QUEER

Alléché par les premières images du film distillées au cours des derniers mois, et sans connaître ni le livre éponyme dont il est adapté, ni même son auteur, je suis allé voir Queer de Luca Guadagnino.
Il s’agit, a priori, de l’adaptation fidèle d’un roman de l’un des écrivains phares de la Beat Generation, William Burroughs.

On y découvre Daniel Craig à des années-lumière du rôle de James Bond qu’il a endossé de nombreuses années. De son ancien personnage, il conserve l’alcoolisme et le tabagisme légendaires, auxquels s’ajoutent l’héroïne et la cocaïne.


C’est donc un Daniel Craig au visage rougi et confit par l’alcool et les excès que l’on retrouve au Mexique, à la frontière avec les États-Unis. L’ambiance est moite, transpirante, à une époque où l’air conditionné n’a vraisemblablement pas encore été démocratisé.
Là, vivre, son homosexualité au grand jour est permise, même si William Lee (le nom du personnage joué par Craig) pense que cela relève davantage d’une « malédiction ». Il noie son ennui entre bars gays et conquêtes d’un soir, qu’il tente (maladroitement) d’attirer dans ses filets. Une bonne partie du film semble se résumer à cette routine de séduction et d’alcoolisme.

Il est vrai que la ville imaginée par Luca Guadagnino a quelque chose des tableaux d’Edward Hopper : cette lumière crépusculaire, cette ambiance de « nuit tombante », mais aussi ces relents de solitude et d’ennui.

On a l’impression que le film ne se déroule qu’en une succession de crépuscules jusqu’à l’aube, autour de très peu de personnages et dans une poignée de décors (des bars, une chambre d’hôtel, une rue).

Lee finit par s’enticher d’Eugène, un jeune homme qui souffle le chaud et le froid.
C’est assez mou et lent. Rien de bien marquant.

Mais c’est dans la seconde partie du film que les choses bougent un peu plus. Lee et Eugène partent à l’aventure en Amérique latine (ou plutôt, Eugène se laisse traîner) à la recherche du yagé ou ayahuasca, un psychotrope utilisé par les chamanes Amérindiens de la forêt amazonienne pour communiquer avec les esprits.


Lee est pour ainsi dire obsédé par cette drogue censée lui ouvrir les portes de la télépathie. On est tenté de se demander pourquoi cette quête de la télépathie. On n’aura jamais vraiment la réponse.
Le yagé, à travers ses propriétés hallucinogènes, permettrait de briser l’impasse du langage pour accéder à une forme de communication directe, pré-verbale, physique, tactile. Sans doute la volonté, pour un personnage maladroit, perdu, drogué et qui enchaîne les aventures sans vraiment d’alchimie, d’accéder à une connexion plus authentique et sincère avec les autres…plus particulièrement avec Eugène.

Il faut avouer que la scène qui illustre leur trip sous yagé est assez belle. Comme une espèce de fusion de deux corps, comme seul l’usage de certaines molécules peut en donner l’impression — en décuplant les sensations tactiles et en induisant une certaine décorporation et dépersonnalisation. Je conçois néanmoins qu’elle puisse susciter un certain effroi.

Mais voilà, le soufflé retombe assez rapidement, comme le lendemain d’une gueule de bois.
Rendez-vous deux ans plus tard, avec la douce nostalgie de Lee, de retour dans la ville du début. Eugène n’y est plus.
Une succession de saynètes mièvres et surréalistes achève le film entre nostalgie et solitude.

En somme, une absence de scénario — ou plutôt une histoire plate — qui n’arrive pas à susciter grand-chose, ni même une once de sentiments ou d’empathie envers l’un ou l’autre des protagonistes.
On va dire que c’est un peu de ma faute : je m’attendais sans doute à quelque chose d’aussi lumineux que Call Me by Your Name, ou tout au moins à une histoire bien construite. En vérité, Luca Guadagnino s’est sans doute offert un plaisir solitaire, tout en permettant à Daniel Craig de se défaire de son image de 007 et de s’ouvrir un nouveau registre dramatique à 56 ans.


Il s’avère que Guadagnino a découvert le livre de Burroughs adolescent et projetait de l’adapter au cinéma alors qu’il n’avait que 21 ans. C’est chose faite 32 ans plus tard.

Le problème est sans doute que les errements d’un beat américain entre sexe et expériences psychédéliques ne parlent plus et que la quête d’un hédonisme transgressif et subversif, si fascinante dans les années 1950, apparaît un peu creuse en 2025.
L’exploration de la marginalité sexuelle, des paradis artificiels et de la littérature expérimentale n’a plus cours — ou plus sous ces formes.

Aujourd’hui, le sexe gay n’est plus tabou, les drogues psychédéliques sont réinvesties par la science et la médecine et si on veut vraiment s’épancher sur ses névroses et ses addictions…on suit une thérapie. Mais surtout, SURTOUT, on en fait pas un livre ou un film de 02h16.

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