Stupre
J’adore ce mot.
En langage soutenu, il désigne une débauche honteuse, avilissante. La luxure.
Il évoque ces forfaitures que l’on tait derrière une porte lourde qui s’ouvre sur une pièce saturée d’odeurs.
On s’y jette, on s’y vautre, comme dans un lit défait depuis plusieurs nuits — théâtre de lubricité, fait de draps amidonnés et imbibés de fluides, lourds d’odeurs.

Au stupre, j’associe une odeur douce-amère, capiteuse, entêtante : violette fanée, cyanure aux notes d’amande amère, cuir, musc, les notes anisées du fenouil, de la tourbe et de la cendre.
Puis monte l’odeur des aisselles, non essorées de leur sueur sous la chaleur d’un jour d’été.
Les stoïciens l’appelaient calor vitalis : cette fièvre vitale qui incline le corps vers un autre corps.
Ça sent le lit d’aiguilles de pin sèches sur lequel est alangui un corps nu. Ça sent la résine, l’huile — massages obscènes.
Plus encore : ça sent le cul.
Le cul encore moite de tant d’efforts, dans lequel je plonge mon nez.

En Italie, les pédés sont traités de finocchio, « fenouil ».
On raconte que lors de leur exécution au bûcher, l’odeur nauséabonde de leur péché s’élevait vers le ciel, empestant villes, mortels et dieux.
On jetait alors sur les flammes des brassées de fenouil, pour masquer ce parfum de forfaiture.
Je reconnais bien là, l’odeur du stupre : celle qui colle à la peau des pédés, des putes, des sorcières longtemps envoyés aux bûchers.
« J’avais déjà vu brûler, sur ce même Campo dei Fiori, Cipriano Boscolino, pour sodomie. Entre les bottes de paille enflammées, le bourreau avait glissé des plantes de fenouil. Ce geste de parfumer les derniers moments de la victime, je constatais aujourd’hui qu’il s’en dispensait. Pourquoi la mort des bougres devrait-elle être la seule à être embaumée ? Parce que leur forfait est si monstrueux, que la puanteur en offusquerait la ville. Le ciel lui-même en serait empesté. Ainsi, murmurais-je à l’oreille de Mario, on nous appelle finocchi ; une odeur de bon légume sain corrige ce qu’il y a de dégoûtant dans la seule évocation de notre race. »
— Dominique Fernandez, La course à l’abîme.
Le mot est toujours là, brûlant : stupre.
Il a l’odeur du désir et celle du bûcher.
Il a l’odeur de la peau que l’on caresse et de celle que l’on condamne.
Et quand la fumée se dissipe, reste dans l’air un parfum capiteux, entêtant, que nul tribunal, nul dieu, nul bourreau n’a jamais effacé.
Rien que la mémoire des condamnés justifie que l’on répande, ad nauseam, l’odeur du stupre.

Pour aller plus loin...
Un parfum sulfureux
État Libre d’Orange (Éditions des Sens) est une maison de parfum française qui se veut » ambitieuse, intrépide. Ardente. Débordante. Libre. Libre de créer. Libre d’aimer et d’être aimée. »
Cette maison à éditer un parfum Sécrétions magnifiques qui correspond à une certaine idée du stupre.
« Comme le sang, la sueur, le sperme, la salive, les magnifiques Sécrétions est aussi réelle qu’un coït olfactif qui en envoie un en flaptures, au pinacle de plaisir sensuel, à un moment extraordinaire et unique lorsque le désir triomphe de la raison. La tension masculine libère une précipitation d’adrénaline dans une cascade de notes aldéhydoises élevées. La sensation de fraîcheur est saisissante. Ensuite, le parfum révèle un côté métallique, précis et aussi fort que le désir non accompli. Nous sommes sur un rasoir … la peau et la sueur se mêlent, et des goûts de musc et de bois de santal. L’effet marin légèrement salé agite, suscite des soucises et met votre couture à la bouche. Les langues et les sexes se retrouvent, le plaisir explose et tout va bien. La confusion règne suprême. Un parfum subversif et dérangeant. C’est l’amour ou la haine à première vue. Le juting sensuel est rarement satisfait de demi-mesures … Entre Don Juan et la femme qui se propose, les armes sont couplées … Qui sera le premier à se rendre?
Avec presque un culte d’amour ou de haine, Sécrétions magnifiques a secoué le monde des parfums quand il a été lancé, et ça fait encore. Une œuvre de parfumerie conceptuelle conçue pour parler à tous les sens à la fois.
Une règle: attraction et répulsion. »
Le mot Stupre
Le terme « stupre » vient du latin stuprum, qui désignait une relation sexuelle illégitime, déshonorante, parfois assortie de violence. Dans la Rome antique, stuprum s’appliquait notamment aux relations sexuelles imposées ou contraires aux lois civiles et religieuses : viol d’un citoyen libre, corruption d’un mineur, atteinte à la chasteté d’une vestale.
En ancien français, dès le XIIᵉ siècle, « stupre » conserve cette gravité : il désigne le viol, l’inceste ou une débauche jugée infamante.
Au fil du temps, le mot se teinte d’une acception plus morale que juridique : il devient synonyme de dépravation sexuelle et de luxure déshonorante. Aujourd’hui, en français moderne, il n’est plus d’usage courant que dans le registre littéraire.
En italien, il garde un sens perdu en français : stupro désigne le viol, l’acte de lubricité qui tache, qui déshonore.
Le stupre et l’imaginaire olfactif antique
Sans le savoir avant d’écrire ce texte, les parfums que l’évoque le stupre ont depuis l’antiquité gréco-romaine une association avec la luxure des marqueurs de transgression ou d’abandon à la luxure.
La violette (viola odorata) est liée à Aphrodite et aux banquets : les convives portaient des couronnes de violettes pour masquer l’odeur du vin et de la sueur. Mais Pline l’Ancien note que la violette, trop employée, pouvait « amollir l’esprit », favorisant la mollesse et la tentation. c’est l’odeur d’un certain abandon voluptueux.
Le musc (moschus moschiferus), importé d’Asie, avait dans Rome impériale une réputation trouble : rare, cher, d’une intensité animale, il était accusé par les moralistes de provoquer le désir, et d’être porté par les courtisanes. La même connotation se retrouve au Moyen Âge : les moralistes chrétiens l’associent au diable et à la chair.
Le cuir porte une double symbolique : matérielle (force, pouvoir, chasse) et charnelle (peau travaillée, contact intime).
L’amande amère et le cyanure rappellent quant à eux l’odeur de l’amygdaline, présente dans les noyaux de fruits (abricot, cerise). Dans la Rome antique, l’amande amère, au goût presque vénéneux, était parfois utilisée dans des philtres d’amour ou dans des onguents parfumés. On lui attribuait le pouvoir d’échauffer les sens — association renforcée par le risque toxique, qui faisait de son usage un jeu dangereux.
La sueur était doublement connotée : d’un côté, signe de vigueur, de virilité ; de l’autre, preuve d’un acte charnel accompli. Chez Aristophane, la sueur masculine est décrite comme un parfum érotique, signe d’un corps actif, parfois bestial.
Les aiguilles de pin, avec leur parfum résineux, évoquent les paysages méditerranéens, l’été et sa chaleur mais aussi les huiles parfumées employées pour oindre le corps. Les stoïciens eux-mêmes en parlaient comme d’une odeur « trop chaude », propice à l’excitation des sens.
Finnochio
Le sens réel de cette insulte italienne est encore discuté
Dans l’Europe médiévale et moderne, le supplice du feu servait à purifier l’âme du condamné aux yeux de la communauté.
Les exécutions publiques devaient frapper la vue (l’éclat des flammes), l’ouïe (les cris), et… l’odorat. L’odeur de chair humaine brûlée est particulièrement persistante. Elle imprègne les murs, les vêtements. Elle est grasse, presque sucrée (caramélisée), comparable à celle de la viande rôtie mais imprégnée de fumée âcre.
Pour atténuer cette émanation insupportable et éviter que le « péché » ne sature littéralement l’air — on jetait sur les bûchers des plantes aromatiques : romarin, laurier, lavande, sauge… et fenouil comme pour « corriger » le parfum de l’ignominie.
Le fenouil avait la vertu symbolique de purifier et de fortifier. Dans ce contexte, il masquait l’odeur des « crimes contre nature » sodomie, hérésie, sorcellerie.
