L’agneau carnivore – Agustin Gomez Arcos

Je ne suis pas un grand lecteur, mais je suis toujours à l’affût d’un livre qui pourrait me plaire. Je suis atteint de tsundoku (積ん読), ou « syndrome de la pile à lire » : le fait d’accumuler, sous forme de piles, des livres qui attendent le moment où ils seront lus.

A., en revanche, est un lecteur invétéré. Un jour, je lui ai demandé quel serait le livre — s’il devait m’en citer un seul — qu’il me conseillerait absolument de lire. Eu égard à son statut de lecteur invétéré, et parce que je ne doute pas de ses choix littéraires, je me suis laissé tenter par la lecture du livre qu’il m’a suggéré.

Le livre en question est L’Agneau carnivore d’Agustín Gómez-Arcos. L’auteur est un écrivain et dramaturge espagnol contraint à l’exil par la dictature franquiste. À l’image de ce que fut l’« art dégénéré » sous l’Allemagne nazie, sa littérature a très rapidement été décrétée contraire au régime espagnol. C’est en exil qu’il atterrit à Paris afin de continuer à écrire.

L’Agneau carnivore est le premier roman d’Agustín Gómez-Arcos écrit en langue française, sa langue d’adoption. Et c’est totalement fou quand on y pense : son écriture égale — surpasse ? — bon nombre d’auteurs français. Publié en 1975, le roman jouit d’un certain succès. Pour autant, il demeure longtemps inconnu en Espagne, jusqu’à sa traduction et sa publication… en 2012 ! L’auteur connaît depuis quelques années un regain d’intérêt en Espagne.

Son écriture, et à fortiori L’Agneau carnivore, demeure d’une actualité saisissante. L’Espagne est encore malade de certains des mêmes maux qui l’accablaient en 1975, date de parution du livre.

Résumé :

Dans sa jeunesse, Matilde avait reçu en cadeau un agneau si joli qu’elle souhaita ne jamais le voir changer. Pour lui plaire, l’agneau fut égorgé et sa peau tannée. Transformée en tapis, sa laine bouclée dévore à présent les pieds de Matilde. Ou du moins en offre le simulacre au regard de son second fils qu’anime une haine solide pour l’auteur de ses jours. Cette image d’agneau carnivore plaît à son esprit assoiffé de vengeance. Lui aussi, innocent comme l’agneau qui vient de naître et rejeté par sa mère qui voit en lui un monstre, veut mordre et déchirer.

Il ne s’en prive pas dans ce récit iconoclaste de son enfance où son frère Antonio l’a élevé au rebours de tous les conformismes à l’écart de sa mère Matilde, de son père Carlos, mais pas de Carla la Républicaine, leur gouvernante factotum. Au fait, ils sont tous républicains, les gens de cette étrange maisonnée vivant au sein de l’Espagne franquiste. C’est une des clefs de cette autobiographie virulente dont le jeune homme, attendant le retour de son frère parti chercher fortune au Venezuela, nous jette à la tête avec superbe les pages imprécatoires, bourrées de sarcasmes, de sacrilèges, de blasphèmes qui s’accumulent en noir orage de symboles à décrypter.

Éléments contextuels : humble petit précis de politique espagnole

Pour comprendre véritablement l’intérêt du livre et son caractère encore actuel, il faut connaître un peu l’histoire espagnole. Ce qui me passionne dans cette histoire, c’est le lien de connivence qui existe entre monarchie et dictature. Le pays a connu deux « dictatures avec un roi », et la troisième — la dictature de Franco — a tout simplement remis les clés du pouvoir à la monarchie.

Au début du XXᵉ siècle, la société espagnole est profondément divisée. Elle connaît une crise politique et sociale majeure. Elle a perdu son éclat impérial ainsi que la totalité de ses colonies d’outre-mer. Le pays est dirigé par un monarque aux tendances autoritaires, voire absolutistes, qui exprime volontiers son mépris pour le parlementarisme. Avec son aval, le général Miguel Primo de Rivera organise un coup d’État en 1923 et remplace le parlement par un directoire militaire.

À cette première « dictature avec un roi » succède celle de Dámaso Berenguer (1930–1931), tentative de retour contrôlé à l’ordre constitutionnel. Aux yeux de l’intelligentsia espagnole, de la société civile et du monde politique, la monarchie est désormais clairement identifiée au militarisme et à l’autoritarisme. Le roi s’exile, d’abord en France puis à Rome. Berenguer est écarté, et la Seconde République est proclamée en 1931.

De nombreux gouvernements se succèdent rapidement pendant cinq ans, sans parvenir à stabiliser durablement le pays. La tension atteint son paroxysme le 18 juillet 1936, lorsqu’un soulèvement militaire vise à renverser la République. Ce coup d’État échoue dans un premier temps, mais précipite l’Espagne dans une guerre civile au cours de laquelle républicains — les « rouges » — et nationalistes s’affrontent.

Le camp nationaliste est une coalition hétérogène de conservateurs, de monarchistes, de groupes catholiques et de la Phalange, organisation fascisante fondée par José Antonio Primo de Rivera. La guerre civile est remportée par les nationalistes en 1939 et aboutit à l’instauration de la dictature du général Franco. Le conflit aurait causé près de 800 000 morts. L’histoire étant écrite par les vainqueurs, les morts franquistes sont glorifiés, tandis que les morts républicains sont invisibilisés, effacés de la mémoire officielle.

Franco se maintient au pouvoir, notamment grâce au soutien initial de l’Allemagne nazie et de l’Italie fasciste de Mussolini. La dictature qu’il exerce se distingue par sa longévité exceptionnelle en Europe occidentale : près de quatre décennies, de 1939 à 1975. Sous ses ordres, le régime condamne à mort, à la prison ou à l’exil des dizaines de milliers d’Espagnols, et prononce encore des exécutions dans les toutes dernières années du régime.

Franco meurt de mort naturelle en novembre 1975. Il est enterré au Valle de los Caídos, à San Lorenzo de El Escorial, près de Madrid. Ce mausolée, ordonné par Franco, fut construit entre 1940 et 1958 en grande partie par des prisonniers politiques.

Juan Carlos, petit-fils du roi qui avait précipité l’Espagne dans l’autoritarisme, éduqué très tôt sous la tutelle du dictateur et désigné comme successeur dès 1969, est couronné roi le 22 novembre 1975. Une loi d’amnistie est votée en octobre 1977, dans un souci affiché de concorde nationale. Le roi cherche alors à tourner la page des chapitres les plus sombres de l’histoire espagnole, en accompagnant la transition démocratique — et non le rétablissement d’une république, nuance importante.

C’est précisément en 1975, moins de 6 mois avant la mort de Franco, que paraît L’Agneau carnivore. Agustín Gómez-Arcos a écrit le roman entre mai et septembre 1974 dans ce contexte de « fin de règne », alors que l’Espagne est tout aussi divisé et stuporeuse qu’au début de la guerre civil.

La famille comme microcosme politique du franquisme

L’Agneau carnivore d’Agustín Gómez-Arcos propose une critique radicale du franquisme, dans laquelle la famille fonctionne comme un microcosme politique. Les structures de pouvoir, les schèmes de domination et les formes de violence symbolique propres à l’Espagne franquiste y sont miniaturisés, condensés et rendus visibles dans l’espace clos de la cellule familiale. La maison, ses habitants, les familles et, par extension, l’Espagne tout entière sont plongés dans une même torpeur, qui n’est ni accidentelle ni psychologique, mais profondément politique.
Sous Franco — comme sous de nombreux régimes autoritaires — la famille n’est pas un simple espace privé : elle constitue un instrument central de l’ordre politique. Le régime franquiste s’appuie sur une vision national-catholique dans laquelle la famille est pensée comme une cellule disciplinaire, hiérarchisée, patriarcale, chargée de reproduire les normes idéologiques du régime. Alignée sur l’Église et l’État, elle participe d’une trilogie structurante — Famille / Église / Nation — qui organise la société franquiste et assure la diffusion du pouvoir jusque dans l’intimité des foyers.

Dans le roman, la famille fonctionne ainsi comme une structure totalitaire réduite :
une autorité centrale, incarnée par la mère, figure dominante ;
des sujets soumis ;
une loi arbitraire ;
une surveillance constante ;
une punition intériorisée.

La maison familiale devient un espace panoptique où chacun est à la fois surveillant et surveillé. Le silence, la honte et la peur y constituent de véritables outils politiques. Gómez-Arcos montre ainsi que la dictature ne s’arrête pas aux frontières de l’État : elle colonise les corps et les affects, s’immisce dans la structure même de la famille et façonne durablement les trajectoires individuelles.

La famille — et à travers elle l’Espagne — est plongée dans une forme de torpeur. L’Espagne franquiste de l’après-guerre civile n’est pas un pays apaisé, mais un pays anesthésié. Les historiens ont abondamment décrit cette Espagne de l’après-1939 comme un espace de silence imposé, où la peur ne s’exprime plus de manière spectaculaire, mais diffuse, quotidienne, intériorisée.
Gómez-Arcos transpose cette torpeur à l’échelle domestique : la maison est un espace où rien ne circule — ni la parole, ni le désir, ni l’avenir. Les liens affectifs sont atrophiés ; les membres de la famille coexistent sans véritable relation, s’observant mutuellement dans un immobilisme froid, « en chiens de faïence ».

Cette immobilité correspond à ce que Pierre Bourdieu désigne comme une violence symbolique réussie : le pouvoir n’a plus besoin de frapper, car les dominés participent eux-mêmes au maintien de l’ordre qui les opprime. La violence symbolique permet en effet de comprendre le maintien d’un ordre social inégalitaire par l’incorporation des hiérarchies et des classifications imposées par les institutions (famille, école, Église, État). En les intériorisant, les individus en viennent à percevoir les rapports de domination et les inégalités de condition comme légitimes, naturelles, inévitables.

Le père incarne la défaite politique transformée en impuissance existentielle. Républicain vaincu — un « rouge » — il est timoré, absent, neutralisé. Il n’est pas seulement vaincu militairement ; il est désactivé symboliquement. Le franquisme n’a pas toujours cherché à éliminer physiquement les vaincus : il a souvent préféré les maintenir en vie, mais vidés de toute capacité d’agir, de transmettre ou de faire autorité.
Ce père est une figure spectrale : présent sans être agissant, survivant sans avenir. Il ne transmet ni mémoire politique ni horizon possible à ses fils. Il incarne cette République survivante, réduite à un état fantomatique, incapable de se projeter dans le présent.

La mère est une figure plus complexe qu’il n’y paraît. Elle est autoritaire, castratrice, issue de la bourgeoisie, porteuse d’une idéologie de l’ordre, de la morale et de la respectabilité — autant de traits qui l’inscrivent clairement dans l’univers mental franquiste. Elle exerce une domination sans partage sur l’espace domestique et se fait le relais actif des normes du régime.
Toutefois, la réduire à une simple caricature franquiste serait une erreur. Elle manifeste également une forme d’anticonformisme paradoxal. Ce n’est pas une dissidente politique, mais une figure qui trouve, dans l’exercice de son autorité, une forme de jouissance et de liberté. Elle se montre fière d’avoir su engendrer le cataclysme dont la famille avait besoin. Ce « brin d’anarchie » et de violence qu’elle reconnaît chez ses fils est aussi ce qui lui permet d’échapper partiellement au rôle de gardienne passive de l’ordre.

La maison préfigure une Espagne qui se décompose lentement. Occupée par la famille, elle est jaunie, décrépite, en voie de dépérissement. Le jaune — couleur associée au franquisme — y est omniprésent. Il évoque à la fois :
– La stagnation,
– Le vieillissement,
– La maladie,
– Les murs saturés de silence moisi
La maison ne s’effondre pas : elle pourrit sur place. Elle représente une Espagne franquiste qui se maintient artificiellement, au prix d’une lente décomposition morale et affective. L’espace domestique devient ainsi le miroir organique d’un régime à bout de souffle, incapable de se renouveler autrement que par la répression.

Le duo formé par les deux frères peut être lu comme une représentation de la jeunesse espagnole. Les parents ne leur proposent que deux voies :
– La soumission silencieuse et stérile (le père),
– L’autoritarisme normatif et oppressif (la mère).
Aucune de ces voies n’est viable. Les deux frères incarnent alors une tentative de sortie du cadre, encore confuse, violente, parfois monstrueuse. Gómez-Arcos ne propose pas de modèle émancipateur ; il montre une génération sans horizon clair, contrainte d’inventer dans la douleur.
Cette jeunesse est irrévérencieuse, brute, caustique, anticléricale, fougueuse. Elle passe par l’exil — géographique, moral, symbolique — pour mieux revenir et tenter de s’inventer.

La sexualité et l’inceste dans « l’agneau carnivore »

Le livre est provocateur, chargé de soufre, et je ne suis pas certain qu’à notre époque l’auteur aurait pu user de la licence poétique et de la liberté de ton nécessaires à l’écriture d’un tel texte.

Le livre brise deux tabous à savoir l’homosexualité mais surtout l’inceste. Certains lecteurs pourraient être rebutés par la présence explicite de l’inceste ; d’autres pourraient y voir, à l’aune de notre cadre moral et juridique contemporain, une forme de romantisation ou de banalisation de l’interdit. L’Agneau carnivore a d’ailleurs été détruits au sein d’une prison américaine pour cette raison précise. Pourtant, une telle lecture méconnaît profondément le projet littéraire de Gómez-Arcos et le contexte d’écriture du roman.

Lire aujourd’hui L’Agneau carnivore d’Agustín Gómez-Arcos confronte d’emblée le lecteur contemporain à une difficulté majeure : le roman met en scène un inceste fraternel sans recourir aux catégories morales, juridiques et psychologiques qui structurent désormais notre compréhension de la violence sexuelle. Ce décalage peut heurter, car nous avons intégré — et heureusement — l’idée que l’inceste relève nécessairement d’un rapport asymétrique, non libre, fondé sur la domination et la soumission. Le livre se situe en dehors des repères éthiques, sociologiques et juridiques communément admis en 2025. La manière dont Gómez-Arcos représente l’amour entre Antonio et son frère ne peut être lue à travers la même grille d’analyse que celle qui prévaut aujourd’hui. Le texte dérange précisément parce qu’il accorde à la transgression une puissance poétique que notre époque, sensibilisée — à juste titre — à la parole des victimes, ne peut accueillir sans malaise.

Pour la rédaction de ce chapitre, je me suis appuyé sur ce document que je vous suggère de lire. Il a été diffusé par un CRIAVS (Centre de ressources pour les intervenants auprès des auteurs de violences sexuelles). Les CRIAVS sont des structures régionales de service public qui œuvrent à la prévention, à la compréhension et à la prise en charge des violences sexuelles sur la base d’une réflexion clinique et éthique. Le sujet est délicat. Mon ambition est de replacer le traitement de l’inceste chez Agustín Gómez-Arcos dans le contexte de l’auteur, de l’époque et du message qu’il a voulu transmettre. Il serait profondément regrettable qu’un lecteur renonce à ce roman au motif qu’il serait une normalisation de l’inceste : ce serait passer à côté d’un texte majeur de la littérature française et de la littérature de l’exil.

Je t’aime. Les yeux fermés, j’ouvre la bouche pour dire ces mots neufs – des mots qui sont comme des chiffons usés dans la bouche des autres, mais qui s’inventent dans la mienne ; je les articule soigneusement pour ne pas risquer de perdre une syllabe dans le vide, pour ne pas risquer un cataclysme. Je découvre que, pendant ces sept ans de mon manque de toi, je suis parvenu à la sérénité. La maison est prête, je suis prêt. Le printemps est né. Je n’ai plus besoin d’ouvrir les yeux tant que je n’entendrai pas tes pas résonner sur le gravier du jardin, ta clé tourner dans la serrure, tes mains pousser la porte. Les yeux fermés… en ce début de printemps qui s’annonce comme un miracle… Je t’attends… mon frère… mon frèramour.

Le lien fraternel constitue un organisateur psychique essentiel, impliqué dans la construction de la personnalité. Celle-ci se forge dans l’altérité, et les relations entre frères et sœurs jouent un rôle déterminant dans ce processus. René Kaës définit ce lien comme « une organisation fondamentale des désirs amoureux, narcissiques et objectaux, de la haine et de l’agressivité vis-à-vis de cet “autre” qu’un sujet se reconnaît comme frère ou sœur ». Ce lien est d’emblée marqué par une profonde ambivalence, oscillant entre amour et rivalité, proximité et différenciation. Devenir frère ou sœur implique de reconnaître ce qui est commun tout en élaborant sa différence. Cette tension permet de trouver une juste place face à l’autre.

Cette dynamique s’esquisse dès la grossesse, à travers une rivalité primitive liée à la crainte de l’abandon maternel, et s’actualise lors de l’arrivée du nouvel enfant : le grand frère ou la grande sœur jauge l’amour parental en comptabilisant les baisers, les cadeaux, le temps accordé au « nouvel arrivant ». S’installe alors un jeu complexe de domination, de négociation territoriale et de luttes symboliques, structurant pour le développement psychique.

Les données épidémiologiques montrent que les mineurs sont impliqués dans une proportion importante des violences sexuelles envers les enfants et adolescents : près de la moitié seraient commises par d’autres mineurs, et environ un quart surviendraient dans le cadre intrafamilial. Dans ces situations, l’agresseur est le plus souvent un frère. De nombreux auteurs identifient ainsi l’inceste fraternel comme la forme la plus fréquente de sexualité intrafamiliale, davantage encore que l’inceste intergénérationnel.

Anthropologiquement, l’interdit de l’inceste constitue un tabou universel structurant l’ordre symbolique des sociétés. Juridiquement, le consentement du plus jeune n’est jamais recevable : la loi présume sa vulnérabilité en raison de son âge et de la dissymétrie inhérente au lien familial, l’aîné étant considéré comme disposant d’un ascendant psychique et affectif. Ainsi, même en l’absence de contrainte explicite, la relation demeure marquée par une asymétrie structurelle. La notion de consentement, dans le cadre incestueux, n’est donc pas concevable sur le plan légal.

Dans la pratique clinique, notamment en pédopsychiatrie, la spécificité de l’inceste fraternel réside dans le fait qu’il n’est pas toujours perçu subjectivement comme abusif. Ce constat, rarement exprimé publiquement, est néanmoins discuté dans certains travaux qui évoquent la notion controversée d’« inceste avec consentement » lorsque les protagonistes présentent une maturité comparable et qu’aucune coercition manifeste n’est repérée. Cette catégorie n’implique en aucun cas une minimisation de la gravité de l’inceste ; elle vise uniquement à décrire la diversité des configurations cliniques. Ces situations sont plus fréquemment observées dans des contextes de carence ou de négligence parentale, où le lien fraternel devient le seul espace d’attachement possible. À l’inverse, les incestes véritablement abusifs sont dominés par l’emprise, la menace, la manipulation ou la violence.

Plusieurs critères sont classiquement retenus pour différencier l’abus de l’exploration sexuelle non coercitive : – la présence ou l’absence de contrainte (violence, menace, intimidation, manipulation) ;
– l’adéquation des comportements sexuels avec l’âge des protagonistes ;
– les motivations psychiques (curiosité, tendresse, hostilité, revanche) ;
– l’écart d’âge, la littérature situant généralement un seuil critique autour de cinq ans.

Ces distinctions n’annulent en rien la gravité des incestes fraternels : selon les études, entre 30 % et 74 % relèvent clairement de situations abusives, et l’inceste, sous toutes ses formes, constitue une source majeure de traumatismes psychiques à long terme.

L’Agneau carnivore (1975) occupe une place singulière dans le traitement littéraire de l’inceste. Le roman met en scène un inceste fraternel dépourvu des marqueurs habituels de domination ou d’emprise. Chez Gómez-Arcos, il n’y a ni menace explicite ni contrainte manifeste. Dire que l’inceste y apparaît sous une forme non violente ne revient évidemment pas à excuser ou relativiser les autres formes d’inceste : il s’agit d’un choix littéraire, non d’un modèle clinique ou juridique.

La famille d’Antonio correspond aux configurations familiales dysfonctionnelles fréquemment associées aux incestes intrafamiliaux : père absent, figé dans une nostalgie impuissante ; mère hostile, défaillante, percevant son plus jeune fils comme un monstre. Le foyer est un espace déserté par les fonctions parentales, laissant la fratrie comme unique lieu possible de circulation affective. Le couple formé par les deux frères devient alors la seule relation vivante de ce huis clos. L’amour d’Antonio pour son cadet fait contrepoids au rejet maternel : là où la mère exclut, il recueille, éduque, construit et aime. L’inceste s’inscrit dans ce déséquilibre affectif, non comme une entreprise d’emprise, mais comme une tentative désespérée de créer du lien dans un espace où toute autre forme d’amour est impossible.

Et quand personne n’y songeait plus […], le seizième jour après ma naissance, à onze heures cinq du matin, moi, le monstre, j’ai ouvert les yeux pour les planter sans aucune hésitation dans ceux de mon frère Antonio, fidèle près de mon berceau. A l’affût.
Nous sommes restés comme ça tous les deux, pendant de très longues minutes, la pénombre de la chambre ne parvenant pas à gêner notre connaissance première. Peu à peu, le visage de mon frère s’est ouvert coup sur un sourire comme un éclat de soleil, et c’est à ce soleil que je me suis chauffé, de longues années durant, jusqu’au jour de notre dernier adieu où le froid qui dessèche maintenant mon âme m’a pris d’un seul. Pour toi, et pour moi, je veux observer maintenant une minute de silence, voire de solennité, brouiller ton – cette soudaine poussée de souvenirs – et image m’installer dans le vide afin de rendre héroïque l’hiver qui m’habite.

Chez Gómez-Arcos, la sexualité déborde largement le cadre familial : elle devient un geste politique. Elle agit comme une protestation radicale contre le franquisme, l’ordre moral, la censure et l’hypocrisie de l’Église. Exilé après la condamnation de ses pièces, Gómez-Arcos écrit L’Agneau carnivore dans une langue acide, irrévérencieuse, soufrée, destinée à dynamiter les structures morales figées de l’Espagne franquiste. L’inceste apparaît alors comme une transgression absolue, capable de désorganiser l’ordre établi.

Aussi choquante soit-elle, la relation entre Antonio et son frère est d’abord présentée comme une forme d’amour radical. La puissance poétique de l’écriture lui confère une intensité lyrique équivalente à celle d’un amour dit « conventionnel ». Gómez-Arcos fait de l’amour incestueux non pas un terrain de domination, mais le révélateur d’une faillite familiale, sociale et politique. Dans une Espagne pétrifiée par le silence et la soumission, seuls les deux frères parviennent à aimer — et c’est cette transgression, plus encore que la sexualité elle-même, qui fissure le monde qui les entoure.

C’est à partir du moment où elle, maman, m’a dit : « Je ne t’ai pas voulu » que j’ai entrepris de remonter dans mon passé larvaire et commencé d’y voir clair. La rancune était née du jour où mon fœtus avait trop gonflé, l’empêchant de se pencher élégamment sur son damné rosier.

Mais il s’agit avant tout d’une histoire d’amour. Le couple fraternel constitue la seule entité fonctionnelle et, en apparence, « normale » de la maison. Leur lien se construit en contrepoint exact de l’absence parentale, du désamour maternel et du silence du père. Dans ce huis clos familial où rien ne circule, où rien ne protège, la fratrie devient l’unique espace d’affection possible. La sexualité n’y est pas superflue : elle agit comme une arme, une bombe à retardement, un moyen de résistance à l’ordre moral, familial et politique qui les écrase. Elle permet de dire ce qui ne peut être dit, de vivre ce qui ne peut être vécu ailleurs.

Gómez-Arcos ne propose pas un modèle, mais une figure-limite, destinée à révéler la monstruosité du système qui la rend possible. Son traitement de la sexualité s’inscrit dans une approche foucaldienne, en ce qu’elle apparaît comme un lieu de pouvoir, de contrôle et de subversion. Ce n’est pas l’inceste qui est ici naturalisé, mais l’hypocrisie d’un système social, religieux et politique qui, en prétendant régir les corps et les désirs, engendre ses propres monstruosités.

L’inceste est également une figure métaphorique, une manière de dire la répression du désir et la violence exercée par le régime franquiste sur les corps et les subjectivités. Sous la dictature, la famille traditionnelle, l’Église et l’État forment un faisceau normatif ,un dispositif de contrôle qui écrase toute identité dissonante, et tout particulièrement l’homosexualité. Le foyer familial n’est plus un espace de protection, mais le premier relais de l’ordre politique et moral : on y surveille les corps, on y corrige les gestes, on y redresse les désirs.

– Je t’aime parce que tu es à moi. Je t’aime parce que je te possède. Je t’aime parce que tu as besoin d’amour. Je t’aime parce que tu es le désordre et que je n’aime pas l’ordre. Je t’aime parce que, lorsque tu me regardes, et cela depuis toujours, je me sens un héros. Et je t’aime surtout parce que j’ai enfin compris que je ne peux parler de mon amour à personne d’autre que toi, et que le véritable amour, c’est ça. Deux êtres qui forment une seule solitude, un seul silence. Je t’aime aussi parce que ton contact me pousse à la limite de ma virilité.

Et toi? Pourquoi tu m’aimes?

– Je t’aime, parce que… j’aime la destruction, et que toi et moi ne formons pas ce lendemain pénible de l’amour éternel. Je veux dire de l’amour dit créateur. Et je t’aime surtout parce que personne ne pourra jamais nous accuser d’amour. Jamais, tu comprends? Et de plus, parce que tout ce qu’on a toujours dit à propos de la vie ne s’applique pas à nous. Je t’aime parce que je te sens capable d’aimer quelqu’un d’autre, et pourtant, tu n’aimes que moi. Moi tout seul. Tu sais que nous avons hérité d’un grain d’anarchie?
– Un grain? Tu veux dire une tonne! »
Tu rigoles. Tes dents sont comme deux couteaux qui coupent l’air où mes paroles s’épanouissent.

Pourquoi lire Gomez Arcos et l’agneau carnivore en 2025 ?

L’ombre de Franco n’a jamais cessé de hanter l’Espagne depuis sa mort en 1975. L’administration, les appareils sécuritaires et judiciaires n’ont jamais été véritablement purgés de leurs éléments franquistes. L’amnistie accordée en 1977 aux responsables et soutiens du régime n’a pas permis de panser les plaies de la société espagnole. Cette amnistie agit comme une blessure mal refermée : elle se sclérose, s’ulcère, bourgeonne, se cancerise. Il faut parfois — l’histoire le montre — l’assassinat d’un dictateur, la décapitation d’un appareil politique, pour repartir sur des bases nouvelles. Une société profondément blessée réclame, symboliquement ou réellement, son flot de sang pour espérer guérir.

Le 23 février 1981, une nouvelle tentative de coup d’État illustre de manière éclatante la persistance du franquisme bien au-delà de la mort de son créateur. En toute impunité, les nostalgiques du régime ont infiltré la société civile, s’y sont camouflés, tout en conservant intacte leur idéologie. À tel point que l’on considère aujourd’hui que le « franquisme sociologique » n’a jamais disparu d’Espagne.

Les partis Vox et, dans une certaine mesure, le Partido Popular constituent des reliquats idéologiques du franquisme. « Le franquisme a été une période de reconstruction, de progrès et de réconciliation », a osé déclarer Manuel Mariscal Zabala, député de Vox, devant le Congrès des députés à la fin de l’année 2024. Plus inquiétant encore : selon plusieurs enquêtes d’opinion, environ 21 % des jeunes Espagnols ne verraient pas d’inconvénient à vivre sous un régime autoritaire.

Cette sidération, cet immobilisme profond dont parle Agustín Gómez-Arcos dans L’Agneau carnivore, sont toujours à l’œuvre aujourd’hui. Un passage du roman, publié en 1975, résonne désormais comme une prophétie :

Et j’analyse. Le monde extérieur ne compte plus. Pas un seul journal, même par hasard, dans notre boîte aux lettres. Je veux dire un journal du jour. Parfois, une vieille feuille imprimée, dont les caractères se sont effacés à cause du temps, arrive de je ne sais où, enveloppant je ne sais quoi. Je la vois traîner d’un endroit à l’autre pendant quelques jours, et, finalement, j’y jette un coup d’œil. Le monde n’a pas changé. Ce que je lis là, c’était ce qui se passait il y a dix ans, et je l’avais déjà lu dans les anciennes feuilles jaunies des journaux que Clara avait employés le jour où elle s’était mise à faire le grand nettoyage de la maison en ville. Et je suis certain que ça sera encore comme ça dans dix ans… au moins. On est en plein dans l’immobilisme.

L’Agneau carnivore demeure ainsi d’une actualité troublante. La lutte contre l’extrême droite et contre les survivances idéologiques du franquisme, sur les plans politique, moral et symbolique, reste absolument nécessaire.

Un véritable processus mémoriel et de deuil national a longtemps tardé à émerger en Espagne. Il aura fallu attendre 2008, puis surtout 2022, pour que le pays se dote de lois mémorielles ambitieuses. Réhabiliter Gómez-Arcos, lire et relire ses textes, s’inscrit pleinement dans ce lent travail de mémoire.

Né à Enix (Almería) en 1933, Agustín Gómez-Arcos se fait rapidement remarquer par ses pièces de théâtre, qui l’exposent frontalement au régime franquiste. Conscient de l’impossibilité de s’exprimer librement en Espagne, il s’exile d’abord en Angleterre, avant de s’installer à Paris en 1968. Il y abandonne sa langue maternelle pour adopter celle de l’exil : le français. L’Agneau carnivore est son premier roman écrit dans cette langue et reçoit le prix Hermès. Suivent María República (1976) et Ana non (1977), qui composent la Trilogie d’après-guerre. Ses romans Scène de chasse (furtive) (1978) et Un oiseau brûlé vif (1984) le conduisent à être deux fois finaliste du prix Goncourt. De son vivant, ses pièces sont jouées dans toute l’Europe et ses livres traduits dans de nombreux pays. Pourtant, il faudra attendre 2012 pour que ses romans écrits en français soient enfin traduits et diffusés en Espagne.

En 2018, année marquant à la fois les vingt ans de la mort de l’auteur et les cinquante ans de son exil, le Parlement andalou engage un « projet de réhabilitation et d’hommages ». Une commission organise autour de son œuvre divers événements culturels, en lien avec le Centre andalou des lettres.

L’Espagne reste aujourd’hui jonchée de près de 6 000 fosses communes, contenant plus de 100 000 victimes de la dictature. Une carte édifiante les répertorie tandis que certains descendants de victimes tentent encore d’offrir une sépulture digne à leurs morts.

Durant les années de la dictature franquiste, des milliers d’enfants furent volés à leurs parents, puis confiés ou vendus à des institutions — souvent religieuses — ou à des familles proches du régime, sous prétexte de leur assurer une éducation conforme aux « valeurs éternelles » de l’Espagne. Il s’agissait aussi d’arracher des enfants à des milieux politiquement jugés déviants. On estime aujourd’hui à environ 30 000 le nombre d’enfants ainsi soustraits à leurs familles.

Malgré la loi de 2007 « pour la récupération de la mémoire historique », votée sous le gouvernement socialiste de José Luis Zapatero, de nombreuses traces du franquisme persistent dans l’espace public. Cette loi visait pourtant à supprimer les symboles de la dictature et à encourager les recherches sur la répression jusqu’à la mort de Franco.

Le mausolée du Valle de los Caídos, qui abritait la dépouille de Franco jusqu’en 2019, a longtemps été un lieu de pèlerinage pour les nostalgiques du régime. Ce complexe monumental demeure une épine dans le pied des Espagnols : plus de 30 000 corps de victimes de la guerre civile, issues des deux camps, y furent transférés sans le consentement des familles, parfois depuis des fosses communes. Le site fait aujourd’hui l’objet d’un projet de réhabilitation mémorielle.

L’année 2025 marque le cinquantième anniversaire de la disparition de Franco. L’Espagne semble sortir lentement de sa torpeur. Le gouvernement de Pedro Sánchez, notamment par l’intermédiaire du ministère de la Mémoire démocratique, affirme sa volonté d’expurger l’espace public des rémanences franquistes. Un vaste inventaire des symboles à retirer a été annoncé : plaques, statues, hommages publics, mais aussi monuments comme l’« Arc de la Victoire », édifié dans les années 1950 pour célébrer la victoire franquiste lors de la guerre civile.

Lire Gómez-Arcos aujourd’hui, c’est lire un écrivain qui n’a jamais cessé de parler au présent. L’Agneau carnivore n’est pas un livre du passé : c’est un livre pour 2025. L’auteur n’a eu de cesse d’enjoindre le peuple espagnol à ne pas s’endormir dans l’illusion de la démocratie, et de dénoncer les fausses libertés, les joies dérisoires, qui masquent la persistance des violences politiques et morales héritées du franquisme.

3 Comments

  1. Tu sais que j’aurais aussi pu te le conseiller, c’est un de mes romans absolument culte ! Je l’ai lu une bonne dizaine de fois, et il me fascine, c’est une merveille selon moi. <3

    1. Ah bon? Comment se fait il que tu le connaisses?
      J’étais assez perplexe quand je me suis renseigné à propos du livre avant de l’acheter mais dès les premières pages, on se rend compte qu’on a affaire à une écriture exceptionnelle.
      A toi maintenant de me recommander un livre.

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