Cailloux!!!!! Hou! Hou! hou !

Parmi toutes les pages Instagram que je suis, il y en a deux d’assez particulières :
sur la première, chacun est invité à poster la photo des plus beaux bâtons trouvés dans la nature.
Sur la seconde page, il est question de cailloux. Chacun y va de son plus beau lancer, individuel ou collectif, non sans singer des hommes préhistoriques et pousser des cris primaux — « cailloux, hou hou hou ! »

@Kayou_de_compagnie. J’adore cette page parce qu’elle fait appel à des automatismes, des atavismes primitifs, et révèle notre part enfantine et « reptilienne ». On cultive, depuis la nuit des temps, un rapport étroit aux cailloux, et l’on garde des sortes d’automatismes assez primaires.

Je dispose moi-même de nombreuses pierres et cailloux chez moi — que ce soit des spécimens collectés sur la plage ou des fragments plus urbains et géométriques. J’ai, en effet, quelques spécimens de pavés, notamment en granit. Cela va de pair avec l’un de mes sons préférés : le roulis des pneus d’une berline sur les pavés.

Je pense que ce qui me plaît le plus dans ces pierres que je collecte, ce sont leurs reliefs — accidentés ou anguleux — plutôt que leur aspect lisse ou leurs rondeurs.

Certain·es font des rangées de menhirs dans leur jardin (poke Matoo).
Des photographes immortalisent des pierres.
Bref, la pierre — les pierres — sont riches en évocations, personnelles comme collectives.

L’art, l’architecture, la cuisine : tout est pierre.
La pierre joue, depuis la nuit des temps, un rôle crucial dans notre hominisation.

Anthropologie du caillou

Un garçon qui jette un caillou rejoue une scène vieille de deux millions d’années.
Il ne le sait pas, mais c’est en lançant que l’homme est devenu homme.

Le rapport des hommes aux cailloux s’inscrit dans une réminiscence : celle des gestes de la mémoire des premiers outils, de l’éveil sensori-moteur de l’enfance, de la fascination esthétique pour le minéral — et d’un imaginaire viril, lié au pouvoir, à la trajectoire, à la maîtrise du monde.

Mine de rien, le caillou a joué un rôle capital dans l’hominisation de notre espèce.
Les hominidés sont parmi les rares espèces capables de lancer des objets avec précision.
Et cette capacité à projeter avec force et justesse n’est pas anodine : elle serait une adaptation proprement humaine, fruit de modifications anatomiques — épaules mobiles, hanches stabilisées, coordination main-œil affinée.

Cette aptitude se développe chez Homo habilis, premier des hominidés à même de fabriquer des outils. Et parmi ses premiers outils… le caillou.

Cet hominidé de première génération, « habile » de ses mains, utilise désormais les pierres non seulement pour frapper ou tailler, mais aussi pour lancer : comme projectiles, comme sagaies, comme armes. Pour chasser. Pour se défendre.

Avec la bipédie, ses mains se libèrent. Homo erectus acquiert peu à peu la praxis, cette intelligence du geste et de la matière. Du simple caillou-outil, on passe au galet aménagé (ou chopper), puis au biface acheuléen.
Un saut technique, mais surtout un saut cognitif.

La pierre — le caillou — est vraiment l’une des bases de notre hominisation.
Et de toute évidence, ça laisse des traces.

Le caillou: un outil performatif et un brin virilisme

Donnez à un homme de quoi écrire, et il dessinera une bite pour peu qu’il s’ennuie.
Donnez-lui à voir un caillou, il s’amusera à le balancer.
Montrez-lui la mer : il fera des ricochets — ou il nagera jusqu’à la bouée à l’horizon.
C’est fort un garçon… Et ça aime le montrer.

C’est un fait : lancer des cailloux — a fortiori des cailloux lourds — est une pratique relativement masculine.
Les garçons, dès leur plus jeune âge, collectionnent volontiers des cailloux, là où les petites filles s’intéressent davantage aux coquillages ou aux fleurs.
Apprendre à son fils à faire des ricochets à la plage relève presque du rite initiatique.
Les ricochets : une image d’Épinal de la complicité père-fils.

Le caillou a un sexe. Il est masculin.
Il est le tout premier outil, la première arme, le premier jouet.
La dureté de la pierre, sa stabilité, son poids, sa minéralité s’opposent — par contraste — à la fragilité du féminin, du biologique, de l’organique.
Les menhirs : des phallus tendus vers le ciel. L’homme au coeur de pierre, fort, droit et inflexible.

Sur cette page Instagram, la dégaine d’homme préhistorique un peu attardé de ceux qui lancent ou cassent des pierres vient justement tourner en dérision cet aspect viriliste de la pratique.
On a conscience de ce que nous sommes : des hommes simples, un peu demeurés, satisfaits de peu et on se moque de notre côté primitif totalement indissociable de l’homme contemporain et évolué que l’on se targue d’être.

Le caillou amoureux

Bon, d’accord. Le caillou n’est pas que masculin.
La pierre précieuse — et surtout le diamant — est une affaire de femmes.
Il est communément admis que l’engagement amoureux se scelle par une bague ornée d’un diamant.

Mais même dans ce cas, le diamant reste un caillou.
Un caillou parmi d’autres, simplement plus dur, plus rare, plus symbolique. Mais il reste encore une fois chargé d’une certaine symbolique masculine : valeur, engagement, possession, séduction.

Et puis il y a les pingouins.
Lorsqu’ils veulent séduire une potentielle conquête, les mâles pingouins leur offrent… un caillou, bien sûr.
Mais pas n’importe lequel. Dans un monde de glace, les cailloux sont une ressource précieuse : la matière première idéale pour construire un nid.
Offrir un caillou devient donc une invitation explicite : « viens, bâtissons ensemble ».
Si la femelle accepte, ce caillou devient la première pierre de leur nid d’amour.

L’homme est un pingouin animal comme un autre.

En cuisine

Après avoir servi d’arme ou de projectile, le caillou entre en cuisine. Plus précisément, il devient goût.

Il y a quelques années, je suis tombé sur un texte de Philippe Starck publié dans un magazine consacré à la cuisine. Cette nouvelle m’est restée en tête depuis, et m’émeut toujours autant. À travers cette histoire, le designer au style minimaliste présente un pan de la philosophie de son travail de façon élégante, inspirante et poétique. Nos chers cailloux s’invitent en cuisine, délivrent une leçon de vie, et nous ramènent à la simplicité.
Ils rappellent qu’on peut créer à partir de rien, faire du beau en revenant à l’essentiel, au brut.

« Spaghetti aux Cailloux »

« C’est une histoire triste, celle d’un couple très humble. Il est marin, elle reste à la maison et s’occupe un peu du jardin pour améliorer l’ordinaire. Ils habitent une cabane sur une plage de galets à Ischia, une île du sud-ouest de l’Italie. 
C’est l’hiver, et cela fait plusieurs semaines que le temps est très mauvais. Ils ne peuvent pas sortir le bateau ni partir pêcher, et ils commencent à avoir faim. La femme dit à son mari : « Il faut vraiment que tu trouves quelque chose à manger. » 
Il descend sur la plage, marche en regardant ses pieds, honteux de ne pouvoir nourrir sa famille. Par terre, des cailloux, avec des algues collées dessus. Il se dit que ce sera mieux que rien. Il les rapporte à la maison, et demande à sa femme de faire bouillir de l’eau, de réunir les dernières pâtes qu’il leur reste et de préparer des spaghettis aux cailloux. 
Sa femme prend de l’eau, du sel, ajoute quelques vieux spaghettis et y jette les galets. Comme elle constate que cela ne fait pas grand-chose, elle va au jardin, trouve une pomme de terre, l’ajoute à cuire dans l’eau des pâtes. Elle y met un peu d’ail et de persil – à moins que cela ne soit une mauvaise herbe. Elle trouve un vieux croûton de pain dur, qu’elle casse en morceaux par-dessus, et sert les spaghettis. »

Ce plat, c’est une sorte de drame qui prouve que l’on peut toujours produire quelque chose avec un peu d’imagination et de dignité. Je suis admiratif de ceux qui n’ont presque rien et qui essaient malgré tout de faire bon, bien et joli.  Philippe Starck

Puisqu’on est dans le domaine de la cuisine, restons-y. La minéralité fait désormais partie des nouvelles saveurs explorées par la gastronomie contemporaine.

Le mot minéralité a d’abord été un terme de dégustation, utilisé pour parler des vins — en particulier des blancs secs élevés sur des sols calcaires, schisteux ou granitiques.
On parle volontiers de vins aux notes de silex frotté, de craie de fond de cartable, d’allumette grattée.
En œnologie, la minéralité est un concept très débattu : elle ne correspond pas, chimiquement parlant, à de vrais arômes issus des minéraux du sol, mais plutôt à une interprétation sensorielle et culturelle de certaines sensations perçues. Les molécules responsables de ces notes viennent principalement des processus de fermentation, pas du sol lui-même.

En cuisine, la minéralité désigne une perception sensorielle évoquant des éléments non organiques : pierre chaude, silex, argile, craie, coquillage, sel, fer, iode, rouille, coquille d’huître…
Il ne s’agit pas d’un goût au sens strict, mais d’un ensemble de sensations tactiles, olfactives et gustatives qui évoquent la matière inerte, terrestre, saline, métallique.

La minéralité en cuisine passe par l’utilisation d’ingrédients comme les algues, les coquillages (notamment les Saint-Jacques cuites à même leur coquille), les laits fermentés, ou le chocolat noir.
Une grande variété de sels permet d’apporter des notes iodées, minérales. L’utilisation d’eaux minérales riches en bicarbonates peut également participer à cette construction aromatique.
On voit aussi l’ajout de charbon végétal, utilisé également pour apporter la couleur noire pas facile à obtenir en cuisine. Certaines meringues, certains pains en sont ainsi enrichis.
Le sésame noir, ou encore la torréfaction poussée de certains aliments (poivrons, graines, oléagineux) permettent d’ajouter ces touches minérales.

La minéralité est aussi affaire de cuisson : cette saveur peut émerger lorsqu’un aliment est cuit à même une roche chauffée, ou encore étouffé dans de la terre, dans des cendres, dans des galets brûlants.
Certaines pratiques traditionnelles, héritées de la cuisson primitive, privilégient ces modes d’étouffement, de contact avec la pierre ou la cendre.
Aujourd’hui, dans le confort de nos cuisines modernes, on retrouve cette philosophie dans l’usage d’ustensiles en pierre naturelle : poêles, plaques, pierres à griller.
La minéralité évoque une certaine épure.
Parler de minéralité en cuisine, c’est se rapprocher du minéral, donc du simple. C’est choisir une cuisine qui travaille la matière alimentaire au plus près de son origine : le sol, la mer, la roche.

Michel Bras a développé une cuisine tellurique, presque archaïque, où les éléments du sol prennent place à table : racines, tubercules, mousses, lichens…


Quant à René Redzepi, chef du Noma à Copenhague — considéré comme l’un des meilleurs restaurants du monde — il a poussé cette esthétique à son paroxysme.
Sa cuisine n’évoque pas seulement des notes minérales, elle incarne les paysages nordiques. Il joue avec des éléments bruts, minéraux, qu’il mime et réinvente : galets comestibles, roches sucrées, mousses, lichens et algues en trompe-l’œil.

Jouer la carte de la minéralité, c’est renouer avec une cuisine plus authentique, qui revient au fondamental. Quelque chose de brut. De préhistorique.
Une cuisine des origines.

Optez pour un caillou de compagnie

Depuis quelques années, en Chine, le « caillou de compagnie » est à la mode. Il s’agit d’un véritable objet de compagnie que l’on personnalise à sa guise : maquillage, yeux mobiles, bouche peinte, petits accessoires… Il devient un confident bien moins coûteux à entretenir qu’un chien ou qu’un chat.

Cette tendance n’est ni totalement nouvelle ni propre à l’Asie. Les premiers « cailloux de compagnie » sont américains : en 1975, le Californien Gary Dahl lance les Pet Rock. Dans de petites boîtes en carton perforées sont vendus des galets importés de Rosarito Beach (Mexique), accompagnés d’un Pet Rock Training Manual. En six mois, grâce à cette trouvaille marketing, Gary Dahl devient millionnaire – le cadeau de Noël 1975 avant que le concept ne s’éteigne presque aussi vite qu’il était apparu.

Depuis 2022, les Pet Rock font leur retour, parfois comparés au succès des Tamagotchi des années 1990-2000.

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