La radicalité, si l’on retourne à l’étymologie (radix, racine), désigne un mouvement vers l’origine, une volonté de remonter aux racines des choses, aux causes profondes. Elle suppose un refus du compromis, une mise en question du statu quo, une volonté de rupture avec le centre — qu’il soit normatif, culturel, esthétique, politique. Un refus poli — ou brutal — de se plier à la bienséance. La radicalité crée des frictions, des zones de tension qui questionnent le juste et le faux, le bon et le mauvais, le beau et le laid.
La marginalité, quant à elle, n’est pas seulement une position « géographique » sur les bords du système (être à la marge). Elle est une condition d’altérité, d’exclusion ou d’auto-exclusion. Être marginal, c’est être hors norme, hors champ, soit parce que les classes dominantes nous y ont poussés, soit par choix. Je crois qu’il y a foncièrement des gens qui font le choix d’une marginalité.
La radicalité, lorsqu’elle est réelle (non feinte, non récupérée), appelle nécessairement une mise à l’écart, un déplacement hors des zones de confort, un décentrage. Elle est donc marginalisante, volontairement ou non.
La marginalité est alors souvent le prix d’une radicalité, et les deux termes se font aisément écho.
J’ai une certaine appétence pour la radicalité. Je surfe moi-même avec une radicalité non assumée, mais plus fantasmée. Je cultive une certaine marginalité, qui appelle une radicalité que je n’ose mettre à découvert. La radicalité perturbe l’ordre établi. C’est un pied de nez à un cadre normatif trop strict, précieux. On peut aussi se dire que la radicalité, par le mouvement brusque qu’elle produit, induit des changements. Ne serait-ce que par cette force motrice qu’elle induit, j’observe une certaine obséquiosité pour la marge, les marginaux, les radicaux. Il y a encore ce rapport d’attraction-répulsion que je nourris avec plein de choses. La radicalité suppose une autonomie de pensée qui s’oppose à l’ordre dominant, ce qui la rend d’autant plus désirable à mes yeux, parce qu’elle oblige à s’inscrire dans un processus réflexif perpétuel, qui questionne tout, mais reste profondément stimulant intellectuellement.
La performance artistique : une forme de radicalité performative
Dans le monde de l’art, la radicalité a toujours existé, bien évidemment. C’est une des vertus de l’art : choquer, provoquer, faire réfléchir.
Pour autant, la radicalité prend vraiment toute son importance avec la performance artistique.
La performance, en tant que geste artistique éphémère, vivant, souvent insaisissable, dépasse les cadres classiques de la représentation.
Elle engage le corps de l’artiste, celui du spectateur encore plus qu’une autre forme d’art. Une performance exige un don de soi, la nécessité de dépasser ses limites pour questionner le regardeur sur ses propres limites et le cadre normatif de la société. En ce sens, la radicalité performative a ceci de particulier qu’elle transforme le langage artistique en acte social, politique.
La performance artistique n’est pas une forme d’art d’approche facile. Elle nécessite, en toute bonne foi, de s’intéresser à la démarche de l’artiste. Quels sont les cadres avec lesquels il souhaite jouer, déconstruire, nous pousser à réfléchir ?
Le cas Petr Davydtchenko

Petr Davydtchenko est un artiste qui a basé sa carrière sur des performances artistiques plutôt radicales.
En disant simplement qu’il fait des performances artistiques radicales, on aurait presque pu deviner son origine : il est russo-ukrainien.
Il faut dire qu’il existe une véritable école de la performance artistique radicale en Europe de l’Est, et il y aurait tellement à dire sur les facteurs qui expliquent la sur-représentation de cette pratique dans cette partie du monde.
J’ai découvert son travail artistique lors de mes pérégrinations Youtube, voyage au bout de la nuit aux confins de l’insomnie. C’était il y a plusieurs mois déjà, et j’ai gardé l’envie d’écrire sur l’une de ses performances, qui m’a marqué par sa capacité à réellement mettre en évidence cette dialectique entre marginalité et radicalité que permet la performance artistique.
Go and Stop Progress : performativité de l’exil et animalisation volontaire
La performance Go and Stop Progress de Petr Davydtchenko est de celles qui dérangent profondément.

Pendant plusieurs mois, de 2016 à 2019, Davydtchenko arpente les routes d’Europe, vivant comme un animal errant, refusant les infrastructures modernes, dormant dans les fossés. Pendant trois ans, il se nourrit exclusivement d’animaux écrasés sur les routes.
Il fait le choix d’une marginalité sans concession, un retrait absolu du confort civilisé, un refus du progrès comme forme de domination.
Il incarne une animalisation volontaire, un retour à une force primale, une tentative de désanthropomorphisation. Il se rapproche de la bête, de ce qui vit, meurt, mange, pisse, dort, sans surmoi, sans censure, sans cadre normatif.

Cette animalité est une tentative de fuite hors de l’humanité et de ses dérives (le capitalisme, le progrès). Il se met en retrait de la marche du monde.
C’est une radicalité volontaire, un exil profondément vécu. Il embrasse pleinement l’underdog, « le sous-chien », celui qui n’est pas mieux qu’un animal. La lie de la société capitaliste.

Paradoxalement, en mangeant des animaux morts sur la route, Davydtchenko leur redonne une certaine noblesse. Le progrès les a écrasés sans s’arrêter ; lui s’arrête, les ramasse, les mange.
Il transgresse les normes de salubrité, de propreté, de bienséance, les questionne. Il offre aussi une forme de valorisation ultime en mangeant ce que le progrès tue par accident, par surproduction, par indifférence.
C’est assez intéressant, parce qu’il se noue une forme de communion entre deux rejets de la société : le marginal qu’il incarne, et ces animaux morts sur les routes.
