Je rebondis sur les articles de matoo et par conséquent de Vincent Breton . D’une assignation à la naissance comme le genre, on s’approprie son identité comme une coquille, une maison. On l’habite.
Axel est le prénom qui passa par la tête de ma mère lorsqu’il fallut me nommer. À vrai dire, elle n’y avait pas vraiment réfléchi avant cet instant précis, et je dois avouer qu’elle a fait un choix… plutôt correct.
Le prénom Axel trouve ses racines dans le prénom hébraïque Absalom (en hébreu : אַבְשָׁלוֹם, Avshalom), composé de « ab » signifiant « père » et « shalom » signifiant « paix ». Ainsi, Absalom se traduit par « père de la paix » . Dans la Bible, Absalom est l’un des fils du roi David et le frère de Salomon. Le Premier Livre des Chroniques interprète le nom de Salomon (Shelomo en hébreu) comme signifiant que le roi apportera la paix (shalom) et la tranquillité à Israël.
Au fil du temps, Absalom a évolué pour devenir Aksel dans les langues scandinaves. Cette transformation est notamment attribuée à l’influence de l’archevêque danois Absalon Hvide (1128-1201), également connu sous le nom d’Axel de Lund. Absalon a joué un rôle clé dans la fondation de Copenhague, où fut érigé le château d’Axelhus. En raison de sa popularité, le prénom Axel est devenu si courant au Danemark qu’on appelait parfois ses habitants Axelssønerne, c’est-à-dire « les fils d’Axel » .
Une autre théorie étymologique suggère que Axel pourrait dériver du latin auxilium, signifiant « aide » ou « secours ». Cette interprétation conférerait au prénom une connotation de soutien et d’assistance .
Il me semble que mon père aurait voulu appeler mon frère ou moi Tanguy. Je n’ai jamais vraiment eu d’opinion sur mon prénom, mais il est certain que je n’aurais pas apprécié celui de Tanguy.
Mon arrivée en métropole m’a quelque peu forcé à avoir une opinion sur ce prénom. Axel est un prénom relativement courant en Martinique ; en revanche, en métropole, il semble moins fréquent et davantage associé à l’enfance. On lui préfère souvent Alexandre, et, par glissement, son diminutif : Alex.
Mon prénom est ainsi devenu, à ma grande surprise, une des marques de mon changement de lieu de vie. En Martinique, il m’était rarement arrivé qu’on m’appelle Alex. En métropole, c’est pourtant devenu une habitude quasi inlassable. Il faut l’avouer, ce ne sont que les mêmes lettres réarrangées, et comme je le disais plus haut, cette forme est plus commune sous nos latitudes.
Il ne se passe pas une nouvelle rencontre sans que l’on m’appelle Alex plutôt qu’Axel. Il y a quelques années, je me rebiffais, gentiment excédé. Avec le temps, je laisse davantage couler… et je m’amuse de cette erreur. Le prénom est comme un mot avec lequel on peut jouer.
Il m’arrive souvent de ne pas corriger quelqu’un qui m’appelle Alex… et ce jeu peut alors durer plusieurs jours, voire plusieurs semaines, avant que je ne dise à mon interlocuteur : « En fait, moi, c’est Axel. » Je me délecte alors du visage confus de celui qui le découvre.
D’un point de vue linguistique, le prénom est un signifiant, souvent arbitraire dans sa forme, mais dont la charge symbolique se construit par l’usage, le contexte et l’histoire — individuelle comme collective. Progressivement, ce prénom, sous sa forme arbitraire et asémique, acquiert une force symbolique par l’affect qu’on lui associe. J’ai tendance à penser que mon prénom ne correspond pas forcément à la personnalité que je veux mettre en avant. C’est un prénom un peu enfantin, du moins dans mon ressenti. Le genre de prénom qui ne colle ni à un quadragénaire, ni à un septuagénaire.
Depuis quelques années, je me suis inventé un alias : Aleck. Ce prénom est relativement rare en Europe, et notamment en France. Son originalité empêche toute équivoque. Il est suffisamment rare pour qu’on ne le confonde ni avec Axel, ni avec Alex. Certaines personnes ne me connaissent que sous cette identité.
J’aime l’idée de pouvoir jongler entre deux identités, de m’approprier mon prénom. Et c’est ça, dans le fond : habiter son nom et son prénom. Faire de quelque chose qu’on nous a attribué quelque chose à soi. Jouer avec, le travestir, le décorer, se le réapproprier, en prenant de la distance avec les mauvais affects, les tares familiales, les atavismes qui s’y sont attachés au fil des ans.
En ce qui concerne mon nom, je ne le changerais pour rien au monde. C’est le nom de mon père, et c’est un beau cadeau de la part de quelqu’un dont je n’ai jamais douté de l’amour, ni de la fierté. Cela explique un rapport assez apaisé, un regard tendre sur ce nom de famille, porté comme un étendard.
Il y a quelques années, j’ai voulu adjoindre le nom de ma mère. J’ai donc un nom d’usage qui rassemble les noms de mes deux branches : maternelle et paternelle. Bien que mes rapports aient été plus tempétueux avec ma mère, tout au long de ma vie, je suis très attaché à l’idée que nous sommes tous situés au confluent de deux lignées. Si notre personnalité, notre identité, est le fruit de ces deux histoires familiales, il me semble important que cette filiation apparaisse aussi à travers notre identité sociale. J’aime beaucoup le modèle espagnol ou portugais, qui conserve les noms des deux parents.
Mais revenons à mon nom paternel : il désigne « l’aspiration instinctive, la tendance consciente de l’être vers un objet ou un acte déterminé qui comble une aspiration profonde (bonne ou mauvaise) de l’âme, du cœur ou de l’esprit. »
Pourquoi vouloir changer ? Comment ne pas aimer un nom aussi doux, qui évoque à la fois l’espoir, la concupiscence, la pulsion (de vie), la mélancolie, l’attente ?
DÉSIR
Le mot désir dérive du latin desiderare, qui signifie littéralement : « être face à l’absence d’étoile » (de-sidus). Il s’agit donc, au départ, de constater avec regret l’absence de quelque chose — ou de quelqu’un.
Le désir se distingue du besoin, qui appelle une satisfaction urgente, et du souhait, dont la réalisation reste souvent utopique. Moins incertain que le souhait, moins impérieux que le besoin, le désir n’en demeure pas moins fondamental. Il est moteur. On lui court après toute une vie durant. Ou plutôt « on leur court après toute une vie » car si tôt un désir exaucé, si tôt on s’en lasse et la course recommence.
« Le désir est l’essence même de l’homme, c’est-à-dire l’effort par lequel l’homme s’efforce de persévérer dans son être », écrit Spinoza, dans le livre III de L’Éthique.
À l’issue de mes recherches généalogiques, je crois pouvoir affirmer que le premier esclave ayant porté mon nom de famille et l’ayant transmis jusqu’à moi se prénommait Mathurin.
Il a sans doute reçu ce nom lors de son affranchissement, le 24 juillet 1841, par sa propriétaire. J’ignore pourquoi, mais il a été affranchi quelques années avant l’abolition de l’esclavage en Martinique.
Mais tout ça, j’y reviendrai peut-être une prochaine fois.
Il y a quelques années, une sexologue m’a dit une phrase qui a profondément modifié ma façon de penser mon nom.
Elle m’a d’abord demandé si je connaissais les modalités par lesquelles les esclaves avaient acquis leur nom de famille.
Au sortir de l’esclavage, les noms de famille étaient attribués en fonction d’une caractéristique physique, d’une profession, du lieu de vie, parfois selon le nom du propriétaire terrien qui possédait l’habitation, ou d’une inclination psychologique, d’un caractère.
En substance, cette sexologue m’a dit que je devrais m’inspirer de mon nom. Ce nom, Désir, est peut-être né d’une projection, d’une attraction. Peut-être qu’un esclave a un jour reçu ce nom parce qu’il suscitait le désir. Peut-être que ce fut une manière de le posséder, de le désigner comme objet de convoitise. Mais c’était désormais à moi d’en faire un outil de réappropriation.
Cette hypothèse m’a troublé, mais elle m’a aussi donné de la force. Elle m’a permis de penser que ce nom, qui peut sembler léger, abstrait ou poétique, est en réalité chargé d’un poids charnel, historique, politique.
Si un esclave a été nommé ainsi parce qu’il incarnait le désir — fût-ce dans un rapport de domination — alors je me dois d’habiter ce nom à rebours. D’en faire un signe de fierté, de force, de puissance.
Porter ce nom aujourd’hui, ce n’est pas seulement en jouer, c’est aussi lui rendre sa dignité.
C’est choisir de susciter le désir, non comme une soumission au regard d’autrui, mais comme une invitation.
