis changé.

Il est dommage que sa propre famille ne puisse faire le même constat, n’ait jamais su déceler combien je pouvais être malheureux avant, avant que je ne me décide à vivre ma vie.


À partir du moment où les choses sont ce qu’elles sont, et que je n’ai pas le choix, j’assume ma vie et ses conséquences, mais refuse de vivre dans la frustration, dans la honte.

La vie est bien assez éprouvante par elle-même.

Je reste celui que j’ai toujours été, un homme attaché à faire de son mieux pour aider, ayant à cœur d’avancer dans un chemin le plus droit possible, de telle sorte que l’on ne puisse rien me reprocher de répréhensible, que je ne puisse rien me reprocher à moi-même. Et oui, je fais mon « petit bonhomme de chemin ».
J’ai besoin de ton aide, encore plus que n’importe quel fils.
Contrairement à ce que tu sembles penser, je reste quelqu’un ayant la tête sur les épaules, et de très réfléchi, stressé à l’idée de courir des risques inconsidérés, qui pourraient me mettre en danger, nuire à ma santé.


Je suis un homme, un futur docteur, martiniquais, français, maladroit, studieux, fan de course à pied, gentil autant que je puisse l’être, photographe amateur, taquin, chiant, un ami, un frère, un cousin, un fils, ton fils. En somme, une multitude de choses autres que cette seule caractéristique que tu dénigres et ne conçois pas et à laquelle tu me réduis.


L’arbre ne peut dénigrer les racines, le contraire fût-il possible ? Je t’aime et déplore une situation toujours conflictuelle, les choses pourraient être moi beaucoup plus simples. Je t’aime même si je me suis toujours heurté à ta dureté, à ton intransigeance, à tes hautes exigences.

Même si j’avance en étant toujours accompagné de ce sentiment selon lequel, quels que soient mes efforts, à tes yeux, je n’atteindrai jamais ton envergure.

C’est étrange de retomber sur cette lettre.
Je pensais l’avoir perdu.
Je vois que mon lyrisme et mon pathos ne se sont pas arrangés avec le temps. Juste peut être pris en structure.
A posteriori, Je n’en retrancherai pour autant, aucune phrase. Ma ligne de conduite reste la même.


La seule phrase qui me pose encore question est celle ci: « Si j’avais eu la possibilité, même infime, de ne pas être comme je suis, je me serais jeté dessus. »
Dans une démarche metacognitive et d’analyse de soi, je peux encore me poser cette question :
Aujourd’hui, si tu avais la possibilité de ne pas être p*dé, te serais tu jeté dessus?

En dépit de toute les difficultés que celà représente, je ne pense pas. J’ai acquis la certitude que mon orientation sexuelle me rajoute un supplément d’âme, une complexité dont je n’ai pas à rougir et à laquelle je n’aurai pas eu accès si j’étais tout simplement hétéro.

Je suis décidément trop débordé par la question de mes relations à la famille en ce moment. Bientôt la lettre au frère ?

5 Comments

  1. On le pense tous je pense pendant très longtemps : si on nous donnait le choix, on sera hétéro évidemment !! Et en effet, au bout d’un moment, ça s’efface et ça se retourne même. :)))

  2. Très touchant et très juste ! La rencontre avec un semblable qui accueille la différence constitue le levier crucial pour sortir de cette impasse morbide.

  3. Etre hétéro n’est pas un bonheur sans tâche, loin s’en faut ! Juste une norme, et quiconque cherche qui il est, doit se séparer de la norme. Quitte à décevoir les siens. Aujourd’hui, tu es de ma famille, bien plus que n’importe quel être partageant mon ADN. C’est notre nouvelle norme 🙂

  4. J’ai voudrais savoir si elle avait répondu. Quelle réaction avait provoqué cette lettre ?
    D’une outre côté. Je me pose la question si les hétéros et le homos on existe vraiment ou on est que les catégories nés à partir de la société. Je pense que on est tous sexuelles livres et changeantes mais la catégorisation n’est pas naturel.

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