De la liminalité des choses: entre page et marge.

Une feuille de papier peut constituer une certaine allégorie de la société.


Au centre de la feuille : ce que l’on estime le plus important. Ce qu’on a à dire. Ce qui a droit de cité. La norme. Là où se trouve la majorité de l’information. Bref l’essentiel du monde.

En périphérie : la marge. Celle qui fait immanquablement partie de la page mais lutte pour exister.

L’écart à la moyenne.

L’anormalité.

Le fameux risque alpha bilatéral de 5 % cher aux statisticiens, les 10 % de pertes que l’on peut consentir.
Il s’agit de la zone du chaos apparent.

Baroque.

Bigarrée.

Féroce. Qui ne file pas droit.
Elle a des idées pas très bien structurées et fait l’objet du dédain du centre de la page.

Entre ces deux mondes : une ligne. Verticale. Elle ne saurait être horizontale. L’horizontale est pour ce(ux) qui file droit. L’horizontale est signe de continuité, comme une route, un chemin, là où la verticalité est l’apanage des frontières, des murs qui se dressent. Un panneau « stop » sur une ligne toute tracée.
Je disais donc : une ligne verticale, faisant une séparation plus ou moins poreuse entre deux espaces. C’est une membrane semi-perméable entre deux mondes. La membrane entre deux milieux chimiques ou biologiques, impondérable de la vie et de toutes les réactions physico-chimiques qui ont cours instamment et constamment dans nos corps.

C’est la lisière de la forêt.

C’est cette ligne vi(br)/(v)ante qui sépare l’homme de l’animalité.

Celle qui distingue nature et culture. Le plafond de verre qui sépare les classes sociales, les hommes des femmes.

L’acceptable du non-acceptable.

Le vice de la vertu.

Une zone liminale entre individualité et norme sociales.

La protrusion de la marge

Parfois, le contenu de la marge fait intrusion dans la page. Il traverse la ligne. Comme pour signifier qu’il existe et qu’il a son mot à dire. Qu’il a son grain de sel à rajouter.
La marge fait partie de la page.
La marge FAIT la page.
De tout temps, ce n’est que par intromission du chaos venant de la marge que la page se structure.
Malheureusement, on ne reconnaît que rarement les apports de la marge. À l’issue du processus d’édition de notre société, comme au cours du processus d’édition d’un livre, le centre de la page inclut des éléments de la marge mais finit toujours par effacer leur provenance.

Avez-vous déjà vu un livre édité avec ses notes marginales ? Ça ne ferait pas beau. Vous n’y pensez tout de même pas ! La marge est trop disgracieuse, crasseuse, pour être montrée.

L’attraction de la marge pour qui est sur un fil

J’ai toujours eu de l’affection pour la marge. Comme une certaine relation d’attirance mais aussi de répulsion, ainsi qu’une incapacité plus ou moins volontaire à me situer. À vrai dire, je fais sans doute autant partie de la marge que de la page.
Je fais ainsi partie d’une société marginalisée de par mes origines ethniques et socio-professionnelles, de par ma sexualité. Mais il faut aussi avouer que je peux prétendre faire partie de la partie centrale de la page : relativement instruit, évoluant dans des milieux qui ne correspondent pas à la marge dont je suis issu. Peut-être suis-je constamment en funambule sur la ligne, sans trop avoir réussi à trouver un équilibre.

Parfois, au milieu de la nuit, je m’imagine faisant mes valises et abandonnant tout ce qui fait ma vie actuelle. Un reset. Bien évidemment, je ne le ferais pas. Peut-être que j’aime bien l’idée.
Tous les ans, quelque 70 000 personnes quittent la page centrale, en majorité des mineurs, souvent fugueurs. Mais 4 000 à 5 000 majeurs s’évaporent chaque année, volontairement, sans laisser ni trace, ni adresse. Bien souvent, il existe une fragilité ou des difficultés sous jacentes d’ordre psychologiques, économiques, affectives. Mais je crois en la possibilité d’une marginalisation performative. Voulue. Ne plus faire partie de la page. Se mettre à la marge. Passer sous les radars.
Cette image traduit une lucidité sur ma trajectoire de vie, mais aussi une certaine difficulté à trouver un ancrage émotionnel durable. En moi habite une tension entre un désir de continuité et l’attrait pour le changement radical. Cette ambivalence est à la fois une force, me rendant adaptable et réflexif, mais aussi une source de souffrance morale et d’insécurité. Il y a un attrait pour l’idée de rupture et un désir d’appartenance à une communauté ou à un corps social stable, normé. Cette dualité reflète sans doute un besoin de liberté, mais aussi une peur de l’isolement total. Un perpétuel mouvement intérieur m’anime : la recherche d’un équilibre entre l’ordre et le chaos, entre la page et la marge.

Les moteurs du changement

Il y a des gens qui se sont donnés pour mission de désobéir. De disrupter les lignes. D’autres, par leur mode de vie, questionnent inconsciemment les frontières et ébranlent les certitudes et le fonctionnement normatif de la société.
Parmi ceux qui choisissent de vivre un mode de vie différent de la norme, certains le font dans un refus plus ou moins brutal de l’autorité, de la norme économique, sociale, politique. En médecine, on aime trop rapidement les qualifier de sociopathes : d’une part, ceux qui ont un ensemble de comportements antisociaux, et d’autre part, les psychopathes incapables d’éprouver de l’empathie, pourtant nécessaire pour faire société.

L’attrait de la marginalité soulève une question troublante : que signifie choisir la marge ? Est-ce un acte de liberté ou de désespoir ?
La marginalisation peut être un choix conscient, mais aussi une conséquence des structures d’exclusion inhérentes au système: la manière dont le centre de la page pousse certains de ses éléments vers la périphérie.

Ceux qui questionnent les frontières et les certitudes jouent un rôle essentiel dans toute société. Ces disruptifs sont ceux que Nietzsche appelle les « héros tragiques », capables de défier l’ordre établi pour révéler de nouvelles vérités. Leur marginalité est souvent pathologisée, mais nos diagnostics demeurent trop réducteurs. Ils masquent la complexité des motivations de ces disruptifs et effacent leur contribution potentielle dans cette lutte perpétuelle entre normalité et anormalité.

Les artistes sont de ceux qui œuvrent à secouer le centre de la page. Dans les arts, la littérature et la philosophie, les voix marginales ont souvent été les moteurs du changement. Les avant-gardes littéraires, par exemple, émergent fréquemment à la périphérie de l’establishment culturel avant de redéfinir ce qui est considéré comme central. Je pense ici aux travaux d’écrivains comme Franz Kafka, qui, bien qu’incompris ou rejetés de leur vivant, ont transformé les canons littéraires. Je pense aussi à Vincent van Gogh, dont on ne peut nier le talent aujourd’hui, mais qui a vécu une vie relativement marginale par rapport aux codes de son époque. Outre son talent indéniable, de sa marginalisation/marginalité viens la tendre affection que j’ai pour lui.

La marge comme moteur de l’évolution

Les conflictualités entre la marge et la page, entre la norme et l’anormalité, constituent des impondérables de l’évolution. L’idée de désobéissance implique un dépassement des normes ou des attentes : sortir de la marge pour transformer le centre de la page.

Les mutations génétiques, souvent perçues comme des « erreurs » dans le processus de réplication de l’ADN, sont en réalité essentielles au processus évolutif. Toutes les fonctionnalités et caractéristiques des espèces animales ou végétales sont issues de mutations génétiques aléatoires. La majorité d’entre elles a été conservée parce qu’elles apportaient un avantage évolutif majeur.

Ainsi, la mutation génétique agit comme un vecteur de l’évolution, perturbant la stabilité du génome pour introduire des nouveautés. Par ce biais, l’évolution semble « désobéir » à sa propre logique adaptative, ouvrant des voies imprévues et explorant de nouvelles possibilités.

Cette idée rejoint la notion de « monstres prometteurs » proposée par François Jacob, qui illustre comment des anomalies, perçues comme des écarts ou des marges, peuvent devenir les fondations de nouvelles structures évolutives.
Dans La Logique du vivant, Jacob explique que les mutations ne sont pas nécessairement bénéfiques à court terme. Certaines d’entre elles, appelées « monstres prometteurs », introduisent des variations radicales qui, dans leur contexte d’apparition, pourraient sembler inutiles ou nuisibles. Cependant, dans un environnement en mutation, ces anomalies peuvent révéler un potentiel adaptatif insoupçonné. Par exemple, les membres des tétrapodes, une innovation majeure dans l’évolution des vertébrés terrestres, ont pu apparaître comme des structures mal adaptées au départ. Pourtant, ce « monstre » a ouvert la voie à la colonisation des terres émergées, transformant profondément la trajectoire évolutive des espèces.

Un exemple fascinant de cette dynamique se retrouve dans la drépanocytose, une pathologie humaine où les globules rouges, normalement responsables du transport de l’oxygène, prennent une forme falciforme (en faucille ou, plus vulgairement, en banane). Cette déformation rend les globules rouges inadaptés à la configuration des vaisseaux sanguins, provoquant des crises vaso-occlusives douloureuses dues à l’obstruction locale de la circulation sanguine. La maladie touche principalement les populations d’Afrique subsaharienne. D’un point de vue évolutif, la persistance de cette mutation génétique a longtemps intrigué, car elle semble n’apporter aucun avantage évident qui justifierait sa survie au fil des millénaires.
Il s’avère toutefois que cette mutation, relativement courante en Afrique subsaharienne, confère un avantage évolutif en offrant une protection partielle contre le paludisme, une maladie particulièrement répandue dans cette région.

La tension entre la page et la marge n’est pas un conflit destructeur, mais une interaction nécessaire, un dialogue perpétuel qui a toujours constitué un moteur (r)évolutif. C’est dans cette dialectique que réside la vitalité d’une société mais dans ce jeux cruel, la marge n’a que très rarement le bon rôle.



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