Iphigenie à Splott

En s’inspirant de la mythologie grecque, Gary Owen invente une Iphigénie contemporaine pour parler des classes sociales meurtries par la paupérisation et de la jeunesse des quartiers populaires, écrasée par des politiques d’austérité.

Iphigénie — Effie pour les intimes — habite à Splott, un quartier de Cardiff, la capitale du Pays de Galles, touché par la désindustrialisation et le chômage. C’est le genre de personne que l’on évite de regarder dans la rue. Incandescente, prête à s’embraser au moindre regard ou à la moindre réprobation. Elle zone dans Cardiff, figure archétypale du chav anglais (l’équivalent de la caïllera dans nos contrées). Elle se noie dans l’alcool pour échapper à la dure réalité de sa vie, à celle offerte aux jeunes des villes frappées par la désindustrialisation et le déclassement. Tous les lundis, elle se jette dans une spirale d’alcool qui lui anesthésie le cerveau, mais qui apporte aussi son lot de drama. Elle n’en émerge qu’au bout des quatre autres jours de la semaine, avec une gueule de bois « pire que la mort », suffisamment de repos pour mieux recommencer le lundi suivant sur la même lancée.

Un soir, une rencontre lui ouvre de nouveaux horizons. L’occasion lui est donnée d’être autre chose, plus que ça, pas seule même quand elle est seule.

Mais en attendant, ce soir, elle a des choses à dire. Elle veut dire qui elle est. Qui sont ces underdogs qui se battent pour garder la tête hors de l’eau et ne pas se laisser voler leur dignité.
Derrière la misère de sa vie et au-delà du regard acerbe qu’on lui porte, on lui doit des choses — et ce soir, elle est là pour ramasser.

La pièce est portée par Gwendoline Gauthier, entourée de trois musiciens qui retranscrivent l’univers des pubs où s’enivre la jeunesse de Cardiff. La musique ajoute du rythme à une pièce qui n’en manquerait sans doute pas sans.
J’avais peur que la musique desserve la pièce, mais ce n’est pas le cas.

La mise en scène est minimaliste : un canapé de cuir, les trois musiciens et la comédienne contenus par trois lignes lumineuses ouvrant un espace sur le public. La pièce a donc des allures de seul-en-scène. C’est dynamique, énergique, électrique. Gwendoline Gauthier livre une performance pêchue, enfiévrée, qui retranscrit toute la colère et la tension qui habitent le personnage, non sans une certaine sensibilité.

Mais il y a un bémol, perceptible dès la première minute et qui aurait pu être rédhibitoire s’il s’était maintenu tout au long de la pièce. La voix de la comédienne prend un timbre grave assez agaçant (il faut dire ce qui est) et donne l’impression qu’elle surjoue constamment la colère et le phrasé chav du personnage principal. Ce procédé, relativement agaçant, rend certaines bribes de paroles incompréhensibles. Dans ses séquences plus tempérées, sa voix se normalise sans pour autant desservir le personnage ou le rendre moins crédible.

Cette pièce est une proposition intéressante, mais qui gagnerait peut-être à être adaptée à la société française. La voix affectée par la comédienne réduit la force de représentation et tend sans doute à caricaturer le personnage.

Je n’aime pas vraiment le thème principal de la pièce. Il m’est difficile de me plonger dans une œuvre qui parle de misère sociale — c’est un sujet un peu sensible pour moi. Retranscrire de façon fidèle et non caricaturale les comportements, attitudes, et phrasés d’une classe populaire n’est pas chose aisée, surtout quand on n’en est pas issu. Il y a une véritable tension entre la restitution d’un vécu populaire et la mise en scène d’un regard distancié.

Je suis également partagé sur ce genre d’œuvres, bien qu’elles soient nécessaires. Elles risquent de produire un effet bête de foire. Le regardeur comme les comédiens appartiennent souvent à une classe sociale différente de celle des protagonistes. Je doute de la capacité de ces œuvres à modifier réellement la vision des spectateurs. Après tout, il y a des milliers d’«Iphigénie » que l’on croise dans la rue tous les jours et que l’on continuera à dévisager demain.

À mon sens, la pièce participe peut-être encore à une forme de fétichisation de la rage des classes populaires, sans pour autant transformer cela en véritable force ou message politique. La représentation des classes populaires oscille toujours entre esthétisation et voyeurisme.

Le philosophe Jacques Rancière, dans Le Spectateur émancipé (La Fabrique, 2008), met en garde contre le risque de la compassion spectacle, qui enferme les dominés dans une position d’objets de pitié. Pour beaucoup, ce type de spectacle peut donner une forme de catharsis trompeuse, où le spectateur repart rassuré d’avoir éprouvé de l’empathie pour le personnage sans que son rapport au monde en soit réellement changé.

Un des rôles fondamentaux du théâtre contemporain est sans doute de nous aider à transformer notre regard, plutôt que d’être simplement le miroir de nos mœurs tragiques.

Malgré ces réserves, j’ai apprécié la pièce car même si le risque de la caricature n’est jamais tout à fait écarté, la sincérité de l’interprétation est à souligner. C’est une performance artistique dans laquelle Gwendoline Gauthier se lance intensément.

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