Ah, l’allemand, cette langue magnifique : NON!!
Quand on ferme les yeux dans l’obscurité la plus profonde pour dormir, on n’est jamais plongé dans le noir absolu. Nos yeux perçoivent une couleur étrange : le gris intrinsèque, ou Eigengrau.
Théorisé par le psychologue Gustav Theodor Fechner au XIXe siècle, ce phénomène visuel fascine depuis plus d’un siècle.
L’Eigengrau (en allemand, « gris propre » ou « gris intrinsèque »), également appelé Eigenlicht (« lumière intrinsèque »), désigne la couleur perçue par l’œil humain dans une obscurité totale, sans source lumineuse externe. son nom de code ?: #16161d .
C’est une illusion sensorielle née du cerveau lui-même, incapable d’imaginer ou de percevoir le néant.
Même en l’absence de toute stimulation visuelle, des potentiels d’action — ces impulsions électriques transmises par les cellules ganglionnaires de la rétine — continuent d’être générés spontanément, traversant le nerf optique jusqu’au cortex visuel primaire. C’est ce bruit de fond qui serait à l’origine de la sensation d’un gris foncé uniforme.
Un gris illusoire ou mentale, fruit du cerveau qui a du mal à s’imaginer un noir absolu.
Il berce nos nuit. C’est la toile vierge de nos rêves, de nos souvenirs, de nos prières.
Comme quoi, même le néant n’est pas tout noir.
En fait, le cerveau a horreur du néant.
Même le silence murmure son nom.
Le néant est un espace que le cerveau s’empresse d’emplir.
Cette incapacité à supporter le vide – sensoriel, auditif, spatial – n’est pas seulement un fait subjectif, mais une constante biologique.
Prenons l’exemple des chambres anéchoïques.
Les chambres anéchoïques – aussi appelées chambres sourdes – désignent des pièces recouvertes de dièdres absorbants constitués de matériaux hautement performants, qui empêchent la réflexion des ondes sonores.
Désolidarisées du sol pour éviter toute interférence en provenance de l’extérieur, elles absorbent 99,9 % du bruit. Si bien que le volume sonore y atteint les –9,4 dB.
Le compositeur John Cage, après une expérience dans une chambre anéchoïque de l’Université Harvard, a écrit :
“I heard two sounds, one high and one low. When I described them to the engineer in charge, he informed me that the high one was my nervous system in operation, the low one my blood in circulation.”
« Until I die there will be sounds. And they will continue following my death. One need not fear about the future of music. »
(Silence: Lectures and Writings, 1961)

Placé dans une telle enceinte, le cerveau humain « entend » le silence le plus pur qui soit.
Et là encore, il meuble le vide laissé : le bruit de votre cœur, de vos poumons, et même du sang qui afflue dans vos veines vous assaillent.
Très vite, le sujet est pris de vertige, assailli d’acouphènes ou d’hallucinations auditives.
De cette expérience, Cage tira une leçon fondatrice : le silence n’existe pas.
À travers sa pièce 4′33″ – trois mouvements pendant lesquels l’interprète ne joue aucune note –, il nous invite à faire l’expérience de ce silence fondamental. Celui qui force l’introspection. Celui qui oblige à se recentrer sur ses vibrations intérieures.
Le silence devient musique, ou plus précisément : le monde devient musique.
4′33″, arrangement pour orchestre philharmonique
Les études de neurophysiologie montrent que le cerveau, même dans un environnement sensoriellement neutre, génère une activité électrique spontanée et constante.
Ce fond actif est lié au réseau du mode par défaut (Default Mode Network ou DMN), un ensemble de régions cérébrales (cortex préfrontal médian, cortex cingulaire postérieur, précuneus, cortex pariétal inférieur…).
Ce réseau reste actif par défaut, c’est-à-dire en l’absence de tâche spécifique.
Il est impliqué dans l’auto-référentialité, la rêverie, la remémoration, l’introspection.
De façon notable, les états de contemplation esthétique – notamment face à l’art abstrait, aux paysages ou à la musique méditative – activent aussi le DMN.
Plusieurs recherches récentes montrent que le Default Mode Network peut être impliqué dans l’expérience du beau, notamment dans sa dimension introspective.
Le beau émerge du silence, du néant.
Le cerveau ne cesse jamais d’interpréter, d’inventer, de projeter.
Le cerveau abhorre le silence autant qu’il abhorre le vide.
Anish Kapoor explore également inlassablement, à travers ses œuvres, l’infini et le vide.
Kapoor a souvent exprimé que son art cherche à explorer des espaces à la fois physiques et métaphysiques.
Au cœur de sa philosophie, l’artiste cherche à matérialiser une « vacuité enceinte, pleine ».
Contrairement aux représentations traditionnelles du vide comme néant ou absence, les vides de Kapoor sont génératifs : ils proposent un potentiel, ils invitent le spectateur à une contemplation méditative de l’inconnu.
Dans sa quête de ce vide plein (de promesses) qu’il cherche à offrir à contempler dans ses œuvres, Kapoor s’est doté du Vantablack, le noir le plus noir au monde.
Le Vantablack est une matière qui, déposée à la surface d’un objet, lui confère la couleur noire la plus profonde jamais obtenue, avec un coefficient d’absorption de la lumière de 99,965 %.
(On n’épiloguera pas sur la polémique relative à cette couleur : l’artiste détient le brevet et la jouissance exclusive de cette teinte.)
Une surface peinte en Vantablack perd toute texture, toute ombre, tout relief : l’objet semble disparaître dans un abîme.
« C’est si noir que vous ne pouvez presque rien voir. Imaginez un espace si sombre qu’en y pénétrant vous perdez toute idée de qui vous êtes, d’où vous êtes, et la conscience du temps. Votre état émotionnel en est affecté et, sous le coup de la désorientation, il faut que vous trouviez, à l’intérieur de vous, quelque chose d’autre. »
L’expérience esthétique devient une expérience cognitive.
L’absence de lumière force la conscience à se recentrer sur elle-même.

