Autoprogettazione – Enzo Mari

Il y a réellement eu un âge d’or du design italien dans après-guerre, et l’un de ses maîtres incontestés est Enzo Mari.
Designer prolifique, il est à l’origine de plus de 2 000 projets. Il a exploré des domaines très divers, créant une vaste gamme d’objets, du mobilier aux livres pour enfants, en passant par les puzzles et les jeux.

J’aime son travail parce qu’il a su rendre le design accessible au plus grand nombre, et en particulier aux plus modestes, notamment à travers son projet Autoprogettazione. Il a eu cette vocation rare de pousser chacun à faire, à produire de ses propres mains. Il se sera battu toute sa vie contre les évolutions trop mercantiles du design.
On dit de lui qu’il avait un tempérament sanguin, animé par la passion, une curiosité insatiable et une véritable vision du design. Designer très pédagogue et considéré comme l’un des plus grands théoriciens du design, ses interventions pouvaient être ponctuées de coups de colère contre clients et confrères — qu’il accusait régulièrement d’être devenus des « putes de la publicité ».

What producers make today is shit,” déclarait-il dans une interview en 2015,
“because they eat shit…. I worked half my life to ensure that the world would not be what it is today.”

Dès ses débuts, dans les années 1950, il se montre avant-gardiste dans sa manière de penser le design, en intégrant le bien-être des travailleurs et la responsabilité environnementale dans son travail.

À la question « Qu’est-ce qu’un bon design ? », Mari répond :

Bon signifie durable, accessible, fonctionnel, bien fait, pertinent émotionnellement, résistant, socialement bénéfique, beau, ergonomique et accessible financièrement. »

Si j’en parle, c’est parce qu’il y a déjà quelques années, j’ai découvert son travail en tombant sur l’une de ses tables, fabriquée par quelqu’un qui en avait suivi les plans. Dès lors, le travail d’Enzo Mari a imprimé ma rétine. J’ai immédiatement acheté le livre de ses plans.
Avec son projet Autoprogettazione, lancé en 1974, Enzo Mari publie pour la première fois un petit livre dans lequel il fournit gratuitement les plans, les cotes, d’une collection de mobilier que chacun peut réaliser chez soi, en utilisant des matériaux standards — donc bon marché — et un minimum d’outillage (marteau, scie, clous et colle).
La conception de ces éléments de mobilier est volontairement simple, ce qui laisse à l’utilisateur-bricoleur la liberté de modifier les éléments afin de s’approprier l’objet, de le personnaliser.

Mari propose ainsi de recréer du lien entre la production et l’usage du meuble. Chacun produit les meubles qu’il utilise. Cette démarche s’inscrit dans une logique profondément disruptive : les clients sortent du marché du design devenu un effet de mode, un marché qui a perdu sa propre conscience et son éthique. Le projet est pensé comme un acte politique.

Cinquante ans après les débuts d’Autoprogettazione, cette approche du design continue de vivre à travers le livre qui compile les plans de ces réalisations, chez des milliers de fins connoisseurs qui les font vivre et une nouvelle génération de designers inspirés.

Enzo Mari, c’est l’anti-IKEA. Là où IKEA propose des meubles standardisés et une approche somme toute aseptisée du design, Enzo Mari, en bon marxiste qu’il était, propose un design vivant, conscient, accessible. Il invite l’homo sapiens à redevenir un homo faber. Décédé en 2020 à l’âge de 88 ans des suites du COVID-19, Enzo Mari a laissé une empreinte durable dans le monde du design.

Entre Enzo Mari et Ingvar Kamprad (créateur d’Ikea) deux visions du design s’affrontent

Avec un père maçon, charpentier, touche-à-tout, qui a lui-même fabriqué certains des meubles avec lesquels j’ai grandi, je ne peux qu’être sensible à l’approche d’Enzo Mari. Je rêve littéralement du moment où je pourrai m’amuser librement à créer des objets de mes propres mains.

J’ai grandi avec un père bricoleur, autodidacte, issu d’un milieu modeste. Il sait à peine lire et écrire.
Certains meubles de la maison ont été faits par lui : des fauteuils, des placards. La maison elle-même, il l’a construite de ses propres mains.
Le travail manuel dont mon père était capable n’est pas seulement une compétence technique, mais une forme d’intelligence incarnée, une manière de penser avec les mains, alors même qu’il n’a pas eu accès à un savoir académique.
Il n’y a rien de spectaculaire, rien d’ostentatoire. Juste des choses utiles, solides, pensées pour durer, faites avec le souci de bien faire.
Grandir entouré de ce type d’objets change profondément le rapport que l’on entretient avec les choses. Les meubles de mon enfance portent une empreinte : de la sueur, des ratés, une personnalité. Ce sont aussi des moments fugaces : observer mon père faire, l’embêter en restant dans ses pattes.

J’accorde aujourd’hui beaucoup d’importance aux choses faites par soi-même.
C’est pour cette raison que j’aimerais, un jour, avoir mon chez-moi et y créer mes propres choses. Habiter un espace qui ne serait pas seulement décoré, mais construit, pensé, ajusté à ma personnalité, en toute simplicité.
Enzo Mari décomplexifie profondément l’action de créer.
Il montre qu’il n’est pas nécessaire d’être designer, ni menuisier aguerri, pour se lancer dans un projet. Qu’il est possible de fabriquer des objets fonctionnels, beaux, simples. La fierté de soi en prime.
Avec Autoprogettazione, Mari ne transmet pas seulement des plans : il transmet une autorisation. Celle de faire. Celle d’essayer.
Et c’est inestimable pour quelqu’un qui, comme moi, ne s’est longtemps pas autorisé à écrire, à créer.

J’aime plus particulièrement ses tables et ses armoires — des armoires qui m’évoquent immédiatement les caisseries d’œuvres d’art.
Dans le monde de l’art, la caisse n’est pas conçue pour séduire. Son objectif est de protéger, transporter, conserver les œuvres. Elle est le plus souvent réalisée en bois brut, clouée, standardisée, sans ornement. La caisse ne ment pas : sa forme est brute et entièrement au service de sa fonction.
« Je suis une simple boîte. »
Les armoires d’Enzo Mari fonctionnent selon exactement le même principe. Les montants, les traverses, les panneaux sont visibles, lisibles, non superflus. On revient à une forme d’épure, en contre-pied des dérives dites « cosmétiques » du design industriel — un design qui se veut pop, coloré, clinquant, à la mode.
Les meubles de Mari sont de véritables mini-architectures brutalistes : on y retrouve une structure lisible, épurée, presque monolithique, une proposition claire et affirmée, une matérialité non dissimulée.
Les meubles de Mari ne cherchent pas à être vus ni admirés. Ils sont vivants parce qu’ils sont créés par les mains mêmes de ceux qui les utilisent.
Puis il y a le bois.
Le bois ne ment pas (pas comme les macarons). Il est brut, sans fard.

Pour aller plus loin…

Portrait du designer

Enzo Mari: une déontologie du design

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