Au Maroc, dans le massif désertique du Saghro, Louis, accompagné de son fils Stéphane, recherche sa fille aînée Marina, disparue depuis plusieurs mois. Leur quête les conduit à croiser un groupe hétéroclite de ravers en route vers une énième fête aux confins du continent africain. Ensemble, ils s’engagent dans une odyssée ardente au cœur du désert saharien : un miroir de sable qui confronte chacun à ses propres limites.
Auréolé de son Prix du Jury au dernier Festival de Cannes, Sirāt bénéficie d’un bouche-à-oreille favorable qui lui permet de tracer un beau parcours en salles.
Le film fait le pari d’une économie de dialogues, mais l’attention extrême portée à la lumière, aux paysages, aux gestes, à l’immobilité aux silences lourds de sens et à la musique concours à livrer une expérience riche de sens.
Un récit dépouillé, une expérience sensorielle

Sur le papier, le pitch peut sembler banal : un père accompagné de son fils recherche sa fille disparue depuis cinq mois lors d’une rave. Pour la retrouver, il écume inlassablement les raves.
Mais cette quête prend rapidement une autre dimension. La narration est dépouillée, volontairement rugueuse, baignée d’une lumière quasi biblique, crépusculaire.
Ça sens la fin du monde.
Le film est moins prosaïque qu’il n’y paraît. La musique est magistrale. On ressent physiquement les vibrations des basses, comme si elles traversaient le corps. Le film nous plonge par procuration dans cet état de transe suscité par la musique électronique. Sirat se vit avant tout comme une expérience sensorielle : les paysages baignés d’une lumière crépusculaire, les sons, les silences… Chaque vibration remplace la parole et transmet le message du film.
La collaboration avec David Lettelier, alias Kangding Ray, a représenté une étape cruciale de ma pratique artistique. Je
n’avais encore jamais eu l’occasion de m’exprimer musicalement avec une telle précision. Je voulais faire un voyage sonore : partir d’une techno brute, viscérale, presque
mentale, pour aller vers une ambient épurée, presque immatérielle — atteindre cet endroit où le son se désagrège.
Je voulais que le récit, que toute mélodie possible, se dissolve dans une pure texture sonore. Que le grain du 16mm entre en vibration avec celui de la musique, avec sa distorsion.
Nous avons cherché à amplifier la matérialité sonore de l’image, à aller jusqu’au point où l’on puisse voir la musique et entendre l’image. Le résultat est un paysage sonore en symbiose avec les lieux. Le désert, son apparence spectrale, et la musique elle-même deviennent des paysages dans notre conscience. OLIVIER LAXE 1
Ce road trip est en réalité un parcours initiatique : on assiste à la mutation, à la lente transfiguration des personnages.
La symbolique du Sirât
As-Sirāt (en arabe : الصراط) est, dans la tradition islamique, le pont que chacun doit franchir au Jour du Jugement. Plus fin qu’un cheveu et plus tranchant qu’une épée, il sépare le salut de la damnation. Mais au-delà de ce sens eschatologique, le sirāt peut se comprendre comme un chemin intérieur, un passage spirituel qui relie l’âme humaine à la connaissance de Dieu.
Dans le film, ce pont devient une métaphore : ce n’est pas seulement une traversée du désert, mais une traversée intérieure, une confrontation avec le deuil et la fatalité.
Ce qui compte, n’est pas où l’on va, mais ce que l’on traverse.
Fuir la réalité d’un monde qui se délite
La raison de ce voyage n’est pas seulement de rejoindre une rave au beau milieu du désert (cette fête a-t-elle seulement existé) ni même de retrouver Marina. C’est avant tout une tentative d’échapper à la réalité d’un monde qui s’écroule, de fuir la douleur de la perte et d’apprendre à composer avec l’inéluctable.
L’univers de Sirāt est traversé par des signes d’apocalypse : début d’une guerre, climat hostile. Le désert devient l’espace d’une fuite: quitter un monde invivable, chercher un ailleurs. Le film rappelle que vivre, c’est aussi perdre, et que l’existence consiste à apprendre à négocier avec ces pertes successives.
– C’est ça qu’on sent quand c’est la fin du monde ?
– Je ne sais pas, mais ça fait longtemps que c’est la fin du monde.
La musique comme transe collective
Quel autre style musical que la techno aurait pu accompagner cette odyssée ? Sa dimension cathartique s’impose d’elle-même. La transe qu’elle suscite, magistralement filmée dans les séquences de danse, agit comme un rite antique, tribal, « trippal », où la douleur individuelle se dissout dans l’extase collective.
Le choix d’un casting composé presque exclusivement de véritables ravers ajoute une authenticité rare : on perçoit réellement cette énergie commune, cette communion propre à la rave. Certains critiques parlent de la fête comme d’une catharsis qui ouvre vers le spirituel : c’est peut être ce qui se joue ici.


La véritable quête du père
La quête du père pour retrouver sa fille est vaine. Luis n’y croit plus vraiment : il est déjà contaminé par le doute, presque résigné. Ce qu’il cherche désormais n’est pas tant Marina que la possibilité de se rapprocher d’elle par-delà l’absence.
En explorant ce qu’elle aimait, en éprouvant ses sensations, en se dissolvant dans la musique qui l’enveloppait, il tente de comprendre le plaisir qu’elle trouvait dans cet abandon. Cette quête n’est pas une recherche physique, mais une expérience mystique : un rapprochement paradoxal avec l’absence.
Luis suit ses traces, fréquente ceux qui l’ont connue, plonge dans la rave comme dans un rite initiatique. En s’exposant aux mêmes sensations – la transe, la musique, l’abandon de soi – il cherche à ressentir ce qu’elle a ressenti.

Il y a, dans Sirat, une scène pivot qui aurait pu clore le film : une danse au milieu du désert, après la mort d’un personnage. Tout y est : la douleur, la transe, la beauté terrible du deuil qui devient mouvement collectif. La musique techno et la danse jouent pleinement leur rôle cathartique, et deviennent un exutoire face à la douleur de la perte.
Un élément brutal, inattendu, vient briser cet équilibre et ouvre une seconde partie plus sombre, plus radicale. Le film prend alors une autre dimension : il ne s’agit plus seulement de quête ou de deuil, mais d’un affrontement direct avec la fatalité. Certains jugeront ce basculement trop brutal, grotesque ou absurde. (À Cannes, des spectateurs ont à priori quitté la salle devant la crudité des scènes qui nous ramène brutalement à la réalité). Mais ce basculement donne au contraire plus de profondeur au film. Il y a quelque chose d’absurde, au sens camusien, dans cette seconde partie : l’acceptation de l’implacable et le choix de continuer malgré tout.



En somme, Sirāt est une métaphore du deuil, mais aussi une tentative d’apprivoiser la fatalité. C’est un film qui parle de la manière dont on vit après la perte, dont on continue de marcher malgré la fatalité.
Je me méfie toujours des films, des livres ou des objets culturels portés qui bénéficient d’un bouche-à-oreille trop important. J’ai toujours peur que l’emballement ne soit qu’un coup marketing. J’appréhendais donc un peu de voir Sirat, redoutant la déception. Mais force est de constater que ce film mérite pleinement l’écho qu’il suscite, et que les critiques élogieuses sont méritées. Quand une œuvre est juste, quand elle touche, il n’y a aucune raison de ne pas le reconnaître et de vouloir à son tour la transmettre.
- note d’intention du film
https://cdn.festival-cannes.com/media/uploads/2025/05/189386.pdf
