Dites donc, il faudrait penser à nager moins large!!

Depuis bientôt trois semaines, je vais « nager » avec un ami dans une des piscines nantaises. On a tous les deux besoin de reprendre une activité physique, et je me dis que ça peut constituer une bonne activité cardio en complément de la muscu en salle. Je ne sais pas trop pourquoi je me suis laissé emporter à la piscine, parce que c’est quand même un lieu qui cristallise pas mal de traumatismes (j’exagère à peine…).

Je suis un piètre nageur. Entendons-nous bien : je nage suffisamment pour essayer de sauver ma peau, mais ma technique est… disons, non académique. Pour ne pas dire que je n’ai pas de technique du tout.

J’ai encore le souvenir des cours de natation en primaire et au collège, qui rimaient volontiers avec fiasco. Les cours avaient lieu tôt le matin. Il faisait frais – en tout cas pour moi – et je me revois grelottant, claquant des dents au bord du bassin, tétanisé à l’idée de plonger du haut du plot dans le bassin de deux mètres.

Cauchemar en eaux chlorées.

Entre plage et piscine : chroniques d’un apprentissage contrarié

La ville où j’ai grandi dispose d’une piscine municipale, ce qui n’est pas le cas de toutes les communes de Martinique. Mais la plage qui borde ma commune est houleuse, tumultueuse. Une croix sur l’îlet au large et un monument sur le front de mer rappellent la mort tragique d’un enseignant et de quelques-uns de ses élèves, quelques décennies avant ma naissance. À l’époque, faute de piscine municipale, les cours de natation avaient lieu… en mer.

Ilet de ste marie, au large de ma commune d’origine.

La mer sait être scélérate, même avec les nageurs les plus aguerris. La côte Atlantique est plus agitée, les plages moins sécurisées, les piscines plus rares dans les communes rurales. L’apprentissage de la nage y est d’autant plus vital qu’il est difficile d’accès. Et pendant longtemps, on a demandé aux enfants d’apprendre à nager dans une mer dont leurs propres parents avaient appris à se méfier.

Et pourtant, quand on habite une île, des liens naturels se tissent avec l’eau. Les fêtes de famille, les vacances, les événements : tout ou presque se fait à la plage. On aime camper, manger, faire la fête sur le sable chaud. On passe de nombreuses heures à barboter dans l’eau. On sait aussi tirer profit des ressources marines : la pêche à la senne est une institution en Martinique. Mais au fond, il y a toujours ce respect profond pour la mer, entre attraction et répulsion. Et je me demande parfois : quelle est la proportion de Martiniquais qui savent réellement nager ?

Nager ou savoir se sauver ?

Revenons à nos bassins. Je persiste à croire que l’école ne permet pas vraiment d’apprendre à nager. En ce sens, elle échoue à remplir sa mission d’égalisation des chances. Apprendre à nager est un apprentissage fondamental que l’on laisse volontiers à la famille, au même titre qu’apprendre à faire du vélo. Sauf que contrairement au vélo, tomber dans l’eau sans savoir s’en sortir peut être fatal.

Car la natation n’est pas seulement un sport : c’est un acquis de survie. Si on ne la maîtrise pas, on s’expose à un risque élevé de noyade accidentelle.

Mais qu’arrive-t-il quand il n’y a pas de piscine municipale à proximité ? Quand les parents, l’entourage, ne savent pas nager non plus ? Quand la peur de l’eau s’enracine lentement, génération après génération ? La réponse est sans appel.

Dans la société nord-américaine, les groupes marginalisés sont statistiquement ceux qui savent le moins bien nager. Par conséquent, les noyades liées à l’inhabileté aquatique sont plus fréquentes chez les individus les plus démunis.

Selon la fédération américaine de natation (USA Swimming Foundation, 2017), 64 % des enfants noirs ne savent peu ou pas nager, contre 45 % des enfants hispaniques et 40 % des enfants blancs. Le taux de noyade des enfants noirs âgés de 5 à 14 ans est environ trois fois plus élevé que celui des enfants blancs (CDC, 2014). Des chiffres similaires sont rapportés au Royaume-Uni : selon le Royal Life Saving Society UK (2017), 80 % des enfants noirs britanniques ne savent pas nager, contre 40 % des Blancs.

En France, les statistiques dites “ethniques” sont interdites, mais il y a fort à parier que l’on retrouverait des tendances semblables. Un rapport de l’Éducation nationale (IGESR, 2022) signale qu’un enfant sur deux n’obtient pas l’“attestation du savoir-nager” à la fin du primaire dans certaines académies, notamment en zones prioritaires. (Au passage, en lisant ce rapport, j’ai découvert que cette attestation existait. Lol, comme on dit.)

Mais au fond, “savoir nager”, c’est quoi ? La notion est assez floue. Est-ce qu’il s’agit de traverser une piscine olympique sans mourir ? Ou de savoir se tirer d’affaire dans une situation imprévue ? Combien pensent savoir nager… mais seraient incapables de garder leur calme en cas de chute accidentelle dans l’eau ?

Même les critères officiels évoluent. Pendant longtemps, on considérait que savoir nager 25 ou 50 mètres en continu suffisait. Mais cela ne garantit pas qu’on sache se sauver. Depuis 2008, l’attestation du savoir-nager” (ASNS) est délivrée à tous les collégiens après un test. Son intitulé est un peu trompeur : en réalité, elle évalue la capacité à se sauver, ce qui est déjà pas mal. Moi, je la rebaptiserais plutôt : “Attestation du savoir-sauver-sa-peau-en-milieu-aquatique”.

Le test comprend un parcours : nager sur le ventre, passer sous un obstacle immergé, maintenir son corps à la verticale en position stationnaire etc.

Je pense pouvoir valider ce test aujourd’hui. Je crois savoir me sauver. Mais il persiste une frustration : celle de ne pas maîtriser une nage académique. Ça fait partie de ces compétences auréolées d’une certaine “noblesse” que je n’ai pas. Et sans avoir réellement « conscientisé » manque jusqu’ici, je me retrouve à 34 ans avec une furieuse envie de vraiment savoir nager. Pas juste “tenir la tête hors de l’eau”.

La ligne 1, lieu de résistance et de solidarité

Depuis trois semaines, je fais preuve d’un peu d’autodérision face à cette inégalité visible. La piscine que je fréquente compte six lignes d’eau. De façon totalement officieuse, la première ligne est réservée aux piètres nageurs comme moi. Les suivantes sont progressivement dédiées aux plus expérimentés.

Systématiquement, la première ligne est peuplée d’hommes noirs (ou issus de minorités visibles). On se regarde, tous un peu dépités de ne pas savoir nager. Mais dans ce regard, il y a aussi une forme de fraternité implicite, d’empathie silencieuse. On se donne des tips, ou on écoute ceux donnés à nos compeautriotes (mot valise de ma création construit à partir de « compatriote » et de « peau ») . Mais dans le fond, un aveugle peut-il guider un autre aveugle ? Ne vont-ils pas tomber tous les deux dans un trou ?” (Oui, oui, je cite Jayzus.)

PS1 : Le titre de cet article, « Dites donc, il faudrait penser à nager moins large !! », m’a été inspiré par une remarque réelle qu’on m’a faite à la piscine. Gentiment, hein. Mais bon. Voilà.

PS2 : Je me suis gardé de parler (cette fois) des raisons historiques, politiques et sociales pour lesquelles les Noirs ne savent pas nager (mais savent danser). Pas envie de vous assommer dès aujourd’hui. Mais j’y reviendrai peut-être dans un prochain article.

2 Comments

  1. Merde vraiment il y a une telle surreprésentation des gens qui ne savent pas nager qui sont noirs ?? Cela m’épate si c’est le cas. Õ_ô

  2. Effarée par ces statistiques et en même temps pas si surprise….

    Dans la ligne 1 il y a aussi les grosses dames pas prises au sérieux par le reste du monde. Et il a fallu qu’une copine nageuse m’explique qu’il existe une convention de nager à droite du couloir, ce qui est fantastique mais une convention non expliquée dit bien l’espèce de mépris pour les nageurs et nageuses qui font de leur mieux mais pas en club entraîné(e)s depuis leur plus jeune âge…

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