Sinners

Il peut parfois se passer de longs mois sans que je n’aille au cinéma, puis un samedi ou dimanche, j’enchaîne trois films l’un à la suite de l’autre.
Dimanche dernier était ce genre de week-end de frénésie cinématographique.
À 15h00, j’ai d’abord vu Sinners, avant d’enchaîner sur le film Thunderbolts, et enfin Les Indomptés.
J’ai apprécié les deux premiers films, même s’ils sont vraiment de styles totalement différents. Je ne sais pas encore si je m’épancherai sur le troisième film. J’en ai compris l’intention, et j’ai été relativement sensible à l’esthétique du film, mais il y a quelque chose de relativement pompeux et lent qui m’a empêché de vraiment apprécier ce film.

C’est parti pour la critique de Sinners.

Sinners: pas juste un simple film de vampires

Sinners est vendu comme un film d’horreur, de vampires, ce qui, à notre époque, est plutôt alléchant et vendeur dans l’industrie du cinéma. Il est propulsé par la Warner. Il est servi par Michael B. Jordan, élu l’homme le plus sexy au monde en 2020, et qu’en plus on peut voir deux fois plus dans ce film. Il a joué dans des films assez musclés tels que les Creed ou Black Panther. Le film est réalisé par Ryan Coogler, qui a à son actif le film Black Panther (ce qui a son importance, compte tenu du fait que Sinners parle avant tout de cultures afro-américaines, et que Black Panther a connu un immense succès en grande partie par sa capacité à rendre hommage à la culture afro-américaine). Ludwig Göransson s’occupe de la musique du film : ce n’est autre que le compositeur le plus en vogue en ce moment à Hollywood, après avoir travaillé sur Oppenheimer, Black Panther, Creed, Tenet… et on le compare souvent à Hans Zimmer. Derrière ce film, il y a un vrai univers musical, une vraie proposition vouée à vivre au-delà du film…
Bref, il y a beaucoup d’éléments qui expliquent que ce film marche très, très bien aux États-Unis et en France.


Mais le film est bien plus intelligent qu’une simple histoire de vampires.
C’est un film musical où le blues est omniprésent, avec aussi du folk américain et… irlandais.
C’est un film qui explore les prémisses du blues et de la musique afro-américaine, ainsi que sa dimension cathartique et primordiale dans la mémoire collective noire américaine. C’est un film qui parle de l’histoire des États-Unis, comment ce melting-pot tente de faire corps depuis des siècles.
Le film s’inscrit dans une tradition artistique relativement récente appelée « Black Horror » – une expression désignant les œuvres d’horreur centrées sur l’expérience noire américaine, dans la lignée de films comme Get Out, Us, Nope de Jordan Peele, qui a popularisé le style. L’horreur est un lieu privilégié pour figurer les traumatismes historiques, et notamment l’héritage de l’esclavage, de la ségrégation et de l’oppression raciale.

Les deux frères jumeaux Elias et Elijah (campés tous les deux par Michael B. Jordan) reviennent en Louisiane, sur les terres qui les ont vus naître, après avoir vécu quelque temps à Chicago où, on le présume, ils ont vécu de menus larcins.
Les deux frères montent un club de blues dans une ancienne scierie rachetée aux mains d’un propriétaire blanc (auto-certifié « Ku Klux Klan-free »). Ils recrutent des musiciens de talent, parmi lesquels leur jeune cousin Sammie. Celui-ci est fils de pasteur, mais est plus enclin à chanter le blues plutôt que de participer à l’office du dimanche.
Le soir de l’inauguration de l’établissement, un trio de vampires vient jouer les trouble-fêtes et réclamer son compte de sang et d’âmes.


La configuration du film n’est pas sans rappeler Django Unchained, mais aussi et surtout Une nuit en enfer, avec Salma Hayek et George Clooney, à ce souci près que les protagonistes de ce film se retrouvent à leur dépend dans le repaire de vampires, tandis que dans le film qui nous intéresse, les vampires irlandais (oui, oui, ça a son importance) s’invitent dans la party.
Les paysages, les lieux, rappellent ceux des films tels que Twelve Years a Slave, ou encore Django Unchained.
Sinners semble puiser dans l’esthétique du Sud hanté, dans la tradition du Southern Gothic, où les traumatismes historiques laissent des traces indélébiles, où les lieux eux-mêmes (la scierie, les marais, les routes) sont chargés d’une mémoire violente, sont habités.

Un vampire… irlandais ?


Nous sommes dans une petite ville du Mississippi, lors de l’ère Jim Crow, en 1932, sur un territoire qui se remet à peine de la période esclavagiste et qui s’enlise déjà dans la ségrégation raciale. Les Blancs aiment le blues, mais nettement moins ceux qui le jouent.
Ce territoire est un creuset de cultures qui composent la jeune Amérique : Blancs tendance KKK, populations afro-américaines issues de l’esclavage et ségréguées, tribus amérindiennes natives, main-d’œuvre asiatique installée aux États-Unis au XIXe siècle, Irlandais fuyant la famine de 1845 due au mildiou.
Au XIXe siècle, des centaines de milliers d’Irlandais fuient la misère et la famine provoquées par la domination coloniale britannique. La Grande Famine pousse un flot massif d’hommes, de femmes et d’enfants à traverser l’Atlantique pour tenter leur chance en Amérique. Ils arrivent à New York, Boston, Philadelphie — démunis, catholiques, ruraux, et à bien des égards, considérés comme racialement inférieurs par les élites protestantes anglo-américaines. Mis au ban de la société et méprisés, ils sont caricaturés comme des brutes alcooliques et paresseuses.
On n’est pas dans une dichotomie noire/blanche en ce qui concerne le racisme :
Les vampires sont irlandais, et ce n’est pas un hasard. Ils ne sont pas racistes et se dissocient des Blancs du KKK.
En tant qu’immigrés, ils ont aussi connu le racisme des WASP blancs et ne s’y reconnaissent donc pas.
Il a fallu qu’ils se fassent accepter eux aussi. C’est cette histoire conflictuelle avec les Américains qu’aborde Sinners.
Une trajectoire sociale et raciale que Noel Ignatiev, auteur et historien, décortique dans un ouvrage provocateur sorti en 1995, How the Irish Became White ou « Comment les Irlandais sont devenus blancs ».

Remmick, le vampire, insiste sur la volonté de devenir une grande famille (Irlandais, Noirs, Asiatiques). De celle qui doit se serrer les coudes face à une Amérique blanche qui ne leur a pas fait de cadeaux. C’est d’ailleurs pour cette raison que Remmick avertit les jumeaux que le mec auquel il a acheté la scierie n’est autre qu’un membre du KKK qui s’est promis de venir à la fin de la soirée avec toute sa clique pour décimer tous les Noirs. On n’est pas dans un film de vampires classique, dans le sens où les vampires ont un semblant de code moral au-delà du simple souhait de recruter de nouveaux adeptes.
Les vampires irlandais ont conscience de la discrimination exercée par les Blancs américains envers les Noirs, les Irlandais, les Asiatiques. On notera que Remmick et les vampires mettent plusieurs fois l’accent sur la mémoire commune entre les vampires, mais aussi et surtout… sur la volonté de créer une mémoire collective de ce vécu commun à toutes ces populations de migrants. Remmick propose une solidarité entre peuples opprimés.

Cet article de Géo publié en 2018 décrit assez bien le contexte social de ce film, même s’il met l’accent sur l’Ouest américain, très attractif du fait de la ruée vers l’or.

Irlandais, esclaves américains et Asiatiques ont connu le même rapport à la religion catholique : les Asiatiques étaient mal vus, en raison de leur religion jugée occulte. La communauté asiatique va ainsi connaître un lynchage au début du XXᵉ siècle.
Dans les deux autres cas, la religion catholique leur a été imposée au détriment de leur religion originelle, de leurs croyances — soit pour justifier l’esclavage, soit à travers la conversion dès le IVᵉ siècle par les évangélistes européens, notamment saint Patrick.

Maintenant qu’on a un peu compris pourquoi le vampire en chef, Remmick, on peut se demander ce que cette histoire de migration et de conquête des États-Unis a à voir avec les vampires.
Comme je l’ai déjà dit, l’histoire des États-Unis est faite de migrations, de peuples qui ont quitté leur terre dans des conditions extrêmes (soit forcés par l’esclavage, soit dans l’espoir d’une vie meilleure et pour fuir des conditions encore plus difficiles).
Chaque peuple est arrivé sur le territoire américain avec, en même temps, ses dieux, ses croyances, ses traditions.
Les États-Unis ont dès le départ, et jusqu’à nos jours, constitué un réservoir de traditions, de croyances, de dieux — de tous ceux qui ont formé sa population — et qui doivent cohabiter ensemble.
C’est ce que raconte en substance la série American Gods, que j’apprécie particulièrement.

Remmick n’est pas issu de la vague d’immigration irlandaise du XIXᵉ siècle, et il n’en est pas non plus le gardien de la mémoire.
Son existence est antérieure à cette vague migratoire. Il fait partie des tout premiers Irlandais débarqués aux États-Unis.
Des vampires, on connaît surtout l’histoire de Dracula et les mythes d’Europe de l’Est. Néanmoins, la mythologie irlandaise contient, bien avant cela, des traces d’un vampire intimement lié à la tradition celte et gaélique de l’Irlande préchrétienne.

Une scène du film permet de se convaincre de l’antériorité de la présence de Remmick aux États-Unis : lors de sa première apparition, il surgit, lardé de blessures, et demande de l’aide à un couple. Ce couple reçoit ensuite la visite d’Indiens d’Amérique, qui pourchassent Remmick et leur adressent un avertissement le concernant. Cette tribu représente les Natifs américains. Témoins de toutes les vagues migratoires, ils connaissent Remmick…

L’âge de Remmick sous-entend qu’il a traversé de nombreuses épreuves, notamment l’oppression des Irlandais par la Grande-Bretagne, qui a duré environ 700 ans — de l’invasion normande en 1169 jusqu’à la création de l’État libre d’Irlande en 1922. Durant cette période, le peuple irlandais a été victime de discriminations religieuses, exploité économiquement et soumis à une répression culturelle.
L’oppression de la communauté irlandaise s’est poursuivie lors de son immigration aux États-Unis, commencée au XVIIᵉ siècle et prolongée jusqu’au XIXᵉ siècle.

Aspect critique des religions

Un point intéressant et capital de ce film est son traitement de la religion. Depuis sa sortie aux États-Unis, le film est considéré comme antichrétien.
Traditionnellement, dans les histoires de vampires, les croyances et symboles chrétiens constituent des forces puissantes contre les vampires. Mais Sinners inverse cette tendance.
Dans ce film, le christianisme est soit impuissant, soit oppressif, tandis que la spiritualité païenne est puissante et affirmée.
Ce sont les faiblesses folkloriques des vampires, comme l’ail, la lumière du soleil et l’argent, qui peuvent leur nuire (avec seulement une brève mention de l’eau bénite), tandis que les croix ne sont jamais mentionnées ni utilisées.
Que ce soit chez les esclaves et leur descendance ou au sein de la communauté irlandaise, la religieuse — et le christianisme en particulier — a éloigné l’homme de sa mythologie, de ses traditions païennes et de la nature.
Pire encore, le peuple noir peut être vu comme une victime attachée à son bourreau (la religion) : la religion qui l’aliène, le discrimine.

Ce questionnement religieux abordé par le film a une résonance toute particulière pour moi.
Je suis martiniquais et descendant d’esclavage. Le poids de la religion est considérable sous ces latitudes, en comparaison à la métropole ou à l’Europe.
L’Afrique est également le plus grand vivier de chrétiens au monde, et l’Église tient sa vitalité en grande partie de ce continent.
Comme beaucoup de ressortissants ultramarins, j’ai grandi avec une éducation religieuse chrétienne assez importante.
Je m’en suis dissocié au fur et à mesure, en soumettant ma foi à trois tamis :
Mon homosexualité est-elle compatible avec ma foi ?
Ma foi résiste-t-elle à l’épreuve de mon esprit, plutôt cartésien, scientifique ?
Quelle est la légitimité d’une religion à partir du moment où elle m’a été imposée, d’une part par mes parents, et d’autre part via une sorte d’héritage transgénérationnel ?

C’est ce dernier point qui rejoint très précisément le message du film.
L’esclavage a été un processus extrêmement violent. Pendant des siècles, des millions d’individus ont été arrachés de leurs terres, de leur culture, de leur religion, de leur rapport à la nature, et contraints d’adopter de nouveaux codes et une nouvelle religion qui, de surcroît, a servi de justification à leur condition.
Comment, dans ces conditions, accepter que subsiste une telle aliénation à la religion ?

Toute la musique que j’aime. Elle vient de là…
Elle vient du blues

Le blues est un langage codé de la souffrance, mais aussi un vecteur de résilience.
Son émergence, au tournant du XXᵉ siècle, dans les communautés noires du Sud des États-Unis, en fait une mémoire chantée de l’oppression, du déracinement et de la survie.
Une réplique du film est assez éloquente : « Le blues a été créé par nous, pas comme le gospel qui nous a été imposé ».
Le blues est souvent considéré comme une musique qui puise ses racines dans la musique ancestrale des esclaves, tandis que le gospel renvoie à une transcendance chrétienne souvent imposée par les maîtres esclavagistes.
Le blues est une réappropriation de la spiritualité originelle, inscrite dans l’histoire noire.
Au même titre que le blues est vu dans le film comme un vecteur entre deux mondes, il est aussi présenté comme une connexion entre la musique ancestrale et la musique moderne noire américaine. La scène musicale iconique du film illustre très bien la filiation le blues et les autres styles musicaux afro-américains.

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