Récemment, je suis allé voir la première partie de cette exposition au Lieu Unique. J’ai été un peu con, car je ne me suis pas organisé correctement pour assister à la seconde partie de l’exposition. C’était pourtant une occasion à ne pas manquer. L’exposition parvenait à révéler toute la dimension poétique et militante du baiser, tout en nous interrogeant sur la place de ce geste dans notre société contemporaine.
Le parcours proposé nous invitait à réfléchir à la signification du baiser à l’aune de notre époque. Plus que jamais, ce geste proclame la liberté d’être soi et d’aimer qui l’on veut. Il incarne un message d’affirmation et d’égalité.
L’Expo « Sur tes lèvres » nous promet une anthologie et une géopolitique du baiser.
Sur tes lèvres sonde les amours contemporaines et les interactions intimes, tout en menant l’enquête sur les significations culturelles et sociales multiples de l’acte d’embrasser.
Véritable géopolitique du baiser, cette exposition rassemble peintures, photographies, films, sculptures et installations. Elle convoque également le son, le parfum et la matière pour un parcours immersif et inclusif.
Conçue à partir de la collection du Frac des Pays de la Loire et de prêts muséaux, de collections privées et de productions inédites, Sur tes lèvres rassemble une soixantaine d’œuvres par quelques quarante artistes français-es et internationaux-ales.
En écho aux œuvres d’art, un espace documentaire vient compléter le parcours. Une série de podcasts invite également à arpenter l’exposition en écoutant des récits qui explorent le baiser au prisme de différentes thématiques: histoire et société, musique, cinéma.
Composition for Mouths (Songs My Mother Taught Me), Oliver Beer
La fréquence de résonance d’une cavité est la fréquence à laquelle une onde vibratoire peut s’amplifier considérablement à l’intérieur de cette cavité. Cela se produit lorsque la fréquence de l’onde est en phase avec les réflexions internes de la cavité, générant ainsi une résonance. Ce phénomène est désigné sous le nom de résonance de Helmholtz.

Musicien et plasticien, Oliver Beer s’intéresse tout particulièrement à l’architecture et au principe de résonance. Depuis 2007, il développe ainsi le Resonance Project, une série d’œuvres (sculptures, installations, vidéos et performances immersives) explorant et expérimentant ce phénomène acoustique.En dix ans, l’artiste a déployé son matériel dans des lieux aussi saugrenus que les égouts de Brighton, les couloirs en verre du Centre Pompidou, l’opéra de Sydney ou encore une grotte préhistorique en France.
À travers l’œuvre Composition for Mouths (Songs My Mother Taught Me), l’artiste transforme la bouche en une architecture dotée de sa propre résonance. Oliver Beer invite quatre chanteurs à explorer cet espace et à découvrir sa (leur) fréquence de résonance. En joignant leurs lèvres, chaque duo crée une cavité vocale unique et collaborative, respirant et résonnant à l’unisson. « Je leur ai demandé de trouver les fréquences de résonance de l’autre, comme je l’avais fait avec l’architecture », explique Beer. Cette œuvre explore la bouche et le baiser à la fois comme un instrument à deux têtes et une expérience d’intimité radicale.
1m³ de beauté, Fabrice Hyber
Dans notre société contemporaine, un objet évoque aisément, tour à tour, le baiser et la séduction qu’il incarne : le rouge à lèvres. Étudiant à Nantes, Fabrice Hyber avait créé une œuvre intitulée Un mètre carré de rouge à lèvres, un monochrome rouge appliqué sur bois. Des années plus tard, il pousse cette exploration plus loin avec la pièce 1m3 de Beauté, un mètre cube de rouge à lèvres reconstitué à partir d’une multitude de bâtons du best-seller Rouge Pur Couture N°1 d’Yves Saint Laurent. Cette œuvre convoque tout un imaginaire lié à la séduction, à la sensualité et au geste même d’appliquer le rouge à lèvres.



L’œuvre de Hyber sollicite nos sens à plusieurs niveaux. La vue est immédiatement captivée par ce monochrome rouge intense. Le toucher entre en jeu avec la texture particulière du rouge à lèvres, appliqué directement sur la surface. Enfin, l’odorat est sollicité : « La couleur, accompagnée du parfum du rouge à lèvres Rouge Pur Couture N°1 d’Yves Saint Laurent Beauté, se diffuse par la sculpture, bien au-delà de l’impression d’un seul baiser. » Ce mètre cube de rouge à lèvres dépasse la simple référence au maquillage pour interroger notre rapport au désir, à la beauté et à la trace laissée par un baiser. Il est navrant de constater que beaucoup n’ont pas saisi la puissance évocatrice de cette œuvre.
Altruism, Ivan ARGOTE
Cette exposition interroge aussi la fragilité du lien humain dans un monde post-pandémie. Après l’avènement du COVID-19, qui a rendu l’autre synonyme de danger potentiel, le baiser s’est retrouvé paradoxalement au cœur des préoccupations. Dans un monde où la proximité physique a été perçue comme une menace, le baiser s’est transformé en un symbole ambivalent : d’une part, un danger (transmission du virus), d’autre part, une aspiration à retrouver le contact humain.
Une œuvre nous pousse alors à mesurer combien cet acte intime, souvent anodin, est en réalité un symbole fort de notre rapport à l’autre, oscillant entre attraction et répulsion.
L’artiste embrasse goulûment la barre d’un métro pendant de longues minutes sous le regard ahuri des autres usagers. À travers cette barre de métro, il embrasse l’autre, comme on a dû apprendre à le considérer durant la pandémie. En embrassant un objet perçu comme sale et contaminé, l’artiste questionne non seulement notre rapport à l’hygiène et à la peur de l’autre, mais aussi l’inhumanité de la distance imposée.
Ivan ARGOTE |Altruism, 2011
L’altruisme, c’est la disposition bienveillante à l’égard des autres, fondée sur la sympathie et l’entraide. Lorsqu’Ivan Argote lèche et embrasse un objet qui concentre le dégoût de l’Autre, dans un espace public de promiscuité anonyme, que veut-il nous montrer ? Un délire hallucinogène, une perversion sexuelle, une provocation potache, un comportement si bizarre que les usager-ères du métro qui se trouvent alentour s’empressent de détourner le regard ? Que dit-il de nous et de nos répulsions, exacerbées depuis la pandémie ?
Il n’y a pas d’homosexuels en Iran, Laurence Rasti.
Les Baisers interdits photographiés par Laurence Rasti dans des pays comme l’Iran nous rappellent que de nombreuses personnes sont encore privées de cette forme tendre d’affection. « En Iran, nous n’avons pas d’homosexuels comme dans votre pays », affirmait le président iranien Mahmoud Ahmadinejad, le 24 septembre 2007. Reprenant ces propos, Laurence Rasti a intitulé sa série Il n’y a pas d’homosexuels en Iran. Née de parents iraniens, mais ayant grandi en Suisse, elle a toujours navigué entre ces deux cultures. Entre 2014 et 2016, la photographe documente le parcours d’Iraniens exilés en Turquie, en attente d’une vie meilleure où ils pourraient vivre librement leur sexualité.


Rasti, par ses clichés empreints de douceur et de vulnérabilité, capte cette tension entre l’amour et le danger.
La photo où le baiser de deux amants est dissimulé par des ballons est empreinte de douceur : cela m’évoque le contexte des « Booms ». La Boom comme cet élément d’exploration de soi, de la construction identitaire, ce moment où l’on grandit et accède à l’âge adulte. La Boom à laquelle tes parents t’ont enfin autorisé à aller, cet espace-temps où l’on explore ses premiers sentiments amoureux, ses premiers baisers. La Boom est un lieu d’exploration identitaire et affective.
Cette photo représente la Boom à laquelle ces jeunes n’ont pas eu accès. Elle évoque les premiers baisers rendus impossibles. Les ballons, aussi légers que vulnérables, tentent de dissimuler des moments qui le sont tout autant. Ils incarnent la légèreté d’un amour naissant, mais aussi la fragilité de ces instants volés.
À travers la seconde photo, un drapé fait de motifs riches en nuances de bleu dissimule le baiser de deux amants. Ce faisant, il les couvre, les protège. Cette protection peut être perçue comme une métaphore de la stratégie de survie adoptée par les personnes LGBTQ+ dans des contextes répressifs : Pour vivre heureux, vivons cachés. Ce tissu peut également être vu comme une référence aux voiles obligatoires en Iran. Femmes et LGBTQ+ y sont privées d’une visibilité au sein de la société iranienne.
Le baiser de l’artiste , Orlan
Le Baiser de l’artiste, pièce maîtresse de la collection du FRAC, nous renvoie aux débuts de la carrière d’Orlan. En 1977, lors de la quatrième édition de la Foire internationale d’art contemporain (FIAC) au Grand Palais, elle distribuait des baisers à 5 francs. L’œuvre se compose de deux parties. La première représente Orlan incarnant une vierge à l’enfant, dévoilant subtilement le bas de ses seins. La seconde partie est constituée d’une chaise surmontée d’un corset, rappelant un distributeur de friandises. Orlan devient ainsi un distributeur automatique de baisers. Pour cinq francs, la pièce glissait entre ses seins et atterrissait dans un réceptacle figurant son pubis. Avec cette œuvre scandaleuse, l’artiste interrogeait déjà les clichés associés aux femmes : madone ou prostituée, mère ou putain, Marie ou Madeleine.


Le travail artistique d’Orlan repose sur une transformation méthodique de son corps, qu’elle considère comme un manifeste. Avec Le Baiser de l’artiste, elle réaffirmait sa volonté de se réapproprier son corps, de le façonner librement pour servir son discours artistique.
Kiss crash, Adam Cole
Pour créer l’œuvre Kiss Crash, Adam Cole fait appel à l’intelligence artificielle. Les images de baisers sont entrecoupées d’images de crash tests automobiles. À mesure que les amants s’embrassent, leurs corps s’imbriquent, et les images de crash tests deviennent de plus en plus violentes. Ces collisions mécaniques constituent des métaphores de moins en moins implicites des coups de reins des amants, capturant la tension entre élan passionnel et destruction.
Avec les imperfections des vidéos créées par l’IA, les couples fondent leurs pixels l’un dans l’autre, exprimant une fusion totale et une vulnérabilité réciproque entre les deux partenaires. Deux personnes qui s’embrassent ressemblent à deux carrosseries vulnérables, s’écrasant violemment et se déformant sous l’impact de la passion physique et des « chocs » émotionnels qui accompagnent l’intimité et l’amour.
Même si cette vidéo ne fait pas partie de l’Expo, je terminerais cet article par ce clip et cette chanson.
