Sur tes lèvres 1/3: une brève histoire du baiser

Tour à tour signe d’amour et d’affection, de loyauté, de trahison, geste politique ou militant, le baiser revêt de nombreuses significations culturelles, sociales et politiques.

Née d’un partenariat entre Le Lieu Unique et le FRAC des Pays de la Loire, l’exposition Sur tes lèvres proposait du 26 octobre 2024 au 12 janvier 2025 de dresser une véritable géopolitique du baiser à travers l’art moderne et contemporain. Elle rassemblait des œuvres d’artistes français et internationaux, offrant un panorama riche des représentations de ce geste universel. Elle nous invitait à nous poser une question : comment réinventer nos liens, comment réaffirmer la beauté d’un acte aussi simple qu’essentiel, à l’aune des turpitudes de notre époque ?

Au départ, j’avais simplement l’intention de partager mon ressenti sur cette exposition que j’ai beaucoup aimée… puis, emporté par l’enthousiasme, j’ai élargi ma réflexion. Avant de présenter cette œuvre, il me semble essentiel d’explorer ce qui fait du baiser un geste universel, ancré au plus profond de l’ADN humain. Je ne crois pas exagérer en affirmant que le baiser constitue l’un des piliers de notre humanité, un acte à la fois intime et universel qui transcende les cultures et les époques, profondément ancré dans notre biologie.


De la biologie du baiser

Un simple baiser met en action deux muscles et ne brûle que deux ou trois calories. Un baiser plus passionné active, quant à lui, jusqu’à trente-quatre muscles faciaux et 112 muscles posturaux. S’embrasser pendant une minute permet de brûler entre cinq et vingt-six calories. Si l’on considère une intensité moyenne (15,5 calories par minute), il faudrait environ 23 minutes de baisers continus pour compenser les calories d’une chocolatine.

Deux personnes s’embrassent dans un IRM

Sachez que la science du baiser porte un nom : la philématologie. Et oui, c’est une action qui fait l’objet d’études transversales. La psychologie, la biologie, la physique, la sociologie et bien d’autres champs scientifiques s’intéressent au baiser, constituant ainsi une véritable épopée du baiser à travers les millénaires.

Pour retrouver l’origine du baiser, il faudrait remonter à la préhistoire. À cette époque, les mères nourrissaient leur progéniture en prémâchant les aliments, notamment la viande, qui ne pouvait être consommée telle quelle par un nourrisson. Cette bouillie ainsi obtenue était ensuite transmise de bouche à bouche, à l’image des oiseaux nourrissant leurs oisillons.

Cette anecdote m’a toujours fait sourire tout en étant empreinte d’un certain pragmatisme et d’une certaine poésie. Cette pratique, bien que primitive, témoigne d’une relation d’interdépendance entre la mère et l’enfant, où l’acte même de transmettre la nourriture se chargeait d’une dimension émotionnelle. La relation physique et émotionnelle étroite nécessaire pour prémâcher des aliments pourrait avoir évolué en un geste plus symbolique et social. De cette pratique nous serait resté un héritage symbolique : le baiser.

Aujourd’hui, certains s’étonnent ou s’offusquent de voir des mères embrasser leurs bébés sur la bouche. Notre culture moderne donne à ce geste une dimension incestuelle. Pourtant, ce n’est peut-être qu’une réminiscence de cette ancienne pratique, un retour inconscient aux sources, à une époque où nourrir et aimer se confondaient dans un même mouvement.

Outre cette dimension vestigiale d’une façon de nourrir sa progéniture, embrasser quelqu’un formate notre système immunitaire et le rend plus performant. Un simple baiser de 10 secondes transfère en moyenne 80 millions de bactéries entre les deux partenaires. On considère ainsi qu’un couple s’embrassant au minimum neuf fois par jour disposerait très rapidement d’un microbiote commun au sein de leur cavité buccale. Le système immunitaire est renforcé grâce au baiser: en s’embrassant, les couples diversifient leurs flores bactériennes. Celles-ci s’équilibrent progressivement, et les deux partenaires s’immunisent. En fait, on apprend à notre système immunitaire à tolérer l’autre et à le voir non pas comme un corps étranger (le non-soi), mais comme un composant du soi. Le baiser est l’un des échanges qui contribuent à faire qu’à force de vivre à deux (ou trois si on est un peu coquinou), nos systèmes immunitaires se ressemblent.

Cependant, l’effet « kiss cool » est qu’on s’échange aussi les mauvaises bactéries. Les caries sont « contagieuses », car en embrassant un partenaire porteur d’une carie non soignée, on acquiert certaines bactéries dites cariogènes, telles que Streptococcus mutans et Lactobacillus acidophilus. On ne s’etendra pas trop sur les infections qui peuvent être véhiculées par un baiser pour ne pas casser la magie.

Embrasser, c’est également un moyen biologique et biochimique éminemment inconscient qui permet de jauger le système immunitaire de son partenaire potentiel et de juger de sa compatibilité avec le nôtre. L’enjeu est évolutif : le baiser permet à une femme de vérifier la compatibilité immunitaire et génétique de l’autre personne avant d’investir du temps ou de l’énergie dans une relation ayant un coût d’un point de vue évolutif. Plus les gènes de deux partenaires sont différents, plus leurs enfants ont de chances d’être en bonne santé. En embrassant son partenaire, on échange également de nombreuses hormones : la salive contient de la testostérone, qui augmente le désir sexuel. À l’inverse, la langue, en tant que senseur, permettrait à l’homme d’évaluer les niveaux d’œstrogènes d’une femme et de juger de sa fertilité. Lors d’un baiser passionné, des hormones comme la dopamine et l’oxytocine sont libérées, renforçant l’attachement et le plaisir. Ce simple geste aide également à réduire les niveaux de cortisol, l’hormone du stress, et stimule les endorphines, nous procurant une sensation de bien-être immédiate. »

On oublie trop souvent qu’en dépit de la culture qui nous différencie des autres espèces, nous sommes avant tout des animaux. Une bonne partie de nos décisions et de nos comportements est mue par des mécanismes biologiques inconscients que nous découvrons à mesure que la science progresse.


Le baiser s’inscrit dans les luttes sociales et politiques. Les baisers échangés entre couples LGBTQ+ lors des Gay Pride ont longtemps représenté un acte militant. Le baiser devient alors un geste politique, un moyen de revendiquer la liberté et l’égalité, de choquer et provoquer les bigots intolérants. C’est ainsi que durant les manifestations contre le mariage pour tous, les LGBT+ ont fait appel à cette arme pour répondre aux attaques des homophobes.

(ndlr: j’ai rajouté les 2 cercles pour mettre en évidence la tête des deux vieilles proches de l’apoplexie à cause d’un baiser: c’est tellement pépite et c’est cadeau)


Le baiser est politique: En 1979, le dirigeant de l’URSS Léonid Brejnev et le dirigeant de la République démocratique allemande (RDA), Erich Honecker échangent un baiser fraternel socialiste, forme spéciale de salutation entre personnalités d’États communistes ou socialistes et scellent ainsi leur coopération. C’est une brise d’air chaud en pleine guerre froide.

Petite digression : j’aime bien l’habitude qu’ont certains gays (bien souvent des précédentes générations , il faut le dire) de se faire un p’tit baiser sur la bouche pour se dire bonjour. Il m’arrive de le faire avec certains de mes vieux amis. La démarche à un p’tit côté désuet ou suranné que je trouve fort charmant. Ça instaure une sorte de connivence, ça témoigne d’un respect et d’une affection particulière entre les deux amis qui s’y livrent. Je trouve que ça rejoint l’une des trois formes de baisers usitées durant l’Antiquité gréco-romaine et dont j’ai parlé plus haut. À ce propos, si les romains considèrent 3 types de baiser, ils considèrent aussi plusieurs types d’amours (Eros , Agapé, filiae, storge etc) et c’est naturellement qu’un baiser peut signifier cette forme d’amour que je partage avec un ami.

Comme je ne suis pas à une digression près, la langue française est malheureusement pauvre pour dire à quelqu’un qu’on l’aime. On doit s’aider d’une marguerite que l’on effeuille: je t’aime un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, plus que tout, pas du tout. Débrouille toi comme tu peux pour dire à ton pote que tu l’aimes d’un « amour amical » mais qui n’a rien a rougir face a l’amour de deux amoureux.

Le baiser entre « pote de la fanfare » a un côté disruptif assez fort mine de rien. Jamais deux hétéros aussi proches soient ils (et sobres) ne se ferait un p’tit baiser pour se saluer. On est pas des p*dé quand même !!!.

Après cette introduction à propos du baiser, je laisse croire que le baiser est universel alors que ce n’est pas le cas. Les études d’anthropologie indiquent que tous les peuples à travers le monde ne s’embrassent pas ou alors que dans certaines cultures, ce geste à un équivalent bien différent pour exprimer la même chose. Le plus singulier à mes yeux est sans doute celui du baiser papou. Les papous pratiquent le Mitataku. Allez, on s’accroche parce que c’est un peu… particulier sous nos latitudes: Le mitataku consiste à couper les cils de son partenaire avec les dents. Dans certaines cultures africaines ou aborigènes, le baiser romantique est quasi inexistant, les liens affectifs étant exprimés par d’autres moyens, comme le toucher, le fait d’ hummer l’odeur et la chaleur de l’être aimé en approchant son nez de sa joue.

Représenter le baiser : ou le baiser à travers l’art

Mentionné aussi bien à travers des tablettes mésopotamiennes datant d’il y a 2 500 ans avant notre ère qu’à travers des hiéroglyphes ornant les murs de temples ou de tombes, mais aussi dans la Bible, le baiser fait partie de notre humanité depuis la nuit des temps. L’histoire de l’art regorge de représentations du baiser, permettant ainsi d’appréhender les différentes facettes de ce geste universel.

La première représentation connue d’un baiser date d’il y a 11 000 ans. Il s’agit des amants d’Aïn Sakhri. Cette sculpture découverte en 1933 dans une grotte proche de Bethléem figure un couple enlacé qui s’embrasse. Bon, je ne suis pas sûr qu’ils ne fassent que s’embrasser…bon, ok, ils ne font pas que s’embrasser, c’est aussi la plus vieille sculpture représentant un acte sexuel humain.

11000 ans versus 4500 ans: on représente le baiser depuis bien avant que l’on soit capable d’en laisser des traces écrites pour la postérité.

La première référence picturale d’un baiser se fait attendre. Elle nous vient, à priori, de l’Antiquité avec Les Amants de Pompéi, une fresque peinte sur les murs d’une maison figée par l’éruption du Vésuve en 79 après Jésus-Christ.

Dans l’Antiquité, le baiser entre hommes marquait l’égalité et le respect d’individus appartenant à une même classe de pouvoir. On n’embrasse pas que son amant : c’est un geste qui revêt une dimension sociale plus élargie. De même, chez les Perses, le baiser de salutation ne se pratiquait sur la bouche qu’entre personnes de rang égal. Si deux hommes se rencontraient et que l’un des deux était de rang inférieur, ils s’embrassaient sur les joues ; si l’un d’eux appartenait à un rang bien inférieur, il se mettait à genoux et se prosternait devant l’autre.

Chez les Romains, le baiser se dit de trois façons différentes : l’osculum pour un baiser d’amitié sur les joues, le basium pour un baiser affectueux sur les lèvres, et le suavium pour un baiser amoureux et passionné. Le mot « baiser » vient d’ailleurs de « basium » en latin.

Durant le Moyen Âge, à l’époque de l’amour chaste et de la religion, on ne trouve que peu de baisers entre amoureux, bien que les fonctions du baiser soient nombreuses au sein de la société. Le baiser peut symboliser la paix, la soumission ou la fidélité. C’est avant tout un acte solennel et sacré. Le baiser se pratiquait sur la bouche dans un cadre religieux: on l’appelle le baiser de paix. C’est aussi un acte qui scelle un lien indissoluble entre un seigneur et son vassal lors de l’établissement d’un contrat vassalique. L’art médiéval représente surtout le baiser sous les traits de celui prodigué par Judas. Il devient synonyme de trahison.

À la pré-Renaissance, Giotto est le premier à casser les codes en peignant entre 1303 et 1305 dans la chapelle des Scrovegni à Padoue, le baiser d’un couple. Attention, pas n’importe quel couple. Les deux amoureux peints par Giotto sont Joachim et Anne, les parents de Marie, qui s’embrassent devant la Porte dorée de Jérusalem. Le peintre représente ainsi la félicité d’Anne, qui enfantera bientôt la mère de Jésus.

Bien qu’à la Renaissance on se défasse progressivement du caractère solennel et sacré du baiser pour ne lui laisser qu’une vocation érotique et amoureuse, le baiser reste relativement rare dans les représentations artistiques. De nombreux peintres explorent l’amour à travers des scènes classiques ou mythologiques, mais le baiser est souvent suggéré plutôt que montré. Tantôt consenti du bout des lèvres, tantôt volé, il devient le symbole des passions humaines et divines, racontant les tourments des amours des dieux, des héros, des déesses et des nymphes. On peut citer Léda et le Cygne peint par Véronèse, qui représente le viol de Léda par Zeus, transformé en cygne.

L’époque moderne, puis contemporaine, est celle où triomphent les valeurs de la modernité en rupture avec le conservatisme des périodes précédentes. Ce n’est qu’à partir de là que l’art consacre le baiser comme un sujet à part entière, un geste porteur d’une symbolique universelle.

Parmi les représentations iconiques, on peut citer Le Baiser d’Auguste Rodin, immortalisé dans la pierre, ou encore celui peint par Gustav Klimt. Ce dernier capture une intensité érotique et une harmonie entre les corps enveloppés dans des motifs dorés, devenant une ode à l’amour passionné.

Des artistes comme Edvard Munch ont également exploré le thème du baiser dans des œuvres mêlant tendresse et mélancolie. Il représente des amoureux qui s’embrassent jusqu’à ce que leurs visages ne forment plus qu’un.

Plus tard, Le Baiser de l’Hôtel de Ville, photographié par Robert Doisneau en 1950, incarne une image iconique de l’après-guerre, célébrant l’amour dans un Paris libérée.

Au XXe siècle, avec l’avènement des performances artistiques, des artistes comme Marina Abramović et Ulay, ou encore Orlan, ont fait du baiser un acte artistique en soi, en y insufflant des significations multiples. La performance de couple mythique de l’art contemporain Breathing In/Breathing Out montre les deux artistes s’embrassant jusqu’à ne plus pouvoir respirer, s’aspirer mutuellement, symbolisant à la fois l’amour, la dépendance mutuelle, mais aussi les dimensions toxiques ou destructrices que peut revêtir une relation.

2 Comments

  1. Tu sais que les deux meufs qui s’embrassent devant les rombières en mode contre-naturaaanh sont en réalité deux petites hétérotes genre BFF. J’avais trouvé ça cool et un vrai truc d’alliées au final !!
    (Tu vas envoyer ce post à ton oncle ? ^^)

    1. Ouaip il me semble qu’elles sortaient du lycée et qu’en voyant ça, elle se sont dit « aller, on y va »

      Concernant mon oncle, bizarrement, il m’a bloqué .

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