Il y a plus de six mois, j’ai pris une décision radicale : intégrer la réserve de la gendarmerie. Radicale, parce que ce monde est relativement éloigné de celui dans lequel j’évolue. Radicale, parce que je n’ai jamais exprimé d’attirance pour l’univers militaire… bien au contraire. J’ai toujours associé la figure du militaire à celle d’un être autoritaire, sans affect, aussi bien dans sa vie professionnelle que personnelle.
Le monde militaire m’évoquait une fabrique d’hommes-machines, moulés dans la même discipline, taillés pour l’endurance, inflexibles, corvéables à merci. Des bêtes de travail, programmées pour obéir, sans marge, sans fantaisie.
Mon frère est militaire. Très tôt, il a montré son attrait pour ce domaine. Je ne l’ai jamais vraiment compris.
Et puis, il y a six mois, dans le plus grand des secrets, j’ai envoyé mon dossier de candidature à la réserve. Un geste impulsif, peut-être, mais mû par un désir profond : celui d’évoluer dans un domaine qui n’est pas le mien. Comprendre. Expérimenter. Tester mes limites. Éprouver mon rapport à l’autorité.
Je revendique volontiers ce « caractère de merde », cette attitude d’animal sauvage, d’électron libre que l’on m’attribue souvent et qui cadre assez mal avec l’esprit militaire. Peut-être l’idée était-elle justement d’apprendre à agir sans réfléchir aux ordres reçus, me confronter à la rigueur, m’imposer un cadre. Car, en dépit de tout ce que j’ai pu penser du monde militaire, je reconnais à cette formation la capacité de structurer une vie : professionnelle, affective, personnelle.
J’avais besoin de me prouver que je pouvais encore réussir. J’avais besoin de me prouver des choses. J’aime expérimenter — et ma personnalité « couteau suisse » rend la vie plus agréable, moins monotone. Mes expériences peuvent être perçues comme une forme d’instabilité, mais il y a quelque chose de divertissant, de jouissif. J’ai parfois peur qu’on me prenne pour un mythomane quand je raconte ce que j’ai vécu, mais dans le fond, j’apprécie cette diversité. Et si l’on regarde bien, on verrait les fils conducteurs qui tissent tout cela.
Je viens tout juste d’achever ma préparation militaire en Mayenne : deux semaines denses, brutes, radicales.
Les journées commençaient à 6 h du matin, pour se terminer à 22 h 30, parfois plus tard.
La pression du commandement, le stress, le manque de sommeil, l’urgence d’apprendre un volume considérable de notions en un temps réduit ont donné naissance à une première semaine explosive, tendue, au cours de laquelle on a voulu nous pousser dans nos retranchements.
Il y a eu des larmes. De la colère. Et souvent, l’envie d’abandonner. Mais ce n’est pas vraiment dans mes habitudes.
Puis la seconde semaine. L’adaptation.
L’étau se desserre. Le plaisir émerge. On commence à savourer l’intensité des choses, non plus à la subir. Une cohésion de groupe se crée, naturellement. On apprend à se connaître, à se soutenir, à prendre soin les uns des autres. Ce n’est plus seulement un peloton mais une espèce d’organisme, qui tente de marcher au pas cadencé.
Je me suis surpris à aimer cela.
Pas par soumission.
Mais parce qu’il y avait là une autre forme de liberté : celle d’appartenir provisoirement à quelque chose de plus vaste que soi.
Dans ma démarche, il y a — je le croyais — une quête d’engagement symbolique.
Mes études de médecine répondaient déjà à cette volonté de « servir » ou de « protéger ».
Un engagement tourné vers l’autre, une logique de soin, de sacrifice consenti.
Mon choix d’entrer dans la réserve de la gendarmerie semblait s’inscrire dans cette continuité.
Bien que non apparente de prime abord, il y avait une logique en filigrane : servir, encore. Protéger. Agir.
Mais cette logique se fissure.
STOP.
Introduisons une faille dans le discours.
Parce que je ne sais pas réellement pourquoi je me suis investi dans cela.
Les arguments classiques que je brandissais — le dépassement de soi, l’exploration d’un nouveau cadre, l’expérimentation de la rigueur ou de la verticalité — me semblent aujourd’hui creus.
Je dois cesser de plaquer une grille d’interprétation rationnelle sur une expérience qui me résiste.
Je dois admettre que ma décision n’a pas entièrement obéi à une logique.
Il y a eu peut-être quelque chose d’irrationnel, d’archaïque, un appel.
Un appel à autre chose, une forme de mystique personnelle.
Un appel à disparaître dans un cadre qui impose, structure.
Et pourtant, je ne suis pas étranger aux cadres.
Je suis déjà inscrit dans un monde saturé de règles : la médecine.
Un monde où la hiérarchie, les protocoles, les urgences, la douleur, l’inconnu, le poids de la responsabilité, sont quotidiens.
Un monde exigeant, mais paradoxalement flou.
Le cadre médical : rigueur sans ancrage
Car aussi rigide qu’il puisse paraître, le monde médical est souvent vécu comme injustement poreux.
Il impose des contraintes — horaires, pression décisionnelle, fatigue chronique, exposition constante à la souffrance — sans contrepartie structurante sur le plan identitaire.
Le cadre médical, en cela, échoue parfois à structurer l’individu.
Il exige, mais ne soutient pas.
Il demande, mais n’encadre pas symboliquement.
Ce manque de structure signifiante m’a peut-être, en silence, poussé vers une autre institution : la gendarmerie.
Ce que le médical n’offrait plus — ou plus suffisamment —, le militaire semblait pouvoir me l’apporter : une structure claire, une ascèse partagée, une ritualité collective.
Une forme de verticalité qui ne s’excuse pas d’exister, et où l’on sait où se situer.
Une structure où les gestes ont un sens, où les rôles sont distribués, assumés.
La gendarmerie, à ce titre, est un symbole fort.
Née de la maréchaussée royale, elle incarne une institution de l’ordre, fondée sur l’obéissance, le service, le devoir — et elle a su conserver cette doctrine malgré les siècles.
Pourquoi chercher un cadre plus dur alors que je vis déjà sous contrainte ?
Pourquoi cette fascination pour une discipline plus étroite ?
Pourquoi ce besoin de rigueur, quand tout en moi tend à la liberté, à la contestation, à l’autonomie?
La philosophe Cynthia Fleury propose une lecture puissante de ce besoin de cadre :
La discipline peut être la condition de la liberté, à condition qu’elle soit intériorisée, assumée, et non subie. »
Dans ce passage, Fleury évoque ce que Michel Foucault nommait déjà l’ascèse volontaire : une manière de se construire soi-même à travers la contrainte, de forger une éthique personnelle par la discipline choisie.
Face à la société liquide : trouver un socle
Le monde contemporain nous a privés de contraintes stables.
Le sociologue Zygmunt Bauman décrit une société où tout est provisoire, fluide, sans ancrage.
Dans cette société, l’individu est libre — mais aussi perdu.
C’est ce que je vis, peut-être, dans la médecine contemporaine.
Et c’est ce que j’ai fui, un instant, en Mayenne.
Là où d’autres partent en pèlerinage sur les chemins de Saint-Jacques de Compostelle, entreprennent une retraite spirituelle, ou se plongent dans la méditation, j’ai choisi le stage de préparation militaire.
Deux semaines d’ascèse, de réveils à 06:00, d’obéissance stricte.
Deux semaines de discipline non négociable, mais paradoxalement libératrice.
Remettre les pendules à l’heure
Grand insomniaque devant l’éternel, j’ai vu dans cette formation militaire une occasion inédite de réinitialiser mon horloge biologique. Se lever à 6h. S’endormir à heure fixe. Chaque jour, la même mécanique. Ces horaires fixes ont agi comme des régulateurs externes du sommeil, conformément à ce que recommandent les spécialistes des troubles chronobiologiques. J’ai scrupuleusement respecté mon protocole thérapeutique. Et pour la première fois depuis longtemps, j’ai retrouvé une sensation oubliée : celle d’avoir envie de dormir, de m’abandonner au sommeil sans résistance.
Être de la fanfare de la gendarmerie
Ce n’est un secret pour personne : je suis de la fanfare. Un inverti. Bref, je suis gay.
Accepter et vivre mon homosexualité a été un long processus, au terme duquel je me suis promis de ne plus jamais faire marche arrière : parler librement de mon orientation, refuser d’invisibiliser un compagnon potentiel, oser dire il, lui plutôt que elle, cesser d’éluder les questions du type : « Tu es marié ? », « Tu as fait quoi de ton week-end ? », ou encore ne plus être mal à l’aise quand un collègue me demande quel est mon style de femme.
J’ai la chance d’avoir toujours évolué dans des milieux où l’homosexualité est acceptée — du moins depuis mon arrivée en métropole.
L’armée et la gendarmerie me semblaient relever d’une tout autre réalité.
L’autorité, le virilisme ambiant et un cadre fortement hétéronormé représentaient a priori un environnement peu propice à vivre et à exprimer librement son homosexualité.
Après un temps d’observation, j’ai rapidement compris que mon orientation sexuelle n’était ni une question ni un problème dans cette dynamique de groupe.
Les confidences ont été accueillies sans heurts. Parfois avec curiosité, humour. Le plus souvent avec ce silence rassurant, celui qui dit : « on s’en fout, t’es l’un des nôtres ».
Bien sûr, il y a eu des maladresses. Le monde militaire est l’empire des phrases lancées à la volée telles que « on n’est pas des pédés », « ce n’est pas un truc de pédé ». Mais dans ces moments-là, j’ai parlé. Parce qu’il faut faire pédagogie, encore. Et parce que certaines ignorances ne sont pas hostiles, seulement des automatismes un peu débile.
Je ne suis pas dupe. Ce climat relativement serein, je l’attribue aussi à la sociologie particulière de la réserve. Une surreprésentation de CSP+, de diplômés, d’étudiants — notamment en droit. Des parcours de vie plus diversifiés, des expositions plus larges à la pluralité des identités.
Dans la gendarmerie d’active, les choses sont sans doute plus complexes. Le formatage militaire commence tôt. L’ouverture d’esprit n’est pas toujours naturelle. Les « écarts à la norme », moins bien tolérés. Mais ce que j’ai vu dans la réserve me laisse penser que les lignes bougent.
L’intervention du Référent Égalité-Diversité a fini de me convaincre que cette institution, que je pensais monolithique, est en mutation. Le simple fait qu’une telle intervention existe, qu’elle soit obligatoire et suivie d’effets disciplinaires en cas de manquement, montre un engagement réel.

Des outils sont là. Des relais existent. Et si cela n’efface pas tout, cela crée un cadre. Une protection. Une légitimité.
Je crois que j’aime bien emprunter des passerelles
Si je suis aujourd’hui étudiant en médecine, c’est grâce à une passerelle. Une procédure pensée pour celles et ceux qui, après un premier parcours, choisissent de se réinventer.
Devenir réserviste, c’est créer une autre passerelle. Celle qui relie le monde civil à l’univers militaire. Deux sphères que l’on oppose souvent – l’une régie par la liberté, l’autre par la hiérarchie ; l’une fluide, l’autre rigide – mais qui, en réalité, se nourrissent l’une de l’autre. Chacune a ses vertus, ses excès, ses angles morts. En tant que réserviste, on emmène avec nous un peu de notre humanité civile, de nos doutes, de notre souplesse, de nos regards extérieurs. Et on souscrit , on reçois en retour un cadre, une structure, une rigueur qui résonne parfois comme une forme de soin dans nos quotidien.
Nous, passerelliens et réservistes, incarnons des formes de porosité dans des mondes encore très corsetés. Nous faisons circuler des idées, des pratiques, des expériences. Nous apportons, sans arrogance, une respiration. Un surcroît d’humanité dans des institutions trop souvent crispées sur elles-mêmes.

Il faut faire acte de pédégogie oui ! Tu sauras y faire !!! Bravoooo pour ton engagement, c’est une chouette aventure et découverte de toute façon. 😉