La Chaîne Parlementaire consacre un reportage au handicap et à sa perception au cours du temps en France. Une séquence en particulier est largement diffusée sur Instagram. Une secrétaire d’État s’y exprime à propos du handicap à travers des propos qui nous semblent aujourd’hui inadmissibles. En 1970, elle parle alors de « débilités » pour évoquer à la fois les handicaps physiques et mentaux, ainsi que les structures d’accueil dédiées à la prise en charge de ces patients.
Cette séquence n’a pas manqué de susciter des réactions outrées en ligne. Même l’équipe journalistique peine à expliquer l’emploi de cette terminologie, qui est avant tout issue du domaine médical et dénuée, initialement, de toute connotation péjorative.
L’origine médicale du mot « débile »
Le terme « débile » vient du latin debilis, qui signifie « faible, chancelant », construit à partir du préfixe de- (marquant la séparation ou la privation) et de habilis (apte, capable). À l’origine, « débile » est un adjectif qualifiant une personne affaiblie, que ce soit sur le plan physique ou mental.
En médecine, dès le XIXe siècle, la débilité mentale était un diagnostic reconnu, situé dans une classification graduée des déficiences intellectuelles et physiques. On distinguait alors l’idiotie, l’imbécillité et la débilité, par degré de gravité.
Un glissement vers une connotation péjorative s’observe dès les années 1920–1950. Les termes médicaux deviennent insultants lorsqu’ils sont utilisés hors contexte clinique, dans un cadre moral ou social. Un glissement sémiologique s’opère pendant l’entre-deux-guerres. C’est une époque où la volonté est de former, de classer les élèves selon leur intelligence et, in fine, de permettre une relative égalité des chances entre eux.
Peu à peu, le terme médical passe du cabinet du psychiatre à la classe, à la cour d’école, au théâtre, au roman. Dans les dialogues de films ou de pièces de théâtre, « débile » est utilisé pour désigner une personne jugée simplette ou ridicule. Il ne désigne plus un seuil de QI mais une défaillance de jugement, une immaturité sociale ou une bêtise comportementale. Il commence à être utilisé dans la presse pour stigmatiser des attitudes considérées comme inadaptées.
Les années 1960–1970 marquent une bascule décisive : le terme devient injurieux, notamment dans le langage adolescent et scolaire. Il est alors complètement détaché de son origine médicale et devient un terme péjoratif.
Aujourd’hui, on ne parle plus de débilité. La médecine et les sciences sociales préfèrent des terminologies plus neutres ou euphémisées : on parle de déficience intellectuelle légère à sévère, de handicap moteur, etc.
L’usage du terme « maladie débilitante » persiste néanmoins dans le langage médical. Il désigne une pathologie dont l’impact sur la qualité de vie est important et à l’origine d’une réduction significative des fonctions du patient. En anglais, le terme subsiste également (debilitating disease) pour désigner une maladie entraînant un affaiblissement général important : sclérose en plaques, SLA, certaines formes de cancer, etc.
Crétin et autres mots venus du champ médical
De façon notoire, de nombreux mots du jargon médical ont été accaparés par la société, puis vidés de leur sens.
C’est ainsi que le mot crétin prend une connotation péjorative. On ne connaît pas l’origine exacte du mot « crétin », mais on suppose qu’il dérive de « chrétien » par euphémisation : un crétin était considéré comme un innocent, un bienheureux — mais aussi parce que les arriérés étaient recueillis dans les monastères au Moyen Âge.
Le crétinisme désigne initialement la pathologie présentée par un individu ayant souffert d’une carence en iode durant la période périnatale. De tels individus présentent un retard mental, un goitre, un physique frêle ainsi qu’une espérance de vie limitée (de l’ordre d’une vingtaine d’années). Le crétinisme est attesté dès l’an 1000, mais le terme fait son apparition vraisemblablement au XVIIIe siècle.
Le crétin des Alpes n’est pas initialement une insulte. Au XVIIIe et XIXe siècle, le tourisme se développe dans les Alpes. À mesure que les habitants les plus riches des grandes villes françaises découvrent les joies de l’alpinisme, ils découvrent aussi les crétins qui y vivent.
Loin de la mer, sans accès aux produits iodés, de nombreux enfants naissent atteints de crétinisme endémique dans cette région franco-suisse. Victor Hugo dresse le portrait d’un crétin des Alpes en 1839 dans En voyage – Alpes et Pyrénées :
« Dans une anfractuosité du rocher, assis les jambes pendantes sur une grosse pierre, un idiot, un goitreux, à corps grêle et à face énorme, riait d’un rire stupide, le visage en plein soleil, et regardait au hasard devant lui. Ô abîme ! Les Alpes étaient le spectacle, le spectateur était un crétin. »
On estime qu’au début du XIXe siècle, 20 000 crétins habitent dans les Alpes. En 1811, Bernard Courtois découvre l’iode, mais il faudra près de 100 ans pour que David Marine parvienne à convaincre la communauté scientifique que l’apport d’iode permet de prévenir l’apparition du crétinisme. Se basant sur une région de goitre endémique aux États-Unis (Cleveland, Ohio), il démontre l’effet préventif de l’iode ajouté dans l’eau de boisson chez les écoliers.
Il faudra attendre 1952 pour que l’iodation des sels de table soit autorisée en France, bien qu’elle ne soit toujours pas obligatoire. L’amélioration de l’accès aux aliments iodés permet une diminution de la pathologie. Progressivement, le terme crétin prend une connotation péjorative au XXe siècle. Il quitte le domaine médical pour trouver sa place dans le registre littéraire ou politique. L’expression « crétin des Alpes » est popularisée par Hergé, qui en fait l’une des insultes favorites du capitaine Haddock.
L’avancée des connaissances en physiopathologie permet de comprendre le mécanisme par lequel la carence en iode induit le crétinisme. Dès lors, on lui préfère les termes de hypothyroïdie congénitale ou insuffisance thyroïdienne congénitale. Le crétinisme infantile sporadique est éliminé en France par le dépistage systématique de l’hypothyroïdie à la naissance, réalisé dès le troisième jour depuis 1979. On estime cependant que 2 millions de patients à travers le monde sont atteints de crétinisme du fait de sols pauvres en iode.
Le nanisme est également une pathologie à proprement parler qui va prendre une connotation péjorative avec le temps. On parle toujours de nanisme psychosocial dans le cas de patients dont la croissance est ralentie du fait de carences d’ordre affectif.
Le mongolisme et le mongolien faisaient aussi partie du lexique médical. Ces mots désignaient les patients atteints de trisomie 21 (syndrome de Down), en raison de traits du visage supposément « mongoloïdes ». L’OMS a proscrit ce terme en 1961, à la demande de la délégation mongole.
Hystérique, schizo, infirme, taré , monstre et bien d’autres termes ont suivi le même glissement sémantique. À mesure que les termes médicaux sont adoptés par la société civile et acquièrent une connotation péjorative, le champ lexical médical se trouve poussé à adopter des terminologies techniques de plus en plus précises: personnalité histrionique, trouble du neurodéveloppement etc.
Le validisme des années 1980–1990 induit, en réaction, l’usage de termes euphémisés. Par volonté de respect, on privilégie aujourd’hui des formulations neutres : trouble du neurodéveloppement, déficience motrice, personne de petite taille, personne à mobilité réduite. Mais cette neutralisation du vocabulaire médical n’empêche pas les mécanismes de stigmatisation.
