Le week-end dernier, j’ai visité le chantier du nouveau CHU de Nantes. On a les weekends que l’on mérite (ne me jugez pas).
C’est le plus grand projet hospitalier d’Europe, fort de ses 230 000 m² et de 1,3 milliard d’euros d’investissement. C’est aussi tout un système de transport dimensionné et adapté à ce nouveau CHU, avec la création de deux lignes de tram et d’une ligne de chronobus. C’est la reconfiguration, en conséquence, du pont Anne-de-Bretagne, qui deviendra à terme le plus large pont d’Europe. Ce ne sera pas qu’un simple franchissement de la Loire, mais un pont-place qui pourra accueillir des événements, en plus d’être le support technique des flux multimodaux (piétons, cyclistes, trams, busways) au quotidien.
Petit précis d’architecture hospitalière
L’architecture des hôpitaux constitue une préoccupation depuis des siècles.
À la période médiévale, le clergé est le principal acteur de la santé. Il fait appel à son bâti pour offrir l’hospitalité à ceux qui le nécessitent. Les malades sont ainsi accueillis au sein de grandes halles. C’est la première architecture hospitalière faisant son apparition en France. Pendant des siècles, différentes évolutions en matière d’hygiène, d’architecture, de sciences et de croyances vont faire évoluer la structure des édifices hospitaliers. La fonction de soin, initialement dévolue au clergé, se spécifie peu à peu vers un ensemble de métiers et d’établissements exclusivement dédiés aux soins.

Je ne vais pas épiloguer sur tous les styles architecturaux des hôpitaux, mais plutôt me concentrer sur les styles qui nous concernent depuis le XVIIIe siècle.
Globalement, deux styles architecturaux dominent la construction des hôpitaux depuis le XVIIIe siècle : les hôpitaux pavillonnaires et les hôpitaux-blocs.
Les hôpitaux pavillonnaires
Les hôpitaux pavillonnaires font leur apparition au XVIIIe siècle et sont le modèle privilégié jusqu’aux années 1930 en France. À cette époque, la théorie des miasmes est à la mode. Elle stipule que les infections touchant chaque malade sont surtout liées à l’environnement aérien immédiat du patient. Il faut donc s’assurer du renouvellement optimal de cet air en espaçant les malades. La répartition des différentes unités d’un centre hospitalier en petits pavillons isolés les uns des autres favorise le renouvellement et la circulation de l’air, et permet en outre d’isoler les secteurs et les pathologies.

Ce mode de construction permet également de se prémunir des incendies. L’incendie qui détruit une grande partie de l’Hôtel-Dieu de Paris dans la nuit du 29 au 30 décembre 1772 est un véritable choc, à l’origine du développement de ce type d’établissement en France. Ce sinistre, qui tue près de 200 personnes, déclenche une vaste concertation pendant plus de quinze ans, à l’origine de l’émergence d’un programme hospitalier pavillonnaire. Le système pavillonnaire tient son origine du domaine militaire. En France, depuis l’époque de Vauban, les troupes de garnison disposent de casernements en bâtiments isolés et séparés, pour mieux circonscrire les incendies occasionnés par l’artillerie en cas de siège.
Le premier hôpital pavillonnaire n’est pas français mais britannique. Pour autant, l’architecture « à la française » a su marquer de son empreinte un système pavillonnaire national. On met l’accent sur l’idée de composition basée sur la symétrie, exprimant l’ordre et la rigueur. Les Britanniques, eux, ont une vision plutôt dictée par l’orientation des vents mais surtout du soleil, et visent un accès équitable des patients à la lumière naturelle et à un air renouvelé. Ils construisent ainsi des bâtiments en arborescence ou en arête de poisson.
La remise en cause du modèle pavillonnaire va de pair avec une meilleure connaissance scientifique en matière de microbiologie et d’hygiène. Les travaux de Semmelweis ainsi que de Pasteur remettent en cause la théorie des miasmes. Les disciples de Pasteur montrent que les infections ne sont pas tant véhiculées par l’air du patient que par les contacts directs entre les patients ou indirects via le personnel soignant. Semmelweis, lui, montre l’importance de l’hygiène des mains, de l’asepsie des instruments et des champs opératoires.
La structure pavillonnaire présente aussi des désavantages d’ordre spatial. L’emprise au sol est importante, ce qui pose problème dans un tissu urbain dense. Le transfert des patients d’une unité à l’autre est fastidieux, chronophage, et représente une perte de chance pour les patients.
Les hôpitaux-bloc
Le premier hôpital-bloc voit le jour aux États-Unis en 1890. C’est un peu la terre des premiers gratte-ciel. Les progrès faits en architecture — notamment le béton armé et l’ascenseur — permettent d’atteindre des sommets. C’est donc tout naturellement que l’on se retrouve avec des centres hospitaliers qui font 11, voire plus de 20 étages. L’emprise au sol est minimale.
Des progrès fulgurants ont été accomplis en matière d’hygiène et en sciences, tant et si bien que l’on sait désormais qu’il n’est pas nécessaire — voire contre-productif — de séparer les unités au sein de pavillons. L’hôpital-bloc répond à la nécessité de relier plus rapidement les multiples équipements techniques et unités d’un CH.
La France va quand même rester très attachée à la structure pavillonnaire, puisque le premier hôpital-bloc de France ne verra le jour qu’en 1932. Il s’agit de l’hôpital Beaujon, situé à Clichy.

Hôpital Beaujon de Clichy encore en activité mais voué à la fermeture avec l’arrivée de l’hôpital de St Ouen.
Hôpitaux polyblocs
L’architecture hospitalière a évolué au cours du XXe siècle vers la structure « polyblocs ». Espèce de compromis entre pavillon et bloc, les CHU polyblocs sont constitués d’un nombre limité de blocs de faible hauteur, interconnectés entre eux par des passerelles.

Projet du CHRU de Nancy de structure polyblocs
L’ère du monospace
En ce début du XXIe siècle, on est entré dans l’ère des monospaces.
Le monospace hospitalier se déploie sur une forme de base simple : idéalement celle d’une plaque rectangulaire aérée de patios, qui permettent la pénétration de la lumière, et stratifiée en plateaux qui cohabitent et évoluent en fonction des besoins. L’enveloppe du monospace hospitalier est unitaire et démontable, de façon à permettre l’extensibilité du bâtiment.
L’architecture monospace a été théorisée depuis les années 2000 par Brunet Saunier & Associés, cabinet d’architecture leader dans la construction des hôpitaux en France. Ces architectes ont pour ambition de créer des hôpitaux écoresponsables, dont l’obsolescence est repoussée par la flexibilité de leurs bâtiments — flexibilité qui permet même d’anticiper le devenir des bâtiments lorsqu’ils ne seront plus des hôpitaux, et ce dès leur construction. Un hôpital monospace pourra demain devenir un centre universitaire, un lieu d’habitation, un pôle d’innovation. L’objectif est aussi écologique : limiter les destructions futures en construisant tout en anticipant plusieurs cycles de vie d’un bâtiment.

Projet du grand hôpital de Saint-Ouen
C’est donc un hôpital qui se veut flexible, pour répondre aux besoins et aux évolutions futures de la médecine. Au sol, l’emprise est horizontale, compacte
Le chu de Nantes
À Nantes, le CHU n’est pas un bâtiment unique. Il est morcelé en plusieurs établissements répartis sur le territoire de la ville. Chacun incarne une époque et une logique architecturale différente :
L’Hôtel-Dieu, situé en cœur de ville, présente une structure en bloc, typique de la seconde moitié du XXe siècle, dense, fonctionnelle.
L’hôpital Saint-Jacques, au sud, est organisé selon un modèle pavillonnaire hérité des XVIIIe–XIXe siècles, composé de plusieurs bâtiments distincts, éparpillés dans un parc arboré.
L’hôpital Bellier, également pavillonnaire, situé à l’est de la ville, offre une structure similaire, souvent dédiée à la gériatrie, aux soins de suite et de réadaptation.
Le site de Laennec, au nord, est une construction en bloc, intégrant plusieurs disciplines médicales de pointe telles que l’oncologie et la neurologie.
En 2023 ont commencé les travaux du nouveau CHU sur l’Île de Nantes. L’Île de Nantes est un terrain de jeux fantastique, parce qu’il s’agit d’une aire urbaine intra-muros faiblement peuplée et aménagée, qui offre également un vaste territoire en reconversion industrielle et culturelle.
En 2027, les nouveaux locaux accueilleront les services actuels du CHU Hôtel-Dieu ainsi que certains services du site de Laennec (qui sera conservé et restructuré).

Le nouveau CHU est un progrès novateur, difficilement classable selon les codes de l’architecture hospitalière que nous avons vus juste avant. Il tient à la fois des codes du monospace du XXIe siècle, du polyblocs du siècle dernier, et du modèle pavillonnaire.
Treize bâtiments interconnectés, chacun ajouré de patios végétalisés, favorisant lumière naturelle, ventilation et agrément visuel.
Un système de passerelles aériennes relie les différents volumes, dans une logique fonctionnelle proche du polybloc.
Une compacité horizontale, une flexibilité d’aménagement qui rappellent le monospace contemporain.

Le bâtiment central accueillera les blocs opératoires et les unités de soins critiques. Il sera connecté aux urgences, à la radiologie interventionnelle, à la pharmacie centrale, au laboratoire de biologie médicale et à l’imagerie.
Chaque bâtiment a une identité et un caractère propre qui les rendent facilement identifiable, bien que l’ensemble dégage quelque chose de cohérent et de convaincant. Petit coup de cœur pour le bâtiment des urgences et soins critiques, qui impressionne — le tout coiffé d’un héliport tout aussi impressionnant.



Je ne vais pas m’étendre sur les performances techniques du nouveau chu (photovoltaïque, géothermie, raccordement au réseau de chaleur de la ville, conception bioclimatique, 57 salles opératoires, 90% de chambres seules, , chirurgie robotisée…).




On ne va pas se leurrer, il y a encore du boulot…
L’innovation la plus notable réside peut-être dans la fusion hospitalo-universitaire. L’ambition est de créer un quartier de la santé et un hôpital ouvert sur la ville. Les facultés de médecine, de pharmacie, d’odontologie, de maïeutique, ainsi que l’Institut de formation en soins infirmiers seront en contact direct avec le CHU. Les laboratoires de recherche, ainsi que les pépinières de start-up, seront également à proximité.
Cette mutualisation des savoirs, des formations et des pratiques fait écho au concept de quartier de la santé, nouveau modèle d’aménagement urbain inspiré des health districts nord-américains ou des Science Parks scandinaves.

En se dotant d’un quartier de la santé, la ville de Nantes poursuit l’aménagement de l’Île de Nantes, initié il y a quelques années avec le Quartier de la Création, qui accueille les écoles d’art (École du bois, École des beaux-arts, École d’architecture, École du numérique, etc.).
C’est un hôpital ouvert sur la ville : le parc devant le CHU, à proximité directe de la Loire, offrira un lieu de détente pour les habitants et les patients. Le quartier de la santé sera parcouru de rues hospitalières, accessibles le jour, qui permettront aux riverains de l’hôpital et aux Nantais de joindre les parties nord et sud de l’île à pied ou à vélo. La proximité de commerces, de bars, d’immeubles d’habitation autour du CHU amplifie cette impression de CHU ouvert sur la ville. Le CHU n’a par ailleurs pas de limites bien définies (pas de véritable clôture, pas de barrière), ce qui l’intègre assez facilement au reste du quartier et incite à déambuler entre les bâtiments.

Un détail que les plans ne montrent pas, mais que l’expérience du chantier révèle : les vues offertes par le futur CHU.
Le CHU offrira un point de vue sur de nombreux lieux emblématiques de Nantes et de la région. On y aperçoit la Loire, la Maison radieuse du Corbusier, l’usine Béghin-Say, la Tour de Bretagne, et à terme, le jardin métropolitain qui verra le jour dans quelques années.
Dotée de ce nouvel hôpital, il y a fort à parier que Nantes suscitera le désir chez toute une nouvelle génération d’internes, et que le CHU renouera avec les premières marches du podium des CHU préférés des aspirants médecins.

Belle présentation, merci Docteur !! ^^
Beau projet !
Un nouvel article serait intéressant sur le devenir des modes de prise en charge des patients. On parle de réduction de lits, de soins davantage ambulatoires, est-ce que l’architecture va de pair avec cette nouvelle politique des soins ?
Je ne sais pas si j’en ferai un nouvel article mais ta question fait appel à des données qui ne sont pas facilement accessibles en définitive.
Le choix a été fait de créer ce nouveau CHU tout en conservant les établissements 8 autres établissements du CHU de Nantes.
Parmi eux, l’hôpital laennec va être restructuré avec une belle enveloppe. L’établissement sera consacré au pathologie de longue durée et le nombre de lits de l’établissement doit naturellement être compté dans le total parce que ces deux établissements vont fonctionner en tandem ce qui n’était pas suffisamment le cas avant.
Laennec va aussi abriter une unité saisonnière qui va permettre d’absorber le surplus de malade qui survient l’hiver.
Le nombre de lits au CHU était une grosse problématique en 2020. Au final, le projet à été redimensionné en conséquence. Sur le nouveau site (où se trouveront la plupart des lits d’hospitalisation), il est désormais prévu 1 527 lits et places en tout, versus 1 384 prévus dans le parc initial du projet (hors lits d’UHCD) annoncés en 2020. Sur le site Hôpital Nord-Laennec (gériatrie et pathologies chroniques) – qui est finalement maintenu – seraient conservés 216 lits.
Il y a sur le nouveau site 10 % de lits en urgences et soins critiques, la médecine ambulatoire passe de 60 a 64 %.
Le nombre de lits est maintenu et les patients seront à priori plus confortable parce que 90 % des lits seront en chambre seul alors que seul 35 % des lits sont en chambre seul actuellement. Du côté du bâtiment femme enfants, il y a la création d’une unité parents enfants histoire que les parents soient mieux accueilli avec leur bébés. il y a 20 lits d’hospitalisation de courtes durées en maternelle contre 9 aujourd’hui. 36 en médico chirurgical contre 18 actuellement. La réanimation pédiatrique est extensible de 12 à 20 au besoin. Les soins intensifs de pédiatrie extensible de 8 à 16 places.
J’ai cru comprendre que les nouvelles urgences ont été dimensionnées pour 130 000 passages/ an pédiatrie non compris. En 2023, le nombres de passage était de 127 359 dont 37 469 pédiatriques.
Comme toujours, il va falloir étudier la question après quelques années de fonctionnement.