Je reviens de trois semaines loin de chez moi. D’abord quelques jours à Paris, puis seize jours dans le Nord de la France dans le cadre de la réserve. J’en ai tout de même profité pour écumer les expositions à Paris, mais aussi à Lille, Villeneuve-d’Ascq et Roubaix.
À Roubaix, j’ai visité le musée La Piscine. Au-delà de son cadre magnifique et de ses remarquables collections d’arts décoratifs, je pense y avoir découvert l’œuvre qui m’a le plus bouleversé ces derniers temps.
Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, le monde de l’art contemporain est particulièrement florissant à Roubaix. Une dizaine d’artistes vont marquer durablement la scène artistique : le Groupe de Roubaix.
Jean Roulland est l’un de ses membres les plus actifs. Né en 1931, il appartient à une génération d’artistes qui a grandi parmi les ruines, avec les récits des camps et l’effondrement des idéaux religieux comme humanistes. Il est surtout connu pour ses sculptures sombres, marquées par les horreurs de la guerre et par la volonté de représenter une humanité démunie, dépouillée de tous ses oripeaux. Ses silhouettes sont amaigries, rugueuses, souvent privées d’individualité. Elles semblent émerger péniblement de la matière. On y retrouve quelque chose de l’esthétique d’Alberto Giacometti ou de Germaine Richier, mais dans un registre encore plus tourmenté, où la chair paraît avoir définitivement cédé sous le poids de l’Histoire.
L’œuvre qui a retenu mon regard est Le Christ oublié.




La figure du Christ y est offerte au monde dans toute son humanité. Elle est livrée à la décrépitude, à la déchéance, à l’oubli. N’est-ce pas là le sacrifice ultime ?
Le corps est réduit à l’essentiel, presque à un vestige. Le Christ n’est plus un héros triomphant ; c’est un homme parmi les hommes : vulnérable, famélique, décati, laissé là à pourrir. Sa figure est abandonnée, reléguée dans un monde qui a perdu ses repères et jusqu’à la mémoire de la souffrance qu’il a traversée.
En dépit de la figure religieuse qu’il représente, le Christ acquiert ici une dimension profondément universelle. Il devient la métaphore de tous ceux qui souffrent dans l’indifférence générale : les victimes anonymes, les exclus, les oubliés, les morts dont plus personne ne prononce le nom. Il ne représente plus seulement un personnage biblique ; il incarne l’abandon lui-même.
La sculpture nous oblige alors à interroger notre propre humanité. Elle nous renvoie à l’abandon de l’autre, mais aussi à l’abandon de ce qui constitue notre humanité la plus fondamentale : notre capacité à reconnaître la souffrance d’autrui.
L’œuvre est présentée devant une immense baie vitrée ouverte sur la ville. Derrière elle, le monde poursuit son agitation quotidienne. Cette mise en scène est saisissante : le Christ oublié demeure immobile tandis que la vie continue, indifférente. La sculpture devient une question silencieuse adressée à notre époque. Que voyons-nous encore de la souffrance des autres ?
Je ne l’ai pas compris pleinement avant ce soir, mais cette œuvre rentre en résonance avec la mission qui a été la mienne durant ces deux dernières semaines.
Il me faudra encore réfléchir à ce qui, dans mon parcours, explique une attirance aussi persistante pour les matières altérées, les surfaces oxydées, les corps marqués par le temps, les ruines, la déliquescence. J’y vois rarement une fascination morbide. J’y vois plutôt la vérité des choses. Lorsque tout le superflu disparaît, il ne reste que la matière, la mémoire et, peut-être, quelque chose d’irréductiblement humain.
Pour aller plus loin.
Le Christ en croix ou Christ d’Assy de Germaine Richier



