Mon père est mort il y a un peu plus de 10 ans.
Le 30 octobre, journée mondiale de l’accident vasculaire cérébral et date d’anniversaire de mon frère, il faisait un AVC.
On lui découvrait alors une ironie et un humour noir qu’on ne lui connaissait pas jusqu’alors.
Il a « fait un Accident vasculaire cérébral ». C’est une tournure de phrase qui m’a toujours fait bizarre. Accident a le sens d’« événement fortuit » ou d’« événement imprévu causant des dommages » ; incident, quant à lui, signifie « événement perturbateur » ou « petit événement inopiné qui peut parfois entraîner de graves conséquences ».
On ferait un AVC comme on fait un accident de voiture, alors que l’accident sous-entend à mon sens une part plus active de la victime. L’incident a cela d’inopiné, de brutal, qui sied peut-être mieux à l’AVC mais en dissimule peut-être la gravité. Un incident est trop souvent anecdotique.
Mon père s’est réveillé. Sans doute a-t-il voulu se préparer son café. Puis plus rien. Un temps que l’on ne peut mesurer s’est écroulé. Ma mère, constatant que la voiture de mon père était toujours stationnée à une heure indue de la matinée, l’avait retrouvé face contre terre dans la cuisine.
De mon père, je garde ce caractère joyeux, équanime, une certaine douceur qui tranchait volontiers avec son physique brut. Il semblait capable d’être à l’aise peu importe où il arrivait, avec sa bonhommie, sa jovialité. Son nom, notre nom, en carte de visite, inspirait instantanément la bienveillance et la sympathie : « Monsieur Désir, que désirez-vous ? »
C’était un travailleur invétéré, un artisan dévoué à la tâche. Je me rappelle quelques balades en voiture où il nous disait, non sans fierté, qu’il avait participé à l’édification de tel ou tel bâtiment. Dévoué à ses clients, il l’était aussi à sa famille, à sa mère, à ses frères et sœurs.
À la fin de sa vie, il aurait pu réclamer en hommage un bout du toit qui couvre beaucoup de têtes.
De mon père, je retiens l’amour.
Ma mère a toujours voulu savoir pourquoi je semblais aimer mon père plus qu’elle. Elle, qui est présente et se décarcasse pour ses enfants.
Je ne peux pas douter de l’amour de mes parents. Mais il y a de ceux qui aiment, mais qui aiment mal ou pas à la convenance de l’adulte que nous sommes devenus.
Je n’ai jamais douté de l’amour de mon père et de sa fierté de nous avoir, mon frère et moi. J’ai de nombreuses fois vu la fierté dans ses yeux quand il parlait de nous.
Alors non, il n’a pas été très présent, il ne nous a pas apporté le confort matériel qu’il aurait voulu nous donner, mais les moments partagés, ce qu’il nous a transmis sont constitutifs des personnes que nous sommes devenus, mon frère et moi : son amour nous a déjà marqués au fer rouge ; il nous a faits, il continue de vivre en nous.
En réalité, mon père n’est pas mort.
Il a chuté la semaine dernière. Plus de peur que de mal. Mais cet événement réactive une peur.
Je ne m’explique pas vraiment pourquoi j’ai rapidement commencé à écrire cette forme d’oraison funèbre après son AVC que je complète aujourd’hui. Sans doute était-ce un réflexe pour donner un peu d’ordre à ce chaos soudain. Rédiger ces lignes m’a permis de fixer symboliquement l’image de mon père telle que je la connaissais, de commencer à accepter la distance imposée par la maladie et le temps, et de continuer à l’aimer malgré tout.
Je vis à 8000 kilomètres de mes parents. Une distance qui n’est pas seulement géographique, mais existentielle. Entre eux et moi, il y a ces milliers de kilomètres, mais aussi trente-neuf ans d’écart, un âge qui, longtemps, m’a semblé n’être qu’un simple chiffre et qui, aujourd’hui, pèse comme une fatalité.
La distance spatio-temporelle instaure la crainte :
Le temps qui vous fait penser que vous n’avez pas l’âge de perdre vos parent.
Le coup de fil vous annonçant le pire sans que vous n’ayez rien pu faire.
Ce fameux jour d’octobre a cristallisé non pas une disparition, mais une peur.
Tout commence donc par une formule : « faire un AVC ». Le langage médical catégorise, il atténue, il rend gérable ce qui bouleverse. Mais ce qu’il nomme mal, nous le ressentons de plein fouet. Mon père n’a pas « fait » un AVC ; c’est l’AVC qui a fait de lui une ombre, une image dans laquelle j’ai du mal à le reconnaître.
Depuis, c’est comme si je détournais le regard. Comme si je limitais les contacts pour ne pas être confronté à cette absence dans la présence. Il y a une culpabilité sourde dans ce mouvement : aimer sans regarder, protéger sans se montrer. Garder en mémoire le père qu’on a aimé, tenir à distance ce père qui n’est plus celui qu’on a connu.
C’est ce que les psychologues appellent un deuil blanc : la personne est là, mais son identité s’efface. L’AVC laisse souvent la vie, mais transforme le visage, la voix, la mémoire. Mon père a survécu, mais il est devenu comme un autre.
Je n’entends plus la voix de mon père.
J’en perçois les échos comme dans les films à la con où le monstre ou le tueur est derrière toi. Son râle guttural te pétrifie sur place et déjà son haleine chaude vient de refroidir contre ta nuque. Tu connais sa présence. Mais tu choisis un instant encore de l’ignorer.
Gamin, j’étais très émotif, à pigner pour un oui ou pour un non. Avec le temps, les vannes se sont taries.
Je m’imagine un destin à la sauce « Étranger d’Albert Camus », un brin un peu moins existentialiste. Comme Meursault, je m’imagine au bord de la tombe, sec, absent, étranger à mes propres émotions. Pourquoi n’a-t-il pas pleuré à la mort de son père ? Se demande-t-on. Pourquoi s’en être tant éloigné ?
La réponse n’est pas simple. Peut-être parce que le deuil a commencé trop tôt. Parce que j’ai commencé à le perdre bien avant de l’avoir réellement perdu. Je protège ce qu’il reste en n’allant pas trop voir. J’économise ma douleur en me tenant à distance.
Ce faisant, j’ai conscience de faire peser une charge sur le reste de ma famille, ceux qui sont là, au quotidien, qui prennent soin de mon père. C’est une dette silencieuse : eux portent ce que je n’assume pas. Je m’en rends compte, mais je n’ai pas la force de l’affronter.
Au fond, je ne suis même pas certain de savoir prendre soin de moi-même. Alors, comment pourrais-je prétendre prendre soin d’un autre, même de mon propre père ? Il y a là un paradoxe cruel : aimer sans savoir soigner, être fils sans savoir être soutien.
Je redoute le temps des reproches. Ceux des autres, peut-être. Mais surtout les miens. Car je sais qu’un jour je me demanderai : pourquoi ne suis-je pas resté davantage ? Pourquoi n’ai-je pas pris ma place auprès de lui ?
