Il n’y a pas de main qui m’attend.
Pas de regard suspendu à mes gestes.
Je suis là, bien là — mais personne ne m’attend nulle part.
Personne ne m’attend quand je rentre le soir.
Personne ne m’a jamais attendu.
J’ai des amis que j’aime, qui m’aiment sans doute. Mais de loin.
Et ça ne suffit pas à éteindre le sentiment de solitude intrinsèque, dévorant, qui m’habite.
J’ai une famille aussi, sur le papier. Mais le mot sonne creux.
On se parle peu, par habitude, comme on ferait tourner une machine sans plus se demander à quoi elle sert.
Les conversations tournent rapidement au fiel. J’ai appris à faire sans eux.
Je n’arrive pas à tomber amoureux. À créer des liens.
Il y a sans doute une quantité de choses que je dois régler avant de pouvoir simplement l’envisager.
Peut-être que je n’ai jamais su. Peut-être que je me suis fermé avant même d’apprendre.
Il y a parfois du désir, mais il passe comme un courant d’air.
Pas de chaleur durable. Pas d’enracinement.
Je ne pense pas réellement compter pour quelqu’un, dans un monde où tout le monde semble avoir quelqu’un sur qui s’appuyer.
Je pourrais disparaître doucement — le monde continuerait à tourner, indifférent.
Passer le deuil usuel : « cela aussi passera. »
Je suis encore étudiant.
Je m’accroche à un diplôme comme on s’accroche à une paroi sans savoir si elle mène quelque part.
Je ne suis pas sûr de réussir.
Et même si j’y arrive, je ne sais pas ce que ça prouverait. Je ne ressens pas de fierté. Pas de joie en regardant le chemin parcouru.
Seulement l’élan mécanique de continuer.
Sans la moindre sérénité de me dire que je suis à ma place, ou que je le serai un jour.
Le rythme est harassant. L’épuisement chronique.
Les stages où je suis un pion auquel on n’accorde ni confiance ni autonomie et qui ne donnent que plus d’écho aux questions mortifères qui me traversent déjà « à quoi tu sers ? Pourquoi tu es là ?
La peur d’échouer alors que tout repose sur la performance.
Ce que je vis n’est pas un manque de courage. Ce n’est pas un défaut de volonté.
C’est une usure structurelle.
Le système est une machine dure, déshumanisante et le fait même de survivre à ses exigences est déjà une forme de résistance.
Je ne pense pas être particulièrement faible. Je ne crois pas.
Je ne demande qu’à me jeter à corps perdu dans quelque chose qui a du sens,
quelque chose qui me remplirait.
Je regarde les autres vivre. Aimer.
Je les entends parler d’avenir, faire des projets.
Ce n’est pas tout rose, pour eux non plus.
Mais c’est le signe d’une vitalité, d’un mouvement, d’un cap.
Moi, je ne vois rien.
Juste un espace vague et cette impression que le monde avance sans moi, avec l’angoisse profonde que ce sera toujours le cas.
Il y a des jours où je me dis que peut-être, dans quelques années, ça ira mieux.
Mais il y en a d’autres où cet espoir s’évapore.
Le stress fait dérailler la machine que j’avais patiemment remise en route depuis quelques mois.
Dans ces moments-là, je deviens incendiaire.
Partisan de la politique de la terre brûlée.
Je coupe les peu de liens qui existent.
Je me ferme davantage.
Devenir un monstre, une machine inflexible, incorrigible.
Et pourtant.
J’écris ça.
Je le dis quelque part. Comme une méthode Coué à la con.
Une espèce de geste. Une trace.
Peut-être que c’est déjà un signe que quelque chose en moi ne veut pas céder.
Pas de nouveau.
Alors pourquoi ne pas se laisser couler ?
Tenir pour voir : parce que quelque chose d’imprévu peut surgir,
une rencontre, une parole, une faille dans le réel.
Tenir par le geste :
l’art, l’écriture, la photographie, l’encre, le sport,
le toucher d’un corps —
même sans désir, sans projet, sans feu.
Juste le geste.
Parfois, la main sauve ce que la pensée ne peut plus porter.
Le corps s’active de façon mécanique et fait taire les tournoiements de la tête.
Tenir pour ceux qu’on ne connaît pas encore :
les futurs amis, amants, patients.
Ceux à qui je dirai : « je suis encore là. Je t’attendais sans le savoir. »
Oui, la main est une relève salutaire quand la pensée déraille, s’affole, s’effondre…
Tes mots justes dans ce texte en temoignent et parlent à ceux qui ne les ont pas.