Artemisia: Héroïne de l’art

Le musée Jacquemart-André figure parmi mes passages obligés lors de mes itinérances culturelles à Paris. C’est un lieu qui fait la part belle aux beaux-arts français et italiens (mais pas uniquement).
Au cours des trois dernières années, j’ai pu y voir des expositions consacrées au Caravage, à Füssli, à Giovanni Bellini, et plus récemment aux chefs-d’œuvre de la Galerie Borghèse.
Les collections, permanentes comme temporaires, sont mises en valeur dans un magnifique ancien hôtel particulier sis boulevard Haussmann.

Le week-end dernier, j’ai eu le plaisir de découvrir l’exposition consacrée à Artemisia Gentileschi, peintre italienne de l’école caravagesque. Son corpus authentifié compte une soixantaine de tableaux. Elle demeure pourtant moins mise en avant que ses homologues masculins, alors même que ses pairs et les connaisseurs reconnaissaient son talent, ainsi qu’un niveau de technicité qui n’avait rien à envier aux maîtres de son époque.
Cette carrière, longtemps menée dans l’ombre du Caravage, de son père, et des artistes hommes de son temps, a d’ailleurs été évoquée dans le film Le Caravage, sorti en 2022.

Artemisia naît en 1593 à Rome. Son père, Orazio Gentileschi, est un peintre toscan.
Il lui dispense, à elle comme à ses frères, des cours de dessin. Elle s’y montre particulièrement douée, au point que son père engage pour elle un précepteur privé : le peintre Agostino Tassi, qui travaille dans son atelier.
Tout au long de sa vie, elle collaborera avec son père sur divers projets, se nourrissant de son enseignement et de l’expérience des autres peintres de l’atelier.
Même s’il n’est pas établi qu’Artemisia ait travaillé directement avec le Caravage, il apparaît qu’elle a pu étudier ses œuvres de près : son père possédait certaines toiles du maître, et Artemisia a pu en observer d’autres dans les églises romaines.
Du Caravage, elle adopte notamment le clair-obscur et le réalisme.

Ce qui est totalement dingue, c’est que la première œuvre qu’on lui attribue a été peinte alors qu’elle n’avait que 17 ans. Pendant longtemps, ce tableau a été considéré comme l’œuvre de son père. Cela donne une idée de la précocité et du niveau de maîtrise qu’elle atteignait déjà à cet âge.

Suzanne et les vieillards

La relecture contemporaine de la trajectoire d’Artemisia en fait une icône féministe. Il faut dire qu’à force de travail et de talent, elle a réussi à rivaliser avec les plus grands artistes de son époque.

Le couronnement d’épines

Elle aura, durant toute sa vie, fait preuve d’audace, d’une grande force de caractère et de résilience.
Quelques éléments permettent de s’en persuader :

Convaincu par son talent précoce, son père lui confie à Tassi, dans un contexte où l’enseignement des beaux-arts n’est pas autorisé aux femmes.
Artemisia est violée par Agostino Tassi le 9 mai 1611. Celui-ci promet d’abord de l’épouser pour sauver sa réputation, mais il ne tient pas sa promesse. Tassi est poursuivi en justice un an après les faits.
Au terme d’un procès éprouvant de neuf mois, au cours duquel Artemisia est soumise à un humiliant examen gynécologique et à la torture pour vérifier la véracité de ses accusations, elle gagne son procès. Tassi est condamné en 1612 à l’exil. Beaux Arts Magazine a d’ailleurs consacré l’an dernier un hors-série à cette affaire édifiante qui est un des procès les plus marquants de l’histoire de l’art.

L’année suivante, en 1613, Artemisia Gentileschi peint de un thème biblique : Judith décapitant Holopherne. Des indices laissent à penser qu’elle prête ses traits à Judith et ceux de Tassi à Holopherne.

Dans une autre version du tableau réalisée ultérieurement, au poignet de Judith, on distingue un bijou représentant la déesse Artémis. Cette dernière, ayant fait vœu de chasteté, punit toutes les tentatives ou propos irrespectueux d’hommes voulant la conquérir.
Comme dise les jeunz: t’as la vision ? Artémis / Artemisia « cadeau d’artemisis« 

Judith et holopherne 1620

Après cet événement, qui demeure structurant tant pour son œuvre picturale que pour sa personnalité, Artemisia épouse un peintre — mariage qui lui permet de restaurer sa réputation, dans une société où il est peu enviable d’avoir subi le déshonneur d’un viol sans être mariée.
En 1615, Artemisia part avec sa famille pour Florence, où elle acquiert rapidement une certaine notoriété. On reconnaît son talent, son intelligence et la qualité de son instruction. Elle s’assure la protection et les commandes de notables florentins.

Et là !!! gros fun fact:

Artemisia est la première femme à intégrer une académie de dessin — et pas n’importe laquelle : celle de Florence. Elle se nourrit d’échanges avec de nombreux cercles d’artistes et de scientifiques de l’époque, notamment Galilée, qui est également pensionnaire de l’académie. À l’époque de leur rencontre, Galilée avait déjà découvert le principe de la « trajectoire parabolique » et en avait apporté la démonstration mathématique. C’était une idée nouvelle, qu’il avait illustrée par des dessins représentant les différentes trajectoires suivies par des boulets de canon lorsqu’ils retombent au sol. Ces mêmes trajectoires sont décrites par les jets de sang qui jaillissent de la tête d’Holopherne, tels que dépeints dans la version de 1620.
Les jets de sang n’ont rien à voir avec ses propositions précédentes, ni avec les représentations du Caravage ou de son père. Artemisia se serait inspirée des démonstrations de son ami Galilée pour insuffler un réalisme sans pareil dans son tableau.

Bon, Artemisia n’est pas la seule peintre à cette époque, mais il faut tout de même intégrer certaines données qui mettent en évidence sa trajectoire extraordinaire.
Au XVIIe siècle, une femme est considérée comme mineure à vie. L’apprentissage des beaux-arts à l’Académie ne leur est pas accessible. Les rares femmes peintres qui émergent malgré tout sont tributaires d’un mari qui endosse, en son nom, ses commandes. Une femme ne pouvait ni signer un contrat seule, ni acheter ses couleurs, ni toucher le paiement de ses tableaux. Les femmes sont cantonnées à peindre un nombre restreint de thématiques. Les thématiques qu’on leur autorise à peindre sont strictement limitées : portraits, natures mortes, scènes de genre. (Allo??!! So boriiiiiing!!!).

Artemisia est la première à avoir la notoriété, le talent et la force de caractère nécessaires pour s’affranchir de tous ces carcans.
Elle perçoit elle-même ses commandes, les recettes de ses ventes, et est placée sous la protection et le mécénat de nombreux notables de l’époque, notamment les Médicis.


Elle peint des autoportraits, des scènes historiques et bibliques, alors que les femmes n’y avaient pas accès. À cette époque, une femme ne peut se permettre d’engager des modèles vivants. Qu’à cela ne tienne : elle prêtera ses traits à de nombreuses figures qu’elle représentera dans ses œuvres.

et vas-y que je me peint en jouant du luth…


Quand son mari la quitte à leur retour à Rome, elle est inscrite aux registres de la ville comme maîtresse de son foyer, ce qui est extrêmement rare pour l’époque. Elle dispose de son propre domicile, parvient à subvenir aux besoins de son foyer, de ses deux filles, qu’elle mariera avec la dot nécessaire. Elle va avoir une carrière internationale puisqu’elle exécutera aussi des œuvres pour la cour d’Angleterre.

Dans une lettre adressée en 1612 à la puissante Christine de Lorraine, mère de Cosme II de Médicis, grand-duc de Toscane, Orazio dressait le portrait suivant de sa fille

Artemisia est devenue si habile que je n’ai aucun mal à affirmer qu’elle est aujourd’hui sans égal. En effet, elle a produit des œuvres qui démontrent un degré de compréhension que même les grands maîtres de la profession n’ont peut-être pas atteint.

À l’instar du Caravage, Artemisia est tombée dans l’oubli pendant des siècles, avant que l’on ne redécouvre son œuvre et sa trajectoire de vie singulière.


Certains de ses tableaux ont été initialement attribués à son père (dont Suzanne et les vieillards, sa première œuvre connue) ou au Caravage (Judith décapitant Holopherne, première version).
Il faudra attendre le début du XXe siècle, et notamment le critique Roberto Longhi, qui la présente dans un ouvrage intitulé Gentileschi père et fille (1915) comme « l’unique femme en Italie qui ait jamais su ce que voulait dire peinture, couleur, mélange et autres notions essentielles… », pour qu’Artemisia regagne ses lettres de noblesse.

J’espère avoir réussi à vous montrer quelle bad *ss boss b*tch était Artemisia.

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