1 Décembre (ou comme dirait certains : la saint SIDA)

Comme pour de nombreux hommes gays de ma génération, ma quête de liberté sexuelle et d’acceptation de mon homosexualité a été une équation complexe. Bien que les mentalités aient évolué (il est indéniablement plus simple pour les jeunes générations d’assumer leur orientation sexuelle sous nos latitudes), vivre pleinement son homosexualité signifie s’engager dans une voie pas toujours très gaie. Cela signifie souvent s’exposer à la discrimination, à la solitude, et parfois même à une forme de rejet social.

« Montrez-moi un homosexuel heureux, et je vous montrerai un cadavre gay », s’exclame l’un des protagonistes de The Boys in the Band, la pièce de théâtre de Mart Crowley. Ces mots résonnent encore aujourd’hui pour beaucoup, bien qu’ils datent de 1968.

Cette acceptation de soi a été d’autant plus compliquée par l’apparition du VIH. Depuis les années 1980 et le début de l’épidémie, être ouvertement homosexuel et vivre une sexualité épanouie était perçu, à tort ou à raison, comme une condamnation à mort. Ce virus, rapidement qualifié de « cancer gay », a meurtri des générations entières. Au début de l’épidémie, un diagnostic de VIH signifiait, pour 85 % des cas, un décès dans les cinq ans.

Enfant des années 1990, ma vie sexuelle n’a commencé qu’à mes 23 ans. Je n’ose imaginer ce que représentait le fait d’être gay au début de l’épidémie même si j’en ai eu quelques échos grâce aux récits d’amis ayant vécu cette période tragique. Je me souviens également de mes peurs irrationnelles, bien avant même d’avoir une vie sexuelle active, ainsi que des angoisses qui ont persisté pendant mes premières expériences, malgré une bonne connaissance sur le virus, les moyens de prévention et l’absence de comportements à risque.

Je n’oublierai jamais les mots de ma mère, prononcés avec colère lorsqu’elle apprit mon homosexualité :
« Je serai là pour t’enterrer quand tu mourras du sida. »
Comme une fatalité. Une sanction divine ?Une déclaration cruelles avant tout révélatrice de ses propres peurs. Sa façon non conventionnelle d’exorciser sa peur, cette épée de Damoclès qu’elle croit peser sur tout homosexualité et qui pesait dès lors sur son fils. Les langues de mères sont celles de vipères.

Avec le recul, je suis fier du chemin que j’ai parcouru. Ces dernières années, j’ai appris à embrasser pleinement mon homosexualité et à dépasser mes peurs liées au VIH. Cela m’a permis d’accéder à une sexualité plus libre et moins culpabilisante, grâce aux outils de prévention désormais disponibles. Le scientifique en moi ne peut qu’être admiratif des avancées réalisées depuis le début de l’épidémie.

Rendez-vous compte : là où contracter le VIH dans les années 1980 impliquait presque toujours un décès rapide, un patient séropositif sous traitement aujourd’hui bénéficie d’une espérance de vie comparable, voire supérieure, à celle d’un individu séronégatif.

Le progrès thérapeutique est tout simplement fulgurant. Le 20 mars 1987, l’AZT, premier médicament contre le VIH, était commercialisé. Bien qu’imparfait – cher, contraignant, et aux effets secondaires à la limite du supportable– il représentait une première bouée de sauvetage. Désormais, une quarantaine de médicaments permettent aux patients d’atteindre une charge virale indétectable. Là où les premières molécules nécessitaient des prises nocturnes et une conservation à basse température, les traitements actuels se résument souvent à un ou deux comprimés par jour.

Encore mieux, des injections à libération prolongée permettent aujourd’hui à certains patients de recevoir leur traitement toutes les 6 à 8 semaines seulement. Ces progrès font du VIH en une pathologie chronique au même titre que l’hypertension, le diabete.

Les études sont venues confirmer ce que l’on supposait déjà depuis de nombreuses années: Il est désormais établi qu’une personne séropositive avec une charge virale indétectable ne transmet pas le virus.

U=U

Undetectable =Untransmittable

Indétectable=intransmissible

La PrEP (prophylaxie pré-exposition) a aussi révolutionné la prévention. Administrée en continu ou ponctuellement avant un rapport à risque, elle est aussi efficace que le préservatif pour prévenir une contamination. Mieux encore, des versions injectables voient le jour, comme le cabotégravir, administré tous les deux mois. Ce traitement simplifie encore l’observance là où la prise de comprimés au quotidien peut souffrir d’oublis. Les résultats des recherches sur le lénacapavir, injectable deux fois par an, suscitent encore plus d’espoir. L’administration de ce nouveau médicament injectable tout les six mois, peut se targuer d’offrir une protection de 100% contre la transmission du VIH. Cependant, son prix de vente par le laboratoire Gilead (40 000 euros par injection) reste un frein à une accessibilité massive.

L’ONUSIDA a récemment publié des résultats encourageants. En 2023, le nombre de nouvelles contaminations a atteint son plus bas niveau depuis le début de l’épidémie. 1,3 million de personnes ont été infectées par le VIH en 2023 contre 3,3 millions de contaminations en 1995, année qui constitue le pic des contaminations.

Cependant, des disparités subsistent. Si l’Afrique subsaharienne a fait d’immenses progrès, des régions comme l’Europe de l’Est ou le Moyen-Orient voient leurs contaminations augmenter. En France, la situation stagne : environ 5 500 nouvelles infections ont été diagnostiquées en 2023, et 43 % d’entre elles l’ont été à un stade tardif. Le nombre de découvertes de séropositivité continue à baisser chez les HSH nés en France, qui représentent 27 % des découvertes de séropositivité en 2022, probablement en raison de l’utilisation croissante de la PrEP. À l’inverse, le nombre de découvertes continue à augmenter chez les HSH nés à l’étranger et aurait même triplé sur la période 2012-2022. Plus de la moitié des découvertes ont concernées des personnes nées à l’étranger, qu’elles aient été infectées par rapports hétérosexuels ou par rapports sexuels entre hommes.

95/95/95

95 % de patients porteurs du VIH diagnostiqués
95% de patients ayants accès à un traitement
95 % de patients traités ayant une charge virale indétectable.

Tels sont les trois piliers qui permettraient de mettre fin à la pandémie.

En 2023, les résultats sont encourageants mais en dessous des objectifs fixés. Le manque de financement alloué à la lutte contre le VIH et le coup de frein qu’à constitué le COVID sont notamment des facteurs explicatifs de ce retard. En 2023, à l’échelle mondial, 86 % des personnes vivant avec le VIH connaissaient leur statut sérologique.
Parmi les personnes connaissant leur statut, 89 %  avaient accès à un traitement.
Et parmi les personnes ayant accès à un traitement, 93 % présentaient une suppression virale.

Si des avancées majeures ont été accomplies, la lutte contre le VIH reste un défi global et la fin de cette épidémie nécessitant davantage de justice sociale, un accès universel aux soins, aux méthodes de prévention et au diagnostic.


PS: en illustration de l’article, saint Sébastien peint par Jusepe de Ribera. Alangui, le corps offert à la pénétration…de flèches qui n’ont pas tant l’air de lui déplaire. Icône gay par excellence. Le saint patron des homosexuels s’il fallait en choisir un et considéré par certains comme le protecteur contre le VIH (après avoir été invoqué en protection contre la peste).

Leave a Comment

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *